Chapitre VI

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Quand Yuna reprit ses esprits, elle ne pouvait rien distinguer. Le noir absolu. Elle ne ressentait ni chaleur ni fraîcheur et ne parvenait à sentir aucune odeur. Un vide désespérant. Seule une lueur blanche émanait de son corps. Cela ne suffisait pas à calmer l’angoisse qui l’étreignait.

— Cerisette ?

Ce timbre si familier l’apaisa instantanément. Sa grand-mère se tenait devant elle, dégageant cette même lumière. Le soulagement fit place à la culpabilité. Tout s’avérait de sa faute. Une partie d’elle avait senti que ce lièvre ne méritait pas sa confiance, mais en même temps elle espérait avoir rencontré un allié. Cela donnait à la situation un goût beaucoup plus amer. Si seulement elle avait su écouter sa première impression. Très vite, les sanglots la firent hoqueter. Milréade lui ouvrit ses bras dans lesquels la fillette se jeta.

— Pardon, je m’en veux tellement.

La magicienne lui caressa les cheveux.

— Tu as peut-être fait preuve d’imprudence en t’enfuyant de chez toi, mais je devine ce qui t’y a poussé.

— Tout ça pour finir dans le ventre du bisclaveret… constata amèrement Yuna.

— Un lièvre qui parle est forcément issu de la magie des fées. Elles sont les seules à créer ce type d’enchantement.

La fillette interrogea sa grand-mère du regard. Pourquoi lui lançait-elle cela ? Cette dernière savait-elle pour sa rencontre avec ce faux messager ? Le bisclaveret avait dû s’en vanter. Le côté vaniteux qu’elle avait pu percevoir lui laissait à penser que cela pourrait bien se révéler son genre. Milréade sourit et poursuivit :

— J’essaie de t’expliquer que nul ne se doutait que ce bisclaveret s’avérait capable de changer d’apparences. Des légendes narrent l’existence des bêtes pharamines, des bisclaverets sachant se transformer en n’importe quel animal, mais en dix mille ans nul ne s’était jamais retrouvé face à elles. J’ignore comment Ysengrin a pu concevoir un tel sortilège.

— Ysengrin ?

— C’est le nom du magicien qui s’est infligé ce maléfice. Apparemment, par jalousie. Ce qui est arrivé n’est pas de ta faute, mais de la sienne.

Yuna se doutait que sa grand-mère cherchait à la rassurer, mais cela ne changeait rien à sa culpabilité d’avoir révélé sa maladie à la créature. Elle scruta les alentours. Son estomac se noua face aux ténèbres qui les encerclaient.

— Est-ce que tu sais où nous sommes, Mamette ? Je pensais qu’être dévorée par un monstre s’avérerait plus douloureux…

— D’après ses mots, il serait en train de nous assimiler. Nos âmes doivent être fixées entre deux plans en attendant d’aller dans l’autre monde… expliqua Milréade.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Nos corps sont en train de fusionner avec le sien, il acquiert ainsi notre force et surtout notre mana. C’est un processus qui prend du temps.

— Nous ne sommes donc pas encore mortes ?

— Effectivement, mais si personne ne nous sort de là, dès qu’il aura terminé, nous rejoindrons les enfers. Ne t’inquiète pas, Derfel finira bien par arriver. En tant que chasseur de la reine, il a de très bonnes connaissances en sortilège. Il possède les compétences qui font de lui un excellent magicien. Il se révèle peut-être un peu vieux pour ça, mais je le prendrais bien en apprentissage.

— Mamette ! Ta main !

Tristement, Milréade observa ses doigts disparaître. Blottie contre sa grand-mère, effrayée à l’idée de mourir, Yuna sanglota.

*

Perdu dans ses pensées, Derfel pénétra dans la clairière.

Comme la lettre reçue de ce matin le lui avait indiqué, il s’était rendu chez les fées sylvaines. Elles possédaient une fontaine qui permettait, contre une offrande, d’entrer en contact avec la personne de son choix. Celui qui souhaitait le rencontrer par ce biais n’était autre que le nouvel édivre de Ligneux et le récit qu’il lui avait narré se révéla sans équivoque.

