Partie 2

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  Le roi se leva d'un bond. En proie à une intense réflexion, ses pieds lui firent faire d'étranges arabesques dans l'immense salle. Immobile et calme, la fille de Zeus espérait que sa proposition ferait mouche.

    - Comment comptes-tu t'y prendre ? demanda subitement Ménélas, dont le regard s'était éclairé.

    - Hector sera là dans quelques jours. Son père croit encore aux vertus de la diplomatie. Il espère conclure un marché entre son peuple et le nôtre.

  Hélène marqua une pause cependant que Ménélas l'engagea à poursuivre sa démonstration.

    - Je m'arrangerai pour partir avec lui. Je me plaindrai de toi, de ma vie ici et je le supplierai de m'emmener. Hector est un idéaliste, il m'écoutera.

    - Non, non... Hector est loyal et jamais il ne lui viendrait à l'esprit de trahir les efforts de son père. Il ne prendra pas le risque de briser la fragile alliance que Priam tente de nouer avec Sparte.     

    - As-tu oublié mon pouvoir de persuasion ? interrogea Hélène, en souriant à son mari.

    - Crois-moi que non, et je crois qu'aucun Grec ne peut l'oublier...Mais Hector est Hector. C'est un fidèle, en amitié comme en amour. Il ne s'approchera d'aucune femme, il tient trop à Andromaque pour éveiller ne serait-ce que le soupçon de l'adultère.

   Le couple se trouvait dans une impasse. L'idée était bonne et viable, c'était un fait. Mais face à Hector, il était évident qu'elle n'aurait aucune chance. Il fallut se résigner à changer de stratégie.

   Pourtant, lorsque la délégation troyenne franchit les portes de Sparte quelques jours plus tard, le destin, ou les dieux, peut-être même les deux, offrirent à la reine la solution pour assouvir les désirs de son beau-frère et hisser son mari un peu plus près de l'Olympe. Car aux côtés du prince aîné se tenait un jeune homme inconnu de toute la maison royale. Les lettres de Priam n'avaient pas fait mention de ce second ambassadeur. Quant aux espions disséminés sur le trajet, ils ne l'avaient jamais évoqué dans leurs rapports. Mais au regard des ses vêtements et de sa monture, il semblait bel et bien faire partie de la famille royale. Et puis il chevauchait aux côtés de l'héritier du trône. Bien sûr, Hécube avait bien travaillé en fournissant à Troie des fils à ne plus savoir quoi en faire. Mais tous, Hector excepté, avaient rejoint les rangs de l'armée pour y être incorporés en tant que soldats. Et bien que la solidité de leur éducation ne faisait aucun doute, aucun n'avait jamais été désigné pour être émissaire.

   Le soir même, après que les hôtes se soient délassés et reposés de leur harassant voyage, les Spartiates les accueillirent en grande pompe dans la salle du trône, où des tables gorgées de mets plus raffinés les uns que les autres se disputaient les faveurs des invités. Hélène fit son entrée seule, pas loin d'une heure après la foule. Son plan était désormais clair, et l'intrus, qui s'appelait en réalité Pâris, lui offrait sur un plateau l'excuse qui mettrait en branle la Grèce entière.

  Le corps oint d'une huile parfumée et recouverte d'une robe légère et vaporeuse, tous se turent lorsqu'elle remonta l'allée centrale pour rejoindre son mari. Tous les regards étaient tournés vers elle, la jeune femme le sentait. Depuis le jour de sa naissance, on n'avait cessé de lui rappeler qu'elle était spéciale et sa beauté s'était déployée au fil des années. On joue avec les armes que les dieux veulent bien nous donner. Celui d'Hélène avait été précieusement caché dans un coffre pour éviter qu'il ne s'altère trop vite. Mais aujourd'hui, il était temps de le mettre à profit, autant pour sa patrie que pour elle.

