Chapitre 60. L’enfant de l’autre

6 minutes de lecture

Oui… Cela allait trop vite ... Elle allait être confrontée à Ninon. Elle ne le voulait pas, mais machinalement, elle se retourna et vit le bébé dans le lit, un tout petit bébé, tout recroquevillé, tout apeuré… C’est ce qu’elle décrypta sur le visage de Ninon, de la peur.

Rachel laissa tomber ses défenses et s’approcha d’elle en lui disant bonjour, lui expliquant qu’elle ne lui voulait aucun mal, lui caressant l’une de ses minuscules mains.

Ninon réagit, elle gémit tout doucement, Rachel sentit ses entrailles se nouer.

Non, non, non, songea-t-elle, tu es un bébé apeuré, mais tu n’es rien pour moi, c’est Flore qui doit ressentir ça… Pas moi.

Une infirmière s’approcha d’elle et lui proposa de tenter de nourrir Ninon, Rachel resta bouche bée, elle avait l’impression que son cerveau était paralysé. Malgré tout, elle s’entendit répondre et demander à l’infirmière,

— Oui, d’accord, dites-moi, est-ce que vous pratiquez le système kangourou[1] ?

— Oui et si vous voulez, il y a des blouses sur l’appui de fenêtre, là.

L’infirmière lui indiqua l’endroit. Rachel s’y dirigea.

Comme dans un état second, Rachel enleva une partie du haut de ses vêtements, pour faciliter le contact en peau à peau et accueilli Ninon que l’infirmière lui déposa dans le décolleté.

— Je prépare un biberon et je vous l’apporte, comme ça, vous aurez le temps de faire connaissance avec Ninon.

— Merci.

Rachel sentit Ninon toute tremblante sur sa poitrine, elle la berça, lui parla, la rassura. Elle sentit que l’enfant se détendit un petit peu. Le biberon arriva, l’infirmière lui indiqua :

— Elle n’a pas pris beaucoup depuis sa naissance, son réflexe de succion est encore bien là, mais je pense que c’est la motivation qui n’y est pas.

Rachel hocha la tête, se centra sur l’enfant puis répondit à l’infirmière,

— Alors ma petite, est-ce que tu as faim ? Merci je verrais bien si elle prend quelque chose… On ne sait jamais.

Elle continua à parler à Ninon en l’enveloppant du mieux qu’elle le put,

La petite téta doucement puis respira un rien plus fort, Rachel fronça les sourcils.

— C’était un soupir, Ninon ?

Elle retira délicatement la tétine de sa bouche, Ninon respira encore comme si elle soupirait puis tira un peu la langue, indiquant qu’elle voulait téter. Rachel lui remit la tétine en bouche et Ninon mit tout d’un coup plus de force dans la succion.

— Eh bien, tu y mets plus de vigueur, je vois. C’est bien, passe dans la vie ma petite.

Rachel interpella l’infirmière lorsque Ninon eut terminé le biberon, cette dernière parut étonnée et lui proposa de tenter de donner un demi-biberon supplémentaire.

— Je ne vous avais donné qu’une partie de la dose, ne sachant pas si elle prendrait tout, c’est bien, en mangeant comme ça, elle va se remplumer.

Rachel lui donna le demi-biberon suivant, Ninon lui sembla moins apeurée. Cette fois-ci ce fut Rachel qui soupira. Elle se pinça les lèvres,

Non, je ne peux pas m’attacher à ce bébé, non.

Elle sentit une larme couler sur sa joue. Ninon vida le second biberon et fit un rôt assez rapidement.

Ninon sembla alors se lover contre Rachel et esquissa des sourires réflexes comme le font les nouveau-nés lorsqu’ils sont bien.

Rachel sentit alors plusieurs larmes couler sur ses joues, deux gouttes atteignirent Ninon, une sur son front, l’autre sur le coin de sa bouche, Ninon réagit, elle téta et haussa les sourcils tout en esquissant à nouveau des sourires. Rachel lui essuya le front et lui dit :

— Eh bien toi, tu bois mes larmes et tu trouves ça bon ? Ça a dut te donner un peu de goût salé après ton biberon insipide.

Rachel sourit en secouant la tête. Elle se mit à bercer l’enfant qui continua à sourire aux anges. L’infirmière qui supervisait Ninon s’adressa tout bas à Rachel :

— C’est la première fois que je la vois bien… Là, elle ressemble à un vrai nouveau-né. Elle a de bon réflexe, même prématurée de trois semaines. Le point le plus critique, c’est son poids, la mère biologique l’a mise plusieurs fois en danger de ce que j’en ai entendu et elle a dû être gavée pour obtenir un poids compatible avec une naissance.