La première proie identifiée du bisclaveret fut son prédécesseur, Ysengrin. Des habitants avaient vu la bête s’enfuir de chez lui. Il ne restait aucune trace du magicien, en dehors de ses vêtements en lambeaux. Cela aurait dû alerter les enquêteurs du guet, mais jamais un seul n’avait eu le moindre soupçon. La créature avait continué d’engloutir d’une traite les autres victimes, vêtements compris. Mais nul n’avait assez de recul pour y établir un lien.

Après deux années d’attente, l’un de ses apprentis fut récemment nommé pour remplacer Ysengrin. Ce dernier étant décédé et n’ayant laissé aucun héritier, la mairie avait décidé de léguer le logement au nouvel édivre.

L’actuel magicien avait emménagé depuis quelques jours et tandis qu’il avait entrepris un grand rangement, il avait repéré, par hasard, un mécanisme qui permettait d’accéder à une entrée secrète. Ce qu’il y avait découvert lui avait glacé le sang. Il était entré dans une pièce dans laquelle un appareillage d’alambic s’entremêlait sur une table en chêne entouré de fioles et de tubes à essai de tailles différentes, remplis de liquides aux pigmentations variées. Des piles de grimoires avaient attiré son attention. C’était des travaux de recherche sur les bisclaverets et sur les bêtes de pharamines.

Le jeune édivre venait de découvrir les preuves qu’Ysengrin n’avait pas été dévoré, mais s’était changé en cette créature volontairement. Cela expliquait la présence des vêtements en lambeaux alors que le bisclaveret ne laissait jamais de traces de ses victimes : tout ceci n’avait été qu’une grotesque mise en scène. Dans quel but ? L’idée générale de certains livres se dévoilait très perturbante. Ils faisaient état d’une manière de reprendre une apparence humaine en assimilant des gens.

Face à ces révélations, Derfel comprit qu’il devait aider Milréade à guérir au plus vite. Cet Ysengrin s’avérait l’un des anciens confrères de la magicienne. Avec ces informations, ils débusqueraient cette créature et mettraient définitivement fin à ses agissements.

Une fois devant le chalet, un détail l’intrigua : la porte entre-ouverte. Un horrible pressentiment lui tordit l’estomac. Il se précipita à l’intérieur et découvrit le bisclaveret gisant sur le plancher qui tenait entre ses griffes la cape écarlate de Yuna.

Une inspection méticuleuse de la pièce lui permit de deviner les événements qui avaient eu lieu durant la dernière heure. Le chasseur fut saisi de tremblements. Yuna avait dû quitter le village malgré le refus d’Argane. Sa gorge se noua. Il n’avait pas réussi à la rassurer et elle s’était enfuie. Si seulement il avait pu lui promettre qu’il allait apporter de suite le remède à sa grand-mère, elle serait restée en sécurité. Mais la vue de la cape écarlate lui témoigna la terreur qu’avaient vécue la fillette et la magicienne. Les larmes brouillèrent sa vision. Fou de rage, il épaula l’arquebuse et visa la bête.

L’incertitude des sentiments humains se révèle toujours nuisible.

Cette phrase, que lui avait soufflée la fée la veille, résonna dans sa tête. Sa fureur commençait à lui faire perdre pied. Dans sa poitrine, son cœur palpitait de plus en plus fort. Cette bête devait périr. Il devait payer.

L’incertitude des sentiments humains se révèle toujours nuisible.

Cette réplique retentissait de nouveau. Il se rappela que les livres d’Ysengrin expliquaient que des humains devaient être « assimilés ». Quel terme étrange ! Ainsi il n’engloutissait pas les gens afin de s’en repaître.

Le chasseur maîtrisa sa respiration et ses tremblements cessèrent. Il devait reprendre ses esprits et ne pas laisser ses émotions ternir son jugement. Il déposa l’arme sur le plancher et sortit de sa besace la liqueur de melaesch. Il en vida sur un tissu, plaça le linge sur le visage de la créature, puis dessina un pentacle à la craie au centre duquel siégeait le bisclaveret. Il l’encercla de cierges. Derