Deuxième partie - Chapitre 5 /La planète Ombrilio

6 minutes de lecture

Planète Ombrilio, lever héliaque du 1er août 2020, 6 h 58 minutes.

Allongée sur le sable, Stella entrouvrit les paupières sur un thaumatrope étrange. Trois astres jonglaient dans le ciel, baignant dans une lumière crue. Aveuglée par la luminosité, des larmes inondèrent aussitôt son visage. Tour à coup, elle se convulsa puis, les yeux révulsés, perdit connaissance. Peu à peu elle revint à elle, s’arc-bouta et cracha un filet de salive sirupeux. Une odeur poisseuse de varech en décomposition empestait l’air. Ses jambes paralysées ne répondaient à aucune sollicitation. Elle rampa alors sur le sol jusqu’au premier rocher venu, sur lequel elle prit appui et se hissa debout. Une dune d’algues se dressait devant elle, protéiforme et menaçante, bruissant d’une faune invisible. Aucune marée haute ne pouvait édifier une telle monstruosité. Jamais elle n’avait observé cette singularité au cours de son existence, même sur les côtes normandes ou picardes où le marnage est important.

Tout en clignant des yeux, elle balaya l’horizon où une mer de sable immaculée qu’un parhélie faisait vibrer s’étendait à perte de vue. Les trois astres cessèrent leur ballet névrotique et s’évanouirent dans l’empyrée laiteux. Un silence pesant régnait sur la plage.

Puis un son étrange, identifiable à une corne de brume, résonna dans le lointain. Deux ombres stridulantes et bourdonnantes recouvrirent le sol. Pétrifiée d’épouvante, Stella resta bouche bée devant deux lucanes cerfs-volants géants qui se posaient près d’elles. Leurs cavaliers mirent pied à terre. Stella se mit à trembler des pieds à la tête en découvrant deux humanoïdes amphibiens aux membres palmés, qui la dépassaient de deux têtes. Leurs pupilles d’un bleu délavé leur prêtaient un regard translucide. L’un présentait une physionomie plus humaine que l’autre. Son teint olivâtre contrastait avec des sourcils et des cheveux mi-longs, blancs comme ceux des albinos. Le faciès de son compagnon chauve s’identifiait plus à un reptilien. Ils portaient chacun une combinaison grise de texture organique, similaire aux écailles des poissons.

D’un seul geste, l’hybride albinos la saisit sous les aisselles et la colla à califourchon sur sa monture. Stella, estomaquée par l’incompréhension, ne réagit pas. Les coléoptères se sustentèrent de nouveau dans le ciel puis se propulsèrent grâce à leurs ailes robustes s’ouvrant sur une voilure nervurée. Leurs élytres bruissaient comme un hélicoptère. Déséquilibrée par les trous d’air, Stella, muette de stupeur, les paupières plissées, ceinturait son conducteur. Ils se précipitèrent vers le sommet vertigineux d’un éperon granitique.

Un bruit cyclonique retentit quand un flot de pierraille se précipita en contrebas. L’escadron atterrit sans s’inquiéter du phénomène. Les vagues mugissantes d’un tsunami recouvrirent l’estuaire en moins d’une seconde puis se fracassèrent contre la roche. Dès que la tempétuosité s’estompa, le cavalier de Stella l’aida à descendre de sa monture en la soulevant dans ses bras comme une brindille.

Quand il l’eut déposée au sol, elle se tourna vers les deux anthropomorphes pour les questionner sur l’origine de son malaise, mais n’obtint aucune réponse. Se souvenant d’un éclair bleu dans les abysses méditerranéens avant sa syncope, elle pressentit qu’elle n’était plus sur Terre.

Devant l’incompréhension manifeste des créatures, elle s’accroupit sur le sol basaltique et y traça avec l’index plusieurs humains à l’intérieur de la Terre. Elle y ajouta la lune accompagnée du soleil.

Les humanoïdes se regardèrent incrédules. L’hybride albinos se recroquevilla puis posa les genoux au sol. Il dessina à équidistance du premier dessin trois orbites elliptiques. Il détailla pendant plusieurs minutes une planète orbitant autour du troisième astre. À l’intérieur de celle-ci, il représenta une immense falaise puis un océan impétueux. Lui faisant face, une chaîne de montagnes s’érigeait en forteresse imprenable.

En se remémorant tous les systèmes stellaires qu’elle avait observés chez Spica, elle identifia la configuration à la constellation du Grand Chien. Cependant, Sirius était une étoile double, aucun astrophysicien de renom n’avait démenti cette théorie jusqu’à présent.

L’étoile Sirius A était connue depuis l’Antiquité, et les Égyptiens l’avaient choisie comme repère pour créer le calendrier du lever héliaque augurant les crues du Nil. La naine blanche Sirius B, surnommée Digitaria, avait été découverte en 1862 par un fabricant britannique de matériels d’optique du nom d’Alvin Clark. Sa particularité était une trajectoire elliptique irrégulière difficilement observable. Aujourd’hui encore, sa détection exigeait des télescopes surpuissants.

L’amphibien esquissa un nouveau croquis avec deux personnages. L’un regardait les traits ondulatoires qui sortaient de la tête de l’autre individu en lui tenant les mains. Cet être hybride pouvait lire dans les pensées. Stella comprit le message et se connecta à lui en posant ses mains sur les siennes. Elle lui demanda mentalement son prénom.

— Je me nomme Wezen et je suis le Seigneur de la falaise d’Algaraï, située sur la planète Ombrilio, orbitant autour de l’étoile Sirius C. Je suis né il y a trente-trois années ombriliennes. Le ciel devint écarlate quand ma mère Ladara me mit au monde, et Ombrilio pleura des larmes de sang. Furud, mon faux jumeau, se présenta quelques instants plus tard. Mon père interpréta ce message céleste comme une malédiction. Notre naissance fut la dernière enregistrée sur la planète.

Sans attendre la suite, Stella l’interrompit et lui conta son accident de plongée dans la Méditerranée lors du flash bleu.

— J’ai plongé d’un bateau avec quelques amis apnéistes en pleine mer, puis j’ai été interpellée par un éclair bleu fulgurant frappant les flots. Après, c’est l’amnésie totale.

— Mes prières ont été exaucées. Amma vous a téléportée sur Ombrilio pour sauver mon peuple de l’extinction.

— Vous vous moquez de moi ! Aucun scientifique ne maîtrise la téléportation.

— Stella, vous appartenez désormais à mon fief. Je vous invite à l’intérieur de mon habitation, car la nummay arrive.

— La nummay ? De quoi s’agit-il ?

— C’est le moment où l’étoile Sirius A se couche. Les deux naines blanches, Sirius B et C, éclairent alors faiblement Ombrilio.

— L’existence de l’étoile Sirius C n’a jamais été prouvée par aucun astrophysicien.

— Je vais dessiner au sol les orbites elliptiques des trois astres. Les naines Sirius B et C tournent autour de Sirius A. Ombrilio orbite autour de Sirius C. La falaise d’Algaraï est située sur l’équateur d’Ombrilio. Notre étoile mère Sirius A nous offre une température clémente toute l’année entre 20 et 30 degrés. Vous constaterez dans quelques mois la véracité de mes propos en observant le positionnement des astres dans le ciel à partir de la pierre de visée astronomique.

— J’espère être rentrée sur Terre d’ici là, soupira Stella.

En les accompagnants dans la grotte, elle remarqua que leur peau devenait bioluminescente dans l’obscurité. Des hamacs étaient suspendus dans plusieurs cavités. Une autre galerie démesurée s’ouvrait au sol sur une masse gluante jaune, recouvrant des cadavres d’insectes géants. Stella interpella Wezen sur cette étrangeté.

— Je présume que c’est votre déchèterie ?

— Non, c’est notre enzymotologisterie.

— Beurk ! On dira du vomi de chien.

— Cette activité est indispensable à notre survie. Nous n’assimilons pas le calcium à l’état naturel. Ces ambibozoaires produisent du calcium en déféquant, ensuite nous l’ingérons. Nous les nourrissons également avec du sorgho et absorbons les sucres exécrés par le même processus. Il n’y a aucun déchet sur Ombrilio. Sans cette organisation, il nous serait impossible de vivre à l’intérieur des habitats troglodytiques.

Une autre galerie voisine bruissait d’une activité effrénée. Des mues de criquets géants étaient recouvertes par une vingtaine de jeunes anthropomorphes d’une substance huileuse destinée à les solidifier. Le travail terminé, ces armures de fortune habilleraient tous les veilleurs de la falaise d’Algaraï.

— C’est donc l’activité principale de vos sujets pendant la journée ? Ce n’est guère passionnant. Si je ne meurs pas d’ennui, je vais probablement mourir de faim.

— Vous êtes affamée ? Rassurez-vous, c’est bientôt l’heure de la délectation. Mes sujets capturent des protoptères dans les siphons pendant la nummay. Nous les consommons vivants, c’est meilleur. Joignez-vous à nous pour la chasse et la consommation.

— Je vous remercie, mais je suis végétarienne. Vous êtes des barbares. Les animaux sont des êtres sensibles, comme nous. Indiquez-moi plutôt où dormir, je suis épuisée.

— Je vous conduis dans l’espace des congénères femelles, un hamac vous y attend.

Les membres du groupe rassasiés s’éparpillèrent silencieusement dans leurs zones respectives, chacun vers son hamac. Quand ils fermèrent les yeux, leur luminescence s’éteignit.

Stella, malgré son éreintement, ne trouvait pas le sommeil. Aucune explication logique de sa téléportation n’était recevable. Sirius n’était-elle pas la destination finale des âmes chez les Égyptiens ? Alors, était-elle morte ? Lors de la cérémonie de la pesée des âmes, Osiris lui avait certainement refusé le passage vers l’au-delà, la condamnant à errer dans le bas astral. Bien que cette hypothèse lui paraisse délirante, c’était la seule crédible qui lui venait à l’esprit. Wezen était probablement le dieu Thot ou Anubis.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire Leonce Caliel ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0