En chuchotant aussi, Rachel lui confirma,

— Oui, la mère biologique a été maltraitante, c’est clair.

— En tous les cas, là, elle est bien cette petite.

— Oui, je trouve aussi.

Rachel continua à la bercer en lui caressant doucement la tête et le visage.

Lorsque Louis arriva avec Flore dans l’unité, il resta interdit. Flore buta contre lui qui n’avançait plus.

— Quoi ? Que se passe-t-il ?

À la fois étonné et souriant, il expliqua,

— Regarde, Rachel l’a dans les bras… Elle est si belle là, tu ne trouves pas ?

Flore soupira et acquiesça,

— Oui Louis, elle a l’air bien avec Ninon, tu en rêvais, non ?

— Oui, mais je n’osais pas y croire…

L’infirmière de Ninon interpella Louis,

— Ah, Monsieur, votre fille a bien mangé dans les bras de Madame, elle a bu ce qu’elle aurait dû boire sur les cinq dernières heures.

— Tout s’est bien passé alors ?

— Oui, Ninon fait même des sourires, elle est bien dans les bras de Madame.

Sans faire de bruit, Louis s’approcha de Rachel et lui posa une main sur l’épaule. Rachel se saisit, se mordit la lèvre inférieure, ferma les yeux et fit « non » de la tête.

— Non, Louis, je l’ai juste nourrie. N’y voit rien d’autre.

— D’accord Rachel… Mais tu ne peux nier qu’elle est bien dans tes bras, elle ne tremble même plus.

Tentant de rationnaliser, Rachel lui dit

— Ce bébé est rempli de peur… Elle a besoin de personnes calmes pour s’occuper d’elle et elle ira vite mieux.

Louis sourit en coin, et lui malaxa les épaules avant de lui glisser,

— Merci de l’avoir nourrie, en plus il parait qu’elle a bien mangé dans tes bras, là tantôt, avec moi, elle n’a pas avalé grand-chose, mais elle n’était pas aussi relax que maintenant.

— Elle tremblait quand je l’ai eue sur moi… Elle est apaisée maintenant.

Louis lui déposa un baiser sur ses lèvres, Rachel sourit. Flore s’approcha après avoir discrètement fait des photos de Rachel et de Ninon.

— Elle a vraiment l’air sereine dans tes bras, Rachel.

Cette dernière lui proposa,

— Tu veux la prendre ?

— Non, je préfère te la laisser dans les bras… J’ai peur de la réveiller. Laissons là récupérer de sa naissance et d’avoir mangé à sa faim, pour une fois !

Rachel fini par la déposer dans le petit lit, Ninon dormait toujours. Le couple parti, laissant Flore faire connaissance avec sa nièce.

Louis laissa son numéro de téléphone et indiqua qu’il travaillait dans l’hôpital, l’infirmière lui répondit :

— Ah, c’est ça que votre tête me dit quelque chose… Et votre femme aussi, non ?

— Oui, elle travaille ici aussi, en psychiatrie.

— C’est pour ça qu’elle s’y connait en communication peau à peau et tout ça, on a un peu discuté de ça là tantôt. En tous les cas, elle sait y faire.

Il sourit, il avait toujours trouvé que sa femme était douée avec les enfants et il en était fier. Ça le remplissait d’espoir pour Ninon. Il précisa à l’infirmière,

— S’il y a le moindre souci, appelez-moi, d’accord ?

— Pas de problème, et nous, on préfère quand ce sont les parents qui s’occupent des bébés.

— Je… Ninon ira vivre chez sa tante, la personne qui est restée.

— Oh…

— Oui, c’est une situation compliquée.

— Ok, on vous contactera au moindre souci. Au revoir.

— Au revoir, je passerais demain, pendant ma pause repas.

Le soir, Rachel regarda Louis dormir paisiblement. Elle, en revanche, était soucieuse. La proximité de ce bébé avait entraîné des réactions physiologiques chez elle ; elle avait eu une petite montée de lait, son soutien-gorge était mouillé.

Elle l’avait senti, cette montée, quand Ninon était dans ses bras, quand elle tremblait encore et qu’elle s’était doucement apaisée² dans ses bras.

Elle savait que ce genre de choses pouvaient arriver, mais elle ne s’attendait pas à ça, plus de 6 mois après le sevrage de ses fils, et, surtout… Surtout… Face à l’enfant d’Ambre.

Rachel se sentit trahie par son propre corps, elle sanglota avant de rejoindre Louis dans le lit et de tenter de dormir.

[1] La méthode kangourou est basée sur le portage du nouveau-né peau à peau contre la poitrine de sa mère (ou un autre membre de la famille), 24h sur 24 ainsi que sur l'allaitement à la demande.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire Dolhel ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0