  Car la reine comptait bien graver elle-même son nom sur la stèle de l'Histoire. Durant les jours qui suivirent, Hélène sentit bien que Pâris ne cessait de l'épier. Elle n'eut pas grand chose à faire. Le jeune homme n'était pas vilain, loin de là. Plutôt grand, une tignasse brune épaisse sur la tête et des yeux clairs, il correspondait en tous points au portrait idéalisé du mari qu'une princesse des environs dressait sans doute lorsque ses pensées vagabondaient. On ne lui avait pas demandé son avis pour Ménélas. Les chefs de guerre les plus éminents s'étaient précipités aux pieds de Tyndare pour lui réclamer sa main. Tous, sauf Ménélas qui avait délégué cette affaire à son frère. L'aimait-elle ? Elle n'en avait pas la moindre idée. D'ailleurs, Hélène ne s'était jamais posée la question. Son époux lui convenait, tout comme Sparte et son statut de reine. Mais elle en voulait plus. De nature aventureuse, elle avait sentit une soif naître dans tout son être.

  Ce besoin avait grandI jour après jour au point de ne plus pouvoir le contenir. Et ce pauvre prince lui offrait sa chance sur un plateau d'argent. Chaque soir, Hélène rejoignait Ménélas dans les appartements privés du roi pour mettre au point la tactique qu'ils appliqueraient le lendemain. Le frère d'Agamemnon ne s'occupa de rien d'autre que d'Hector et fit traîner les négociations en longueur pour gagner du temps. Il pinaillait sur chaque détail, chaque mesure, chaque délai, au point qu'Hector en vint à désespérer de conclure le moindre accord avec la cité du Péloponnèse. Quant à la fille de Zeus, elle se rendait auprès de Pâris dès qu'elle le pouvait.

  C'est d'ailleurs ce dernier qui lui racontait toutes les misères que faisait subir Ménélas à son frère. La langue bien pendue, il ne se faisait jamais prier pour raconter des tas de choses sur Troie, Priam, les richesses de l'arrière-pays. Un puits sans fond d'informations. Durant ces interminables monologues qui lassaient très vite la jeune femme, celle-ci ne cessait de sourire béatement à Pâris qui se trouvait grandement encouragé dans ses récits. Le soir même, Hélène soumit une idée inédite à son époux.

    - Tu dois t'éloigner de Sparte, Ménélas. C'est la seule solution.

    - Que racontes-tu ?!

  Ménélas était un bon chef de guerre, quoique loin d'être brillant, mais il n'avait aucune imagination dès lors qu'il s'agissait de ruser.

    - Invente un prétexte, n'importe lequel, qui t'obligerait à quitter la cité pendant quelques jours, rien de plus.

    - Mais enfin, ce serait délibérément offrir ma femme à ce....ce....

   Les mots restèrent coincés dans la gorge de Ménélas.

    - Réfléchis...Si tu n'es pas dans les parages, si ta garde personnelle est absente, j'aurai plus de facilité à me confier à Pâris...

  Après des années de mariage, la jeune femme s'étonnait encore que Ménélas ne puisse pas envisager ces manœuvres d'une simplicité pourtant affolante.

    - Comment est-il ? demanda Ménélas, en changeant de sujet.

    - Il manque cruellement d'éducation. Ses années passées auprès d'un chevrier n'ont pas aidé, c'est indéniable.

    - Il te plaît. Je l'ai vu.

    - Il est vrai qu'il est assez beau. Dire le contraire serait un pur mensonge. Mais ses ennuyeux bavardages et l'air niais qui ne le quitte que rarement achèvent de le rendre attirant.

  Ménélas se mit à rire bruyamment et se rapprocha d'Hélène pour lui caresser délicatement la joue.

    - C'est d'accord. Je partirai. Je n'aurai qu'à dire que mon grand-père est mort. Et ensuite ?

   La jeune femme ne dit rien et se contenta de sourire à celui qui partageait sa vie depuis plus de dix ans.

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