"Lune noire"

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L'ambiance ne lui parut pas tellement différente de ce qu'elle avait pu imaginer : un endroit sombre, envahi de senteurs indéfinissables qui lui montaient à la tête, où les murs de bois grossiers servaient d'écrin à d'étranges décors laqués. Elle entendit Ashley échanger quelques mots avec le propriétaire des lieux, un Chinois massif en costume traditionnel, qui toisait avec suspicion les deux agents.

Hadria avait enfoui ses boucles sous son chapeau. Une voilette couvrait son visage, ce qui ne dissimulait pas son origine occidentale, mais lui conférait un air de mystère approprié à la démarche. Elle ne pouvait pas comprendre la moindre bribe de la discussion entre Ashley et l'homme – d'ailleurs, ce langage était-il même composé de mots ? –, mais elle vit plusieurs fois le regard du gros Chinois se porter vers elle, tandis qu'elle demeurait assise dans une alcôve, loin de la lueur mouvante des lanternes accrochées le long du bar.

Sa main gantée pianota sur la table ; elle la retira comme si elle s'était brûlée, sentant ses protections se fissurer face à l'écheveau complexe et violent d'émotions qui habitait l'endroit. Les vapeurs qui y flottaient menaçaient d'affaiblir sa volonté. Au bout d'une éternité, Ashley s'inclina devant l'homme, puis retourna en direction d'Hadria, la prenant par le bras pour lui intimer de le suivre.

« Nous allons pouvoir rencontrer Lune Noire, lui murmura-t-il. Est-ce que vous êtes prête à jouer votre rôle ? »

Hadria hocha la tête, trop inquiète pour s'offusquer de son manque de confiance. Son cœur battait la chamade contre les baleines de son corset. Ashley et elle avaient convenu d'une histoire susceptible de les introduire auprès de l'invocatrice ; Gladius Irae disposait d'une source presque inaltérable de personnalités d'emprunt, si bien insérées dans le monde réel qu'il était quasiment impossible de déterminer si elles avaient jamais existé – au point qu'Hadria soupçonnait le bras armé de Spiritus Mundi de modifier la mémoire des gens.

Leur histoire avait été si bien peaufinée qu'elle semblait droit sortie d'un roman-feuilleton. Hadria s'était vue rebaptiser, pour le temps de la mission, du nom de Samantha Hayes, une riche héritière dans une situation familiale difficile. Souhaitant échapper à l'emprise d'un frère dominateur, elle s'était affiliée à différents groupes pratiquant la magie noire : elle ne possédait elle-même aucun don en la matière, mais dépensait des sommes phénoménales pour se procurer un moyen implacable d'assouvir sa vengeance.

C'était ainsi qu'elle avait rencontré Allan Wang, un aventurier sino-britannique aux activités pour le moins troubles, qui avait trempé un moment dans le commerce de l'opium avant de s'intéresser à des domaines plus mystiques. Grâce à son sérieux apparent et aux références qu'il produisait, Wang pouvait convaincre n'importe qui de faire appel à la face la plus sombre des arts ésotériques pour parvenir à ses fins. Il disposait de ce fait de moyens de chantage efficaces qui lui garantissaient des appuis dans les sphères les plus prestigieuses.

D'après ce qu'Hadria avait pu comprendre, ce n'était pas la première fois qu'Ashley employait cet alter ego. De toute évidence, il appréciait peu de revêtir cette identité trouble qui allait à l'encontre de ses principes personnels. Les gens qui bafouaient ouvertement toute morale le répugnaient profondément : Allan Wang, s'il avait été réel, aurait fait partie des individus qu'il traquait sans relâche et sans états d'âme.

L'homme les guida vers une issue à l'arrière du bâtiment, qui donnait sur une ruelle mal famée. Plusieurs chats errants occupé à fouiller dans les immondices tournèrent leur regard luisant vers le petit groupe, qui progressait dans une quasi-pénombre.

Ils parvinrent bientôt à la porte d'une maison aux allures de pagode, peinte de couleurs bariolées, discernables même dans la pâle lumière de la lanterne. Un carillon était accroché au chambranle, entremêlé de charmes calligraphiés que le vent agitait doucement. L'homme les fit entrer sans un mot. L'intérieur se trouvait divisé par des parois de bois sculpté et ajouré, qui laissaient la lueur des lampions voyager à travers les différents espaces de la demeure. Au pieds des tentures brodées, des coussins s'entassaient çà et là sur le sol. L'odeur de l'encens, partout présente, les prenait à la gorge. Sous sa voilette, Hadria lança un regard à Ashley, dont le visage inexpressif aurait pu appartenir à une statue de cire.

Le gros Chinois sortit pour assurer une garde discrète dans la ruelle, les abandonnant dans la lumière rougeâtre et les parfums capiteux. Le temps se figea en une attente incertaine. Hadria sentit une goutte de sueur couler entre ses omoplates ; il régnait dans la pièce une chaleur étouffante. Les minutes qui s'égrenaient approfondissaient leur incertitude. Ashley avait ôté ses verres grisés et les avait glissés dans la poche intérieure de sa veste noire. Les mains jointes, le dos droit et les yeux légèrement baissés, il demeurait immobile, le visage stoïque.

Enfin, un pas lent se fit entendre, précédé d'une odeur de tabac : une silhouette entra et se figea sous la lumière mouvante des lanternes, environnée de la fumée qui émergeait d'une pipe longue et mince.

Une femme.

Hei Yue. « Lune noire ».

Hadria vit un léger frisson parcourir le dos d'Ashley, comme s'il venait d'apercevoir un fantôme. Osant à peine respirer, elle se dissimula derrière lui pour mieux examiner le nouvelle venue. La jeune femme distingua une chevelure noire et luisante tirée en arrière, qui dégageait un visage ovale fendu de deux yeux longs et fins, où les pupilles brillaient comme d'insolites perles d'obsidienne. Les traits délicats, inexpressifs, la bouche petite maquillée d'une seule tache écarlate au centre de la lèvre inférieure livraient peu de chose. Pas plus que sa large robe où alternaient diverses nuances de rouge, par-dessus des pantalons brodés. Aucune ride ne semblait marquer sa peau, mais dans le regard dur et étincelant transparaissait tout le poids d'une expérience séculaire... voire millénaire.

Ashley s'inclina devant la maîtresse des lieux avant de se lancer dans une longue explication à l'intention de la femme impassible. Hadrai, qui ne saisissait rien de cet échange, chercha quelque chose qui avait pu absorber les sentiments de la Chinoise. Son regard s'arrêta sur la pipe. Voilà qui semblait idéal...

La conversation se poursuivait, d'un ton feutré qui ne masquait pas pour autant des tensions passagères. Les yeux d'Hadria demeuraient fixés sur l'objet, que la Chinoise tenait négligemment entre deux doigts. Si seulement elle trouvait une opportunité...

Au bout d'un long moment, le dialogue mourut et Hei Yue parut enfin s'apercevoir de la présence de l'Américaine.

« Vous... Approchez. »

Sa voix n'était que légèrement accentuée. Si « Lune Noire » avait obstinément employé le chinois jusqu'à présent, ce n'était que pour lui dissimuler la teneur de ses échanges avec son partenaire. Malgré sa contrariété, Hadria s'exécuta, avec le sentiment d'être examinée comme un poisson exotique sur un étal. Elle inclina la tête en guise de salut, s'efforçant de garder le silence comme Ashley le lui avait conseillé.

« Samatha Hayes », prononça la Chinoise comme si elle se délectait du nom de la jeune femme.

Elle s'approcha à pas lents et souleva la voilette qui dissimulait le visage de l'Occidentale ; un petit sourire étira les lèvres fines. La fumée montait tout autour de Hei Yue, piquant les yeux et la gorge d'Hadria. Elle recula violemment, heurtant dans son mouvement le poignet de Hei Yue ; la pipe roula sur le sol, répandant tabac et cendres chaudes.

« Je... je suis désolée », balbutia la jeune femme.

Avant que la Chinoise ne pût réagir, elle se baissa pour ramasser l'objet. Ses doigts se refermèrent sur le mince tuyau. Elle ne le garderait probablement pas en main assez longtemps pour obtenir des images claires, mais elle pouvait toujours essayer.

Saisissant la situation, Ashley vint s'interposer entre elle et la Chinoise.

« Elle ne l'a pas fait exprès, déclara-t-il de sa voix douce et raisonnable. Elle n'a pas l'habitude de ce genre d'endroit...

— Ce genre d'endroit ? »

La femme ricana, un son effrayant à entendre. Hadria ferma les yeux pour se focaliser sur ce que lui transmettait la pipe de bambou. Tant de choses pouvaient tourner mal : elle risquait d'être interrompue trop tôt, ou de ne recevoir que des informations inintéressantes, comme les sentiments de « Lune Noire » sur son dernier repas, son amant du moment, ou tout simplement le plaisir incompréhensible qu'elle tirait de l'acte de fumer. Malgré tout, les images qu'Hadria avait entrevues dans l'entrepôt s'étaient inscrites si profondément dans son esprit qu'elle pouvait les invoquer pour orienter ses perceptions.

Même si la femme possédat des dons de sorcellerie comme le supposait Ashley, elle avait peu de chances de détecter le talent d'Hadria. Les capacités « réceptrices », aussi bien les siennes que celles d'Ashley, demeurait pour l'essentiel « neutres », impossibles à saisir par un adepte de magie... et d'autant plus utiles pour des agents de Gladius Irae.

« Il est ironique de vous entendre parler ainsi de... ce lieu, mister Wang... » poursuivit la Chinoise.

Même si elle gardait les yeux clos, Hadria devinait le sourire ironique sur les lèvres maquillées.

« Vous tenez vos propres capacités enfermées comme dans un coffre de plomb, lui-même enfermé dans un coffre de bronze, dissimulé dans un coffre de bois... mais vous savez comme moi ce que ce... genre d'endroit a pu vous transmettre... »

La jeune femme sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine... Qu'est-ce que la Chinoise était en train de prétendre ? Qu'Ashley était un sorcier ? Qu'il en avait du moins le potentiel ? C'était ridicule. Il était normaliste, rien de plus, rien de moins ! La femme cherchait juste à les déstabiliser.

« Est-ce que cette jeune fille dont vous exploitez la haine est consciente que vous vous servez d'elle ? ajouta Hei Yue sournoisement.

— Elle le sait », répondit d'Ashley avec calme.

Retournant au chinois, il se lança dans un long discours qui n'était pour Hadria qu'un charabia incompréhensible ; elle s'amusa du changement de timbre de sa voix, avant de se laisser emporter par un déluge d'images qui la submergea violemment.

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