Chapitre II : Une journée normale en apparence

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Masha Mado sautille le long des couloirs menant à la salle des archives des Bureaux Judiciaires. Ses bras se balancent au rythme de ses pas. Elle chantonne l'air d'une chanson, toujours en mouvement. Son compte-rendu d'interrogatoire des frères Gatla est complet, les deux jours qu'elle y a passés ont porté leurs fruits. Le dossier est complet, l'huissier impérial viendra les chercher à Bazra demain matin pour les incarcérer à Kiho, la prison impériale. Maintenant débarassée de cette affaire, la brune peut reposer son esprit — et son corps —, de la meilleure manière qu'il soit, avec un bon repas.

Sereine, elle pense déjà à la prime qu'elle va toucher pour cette résolution, un léger sourire fixé aux lèvres. Tous les plats qu'elle pourra s'offrir défilent dans sa tête, l'affamant quelque peu.

— Hé, Masha !

Masha sursaute à cette interpellation et cesse de chantonner. Elle s'arrête et fait un demi-tour sur elle-même pour venir croiser le regard d'un garçon, son cadet de deux ans. Le croisement de couloir où il se situe est à une douzaine de mètres d'elle.

— Sary, comment vas-tu ? elle demande esquissant un sourire ravit avant de faire quelques pas dans la direction du nouveau venu.

Le jeune homme arbore des cheveux clairs, tous blonds, ses yeux noisette pétillent à la vue de la Masha. Sary s'avance alors à son tour vers elle. Arrivé à son niveau, il glisse son bras sur ses épaules et lui désigne le couloir menant aux archives, lui signifiant de continuer ce qu'elle avait prévu de faire.

Masha esquisse un sourire et vient attraper l'avant-bras de Sary posé sur son épaule et de reprendre sa marche, le jeune homme à sa suite.

— Je vais bien, mais toi, à ce que j'ai entendu dire, tu n'as pas fait dans la demi mesure ! Ton affaire de ce matin est un tel exploit.

Son ton narquois aurait dû mettre Masha en garde, mais celle-ci est bien trop las pour se soucier des ondulations d'intonations de son frère.

— Ah ! C'est peu dire, je suis bien trop exceptionnelle pour les gens de ce bas monde, soupire-t-elle dramatiquement.

— Oui, bien sûr. Il n'empêche, la liste des dégâts matériels vient de tomber. Une porte de détruite, un repas pour trois personnes non-payé, un mur extérieur enfoncé... Tu peux dire adieux à ton salaire.

Masha s'arrête brusquement. Et tourne lentement sa tête vers celle de Sary.

— Comment ça, un mur extérieur enfoncé ? Je n'ai pas touché aux murs !

— C'est tout ce que tu as retenu ?! Mais il paraît que si, quand tu as sauté, d'après les témoins.

La brune se dégage de l'emprise de Sary et vient se placer devant le mur du couloir qu'elle fixe en marmonnant. Un lourd soupire lui échappe alors qu'elle secoue la tête de gauche à droite, comme refusant d'admettre la réalité. Parmi ses baragouinements, une phrase seule parvient claire aux oreilles de son frère.

— À combien s'élèvent les réparations ?

— Deux pièces d'argent pour le repas, neuf pour la porte et vingt pour le mur.

— Ha ! Vingt pièces pour le mur ?! C'est démesuré !

Sary ne répond pas à Masha qui vient s'accroupir devant le mur avant d'y apposer sa main gauche. Elle se lamente quelques secondes sur son sort, adressant ses malheurs financiers à la façade de pierre devant laquelle elle se trouve, avant de se redresser. Elle vient attraper les mains de Sary, et ancre son regard au sien. Elle entame alors sa défense :

— Sary ! C'est exagéré, vingt pièces d'argent pour le mur, pas vrai ? Après tout, ce n'est qu'un mur, hein ?

— Masha... C'est au deuxième étage, le trou est conséquent ! S'il pleut, ce sont toutes les fondations du bâtiment qui en pâtiront !

