Partie 3 : Fray

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Les yeux baissés, Fray suivit l’échange entre Tendal et le roi. Au début de l’audience, le jeune homme était si heureux de tomber à genoux pour soulager ses jambes affaiblies, qu’il ne prêta pas tout de suite attention à la discussion entre les deux hommes. Peu à peu, il tendit l’oreille. Il commençait à comprendre. Il était un cadeau royal, choisi pour la rareté de son don.

Une myriade de questions l’assaillaient. En quoi un roi pouvait-il avoir besoin d’un esclave capable d’arrêter la douleur, mais sans pouvoir de guérison ? Qu’espérait Tendal en offrant un tel cadeau ? Fray n’y comprenait rien.

Son maître tira d’un coup sec sur la chaîne autour de son cou. Le jeune prisonnier fut obligé de relever la tête pour ne pas s’étrangler. Il croisa alors le regard gris du roi et comprit. Cet homme au visage anguleux souffrait le martyr, en permanence. Il le cachait à la plupart des gens. Cela se voyait à la contraction soudaine de ses traits, lorsqu’il vit que Fray l’avait percé à jour.

Le jeune homme avait vu suffisamment de personnes souffrantes dans sa vie pour identifier la douleur, même dissimulée, du premier coup d’oeil. Il mesura alors la valeur du cadeau de Tendal. Plus qu’un énième esclave, il offrait à Thalas la liberté d’échapper à sa douleur pour quelques temps. Tendal devait donc savoir pour cette souffrance permanente, que le roi s’efforçait de cacher. Il avait certainement une idée derrière la tête. Fray comprit qu’il était un instrument politique, un jouet dans les mains des puissants. Cette seule pensée lui donnait le vertige. Lui qui n’avait jamais aspiré à autre chose que de vivre tranquillement à Ness, entouré de sa famille, à soulager la douleur des malades… Le jeune homme se retrouvait pris dans un piège dont les enjeux le dépassaient complètement. Terrifié à cette idée, épuisé par le voyage, Fray s’évanouit.

Le jeune homme gisait piteusement sur son côté droit. Il perçut des voix lointaines, au dessus de sa tête. Il identifia l’une d’entre elles comme celle du roi, son ton était moqueur.

— Eh bien… il est fragile, votre esclave béni des dieux ! Vous l’avez correctement nourri au moins ?

— Bien sûr, mon roi. Un repas par jour… Il est sans doute impressionné par votre charisme royal, répondit une deuxième voix, sans doute celle de Tendal.

— Gardez vos flatteries ! coupa sèchement Thalas.

Fray sentit quelque chose de dur et de froid cogner légèrement contre sa poitrine. Loin d’être violents, les coups juste assez forts pour le faire émerger de la brume de son esprit. Tendal n’avait jamais fait preuve d’autant de délicatesse envers lui… peut être à cause de la présence du roi ? Le jeune homme ouvrit difficilement les yeux. Ce qu’il vit manqua de le faire défaillir de nouveau.

Thalas s’était lui même levé de son trône pour le réanimer du bout de sa propre canne ! Il était si grand… Fray avait l’impression qu’il pouvait l’écraser d’un coup de talon, aussi aisément qu’un insecte. Terrorisé, il peina à retrouver le contrôle de sa respiration. Tendal tira de nouveau sur sa chaîne. Le jeune homme se tortilla pour se redresser, malgré ses entraves. Même debout, Thalas le dépassait de deux têtes. Le regard du roi pesait sur lui comme une chape de plomb. Fray ne pouvait s’empêcher de frissonner, il demeurait les yeux baissés et serrait les dents pour ne pas s’évanouir de nouveau.

Thalas tendit un bras vers lui. Le jeune homme fit un gros effort pour contenir son mouvement de recul. Le Roi crocheta doucement son menton, le forçant ainsi à relever la tête. Fray fut de nouveau obligé d’affronter ce regard si douloureux. De bien plus près, cette fois. La longue chevelure noire, qui encadraient le visage sévère de son nouveau maître le touchait presque…

Le roi lâcha le jeune homme, et recula d’un pas sans le quitter des yeux. Fray se rendit compte qu’il avait retenu sa respiration durant tout ce temps. Il tâcha de la reprendre discrètement. Thalas semblait le détailler d’un air critique. Le jeune homme se sentit mis à nu par un tel regard. Il fut soulagé quand le roi reporta son attention sur Tendal.

— Bien… Où l’avez vous trouvé ? Demanda-t-il à l’homme en noir.

— Je l’ai trouvé, entre la vie et la mort… Dans les ruines calcinées d’un village loin au Sud de votre beau Royaume. Un village qui ne bénéficiait pas de la protection de votre armée contre les monstres, répondit tranquillement Tendal.

C’était un mensonge. L’homme en noir avait arraché Fray à sa cité, en menaçant de s’en prendre à sa famille. Le jeune homme ne se risqua cependant pas à le contredire ou à le discréditer auprès du roi. Après tout, il pouvait sans doute toujours faire du mal aux siens. Fray hocha donc la tête pour confirmer les dires de Tendal. Le souvenir de ses frères et soeurs avec chacun un couteau sous la gorge lui arracha même une larme. Le jeune homme pria de toutes ses forces pour que Thalas n’y voie que du feu.

Ce dernier approcha de nouveau sa main gantée du visage de Fray. Il ferma les yeux et se tendit, s’attendant au pire. Mais Thalas ne fit qu’effleurer sa joue, pour essuyer sa larme. Le jeune homme tressaillit, personne ne l’avait jamais touché avec autant de tendresse… Son coeur se mit à battre la chamade.

— Votre cadeau vous sied-il ? demanda Tendal derrière lui.

Sans rompre le contact avec sa joue, la main du Roi glissa jusqu’à la gorge du jeune homme. Il semblait le… jauger, avec une lueur d'intérêt dans les yeux. Fray retint son souffle, partagé entre l’appréhension de se faire étrangler et l’envie de s’abandonner à ce contact si tendre…

— Il m’est plutôt agréable… Mais il me faut du temps pour me faire un avis sur quelqu’un, répondit Thalas en le relâchant doucement.

Fray reprit difficilement son souffle. Ainsi le Roi le trouvait… à son goût ? Il sentit ses joues s’échauffer. Que lui arrivait-il ? Son corps aussi, semblait décidé à échapper à son contrôle. Tendal reprit la parole, rompant le charme.

— Ravi de vous avoir fait plaisir, mon Roi. Mais dites moi… que désirez vous, au plus profond de votre être ? demanda l’homme en noir en baissant la voix d’un ton.

Fray sentit son gardien s’agiter contre lui. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : un démon était à l’oeuvre. A entendre ses paroles, il devait être en train d’essayer d’hypnotiser le roi… Les démons étaient les ennemis naturels des gardiens. Et Xylo ne faisait pas exception à la règle. Fray tenta désespérément de le retenir, de ne rien tenter contre Tendal… En vain.

— Non, non, non, NOOOOON ! hurla le jeune homme sans le vouloir.

Xylo se matérialisa et vint pincer méchamment le mollet de l’homme en noir, pour briser le sortilège. Trop tard. Tendal se débarrassa du petit Gardien d'un mouvement sec de la jambe. Xylo roula quelques mètres plus loin. Catastrophé, Fray se prosterna entre les deux hommes en gémissant.

— Pardon, pardon, pardon...

C'était sûr, Tendal allait faire du mal à sa famille… ou bien il allait le tuer sur-le-champ. Le jeune homme priait pour la dernière option. C'était la seule issue possible à tous ses problèmes.

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