Résignée à ne se nourrir que de riz et de pain pour le mois à venir, Masha retire ses mains de celles de Sary en soufflant du nez.

— Gnagnagna... Je paierais, t'es content ? Mais attends-toi à devoir me nourrir bientôt, je n'aurai pas les moyens de manger.

* * *

Après que Masha ait déposé son rapport sur l'interrogatoire des frères Gatla à l'archiviste de la salle d'archives, Galade Han, elle était allée régler sa dette auprès de l'office où elle avait causé des dégâts. Fort heureusement, pour elle qui n'avait pas la moindre monnaie en main, les propriétaires ont envoyé une lettre qui devait d'ores et déjà être entre les mains de Nao Mado. Le coût des dégâts serait réduit de sa paie de cette affaire.

La seule chose qu'il lui reste maintenant à accomplir, est de récupérer sa paie — tout du moins ce qu'il en reste — et d'aller interroger Freyde Filtz afin de compléter son dossier.

C'est donc d'un pas décidé que la brune se dirige vers la cour extérieure ou travaille son père adoptif, Nao Mado, afin de compléter le premier de ses actuels objectifs.

Masha trouve en effet Nao dans la cour, il est en pleine discussion avec Sary.

— Trois Mado de réunis, si c'est pas beau, ça ! s'exclame Masha en arrivant à leur niveau, les mains sur les hanches.

Nao Mado a les cheveux aussi blonds que ceux de son fils, bien que des cheveux gris soient venus élire domicile sur son crâne. Il a élevé Sary et Masha seul, sa femme est décédée quelques mois après l'accouchement du garçon. Le père a toujours considéré Masha comme sa fille, bien qu'elle ne porte pas son sang et ce depuis le jour où il l'a sauvée de trafiquants d'esclaves il y a quinze ans, Nao s'est juré de la protéger. Sa femme qui ne pouvait alors tomber enceinte s'était réjouie d'élever une fille. Sary naquit deux ans après ces évènements, il fut le seul enfant que Nao et Miriana Mado eurent ensemble, mais le père n'a jamais fait de différences entre eux deux et les a élevés comme s'ils étaient du même sang.

Ces deux jeunes adultes ne se sont jamais mépris l'un pour l'autre, leur relation fusionnelle leur permettait de décider d'une chose d'un commun accord sans se concerter. Jamais ils ne se sont disputés, bien que leurs caractères soient diamétralement opposés. Et à ce jour encore, le jeune Sary ignore que Masha n'est pas sa soeur de sang. Seuls Nao et elle ont connaissance de cette vérité.

— Toi...! commence son père, prêt à la gronder. Quand est-ce que tu cesseras de tout détruire sur ton passage ?!

Masha devine que Sary vient d'apporter la note des dégâts de l'office à leur père.

— Papa, interviens Sary sur un ton moqueur, elle est comme ça depuis toute petite, tu sais. Il est trop tard pour la changer !

— Je m'en étais rendu compte, soupire le paternel avant d'esquisser un sourire et de lancer une petite bourse de cuir à Masha. Tiens, moins le coût des dégâts et celui de tes dettes il te reste quarante-sept pièces d'argent.

Masha grimace.

Si peu !

— Fais pas cette tête, aller. Évite juste de causer des ennuis la prochaine fois, se moque son frère.

Masha lui jette un regard noir qu'il lui rend bien, avant de se tourner vers son père.

— As-tu reçu une autre affaire ?

Nao Mado esquisse un sourire avant de faire un signe de la main à une silhouette à demi cachée derrière un mur.

— Coucou Fili, sort de là, je t'en prie.

Son regard se pose à quatre endroits différents de la cour et il reprend :

— Sortez de vos cachettes qui n'en sont pas, la discrétion n'est pas votre fort. Cette affaire vous concerne tous.

Aussitôt, une petite dizaine de personnes se dévoilent et s'avancent dans la cour. Tous les membres des Bureaux Judiciaires qui s'étaient cachés pour en apprendre plus sur la prochaine enquête, dans l'espoir d'en rafler le revenu pour leurs familles et leurs sorties à la taverne.

À la vue de tout ses disciples en face de lui, Nao esquisse un petit sourire.

— Il y a des absents, Nao.

— Qu'importe, le premier arrivé est le premier servit ! rit Masha.

Nao glisse une de ses mains dans sa poche et en ressort une enveloppe rouge arborant un sceau de grande valeur.

Un décret impérial !

Masha se tend aussitôt et tente de se rapprocher un peu plus de son père pour lui piquer cette enquête dont le revenu doit être élevé. Action qui échoue, les autres membres ont perçu sa manœuvre et lui bloque le passage avec leurs bras et leurs mains.

— Évitez de vous battre, s'il vous plaît. Le voisinage s'est déjà plaint du boucan que font les entrainements de l'après-midi, ce n'est pas le moment de les ennuyer aussi le matin !

Sary intime aux autres de se détendre, ils se relâchent un peu, mais bloquent toujours la voie à Masha. Lorsque Nao voit que l'ambiance s'est un peu détendue, il reprend :

— Ce décret a été réceptionné ce matin. Il s'agit d'une enquête de la plus haute importance, nommée par l'empereur en personne. La récompense de sa résolution est de dix pièces d'or.

— Dix pièces d'or ?!

— C'est énorme !

— Il me faut cette enquête !

— Tu rêves, c'est moi qui l'aurais !

Nao soupire devant cette effusion de cris et de postillons que se jettent ses condisciples entre eux. S'il les laisse plus longtemps définir qui pourra résoudre cette enquête, il y aura sans nul doute un ou eux coups d'échangés.

— Pour ne pas faire de jaloux, je vais jeter cette enveloppe dans les airs, le premier d'entre vous qui l'attrape se verra confier l'enquête.

Cette idée semble enchanter les plus jeunes enquêteurs des Bureaux Judiciaires qui voient enfin là, une chance de résoudre une grosse affaire sans se la faire piquer par les habitués. Les plus anciens, eux, soupirent. Ils savent qu'ils ne pourront pas avoir cette affaire, quand bien même ils s'y mettraient à plusieurs.

Si Masha la veut, elle l'aura. Et la lueur qui brûle dans son regard en fait reculer quelques-uns. Qu'elle soit une femme ne change rien, elles sont pourtant en sous-effectif dans les Bureaux mais ont su se faire leur place. Les anciens savent que la jeune Mado est trop ambitieuse et douée pour interférer avec elle. Ou trop affamée, étant donnée qu'elle pense certainement au festin qu'elle s'offrira avec cet argent.

— Je la jette à trois ! Un ! Deux ! Trois !

L'enveloppe quitte la main de Nao dans élégant mouvement de poignet et se retrouve à quatre mètres du sol. Un coup de vent la déplace sur la gauche.

Les jeunes enquêteurs se jettent les uns sur les autres pour tenter de l'attraper, se poussant et marchant sur leurs pieds. Mais Masha est plus rapide.

— Vous êtes trop lents ! elle les hue en prenant appuie sur la jardinière remplie de plantes de son père pour se propulser au-dessus des autres, à la même hauteur que l'enveloppe.

Le vent déporte encore l'objet de la convoitise de Masha. Il vient se poser sur un coin de la toiture de la salle qui avoisine la cour. À demi dans la gouttière, les bourrasques de vent font frémir l'enveloppe qui menace de s'envoler de nouveau.

Avec l'élan qu'elle a pris, Masha se retrouve elle aussi à la hauteur du toit. Elle s'y hisse d'une main et attrape l'enveloppe devant l'air dégoûté des autres membres. Une fois debout sur le bord du toit et l'enveloppe bien serrée dans sa main, la brune esquisse un sourire ravi.

— Ah... Voilà de quoi manger ! elle s'exclame toute joyeuse en tenant l'enveloppe à deux mains au-dessus de son visage.

Mais à peine a-t-elle le temps d'y lire « Joyui Xang » — qu'elle suppose être la victime de cette affaire —, que l'enveloppe lui est arrachée des mains par un tiers.

Le choc lui fait perdre l'équilibre et Masha tombe du toit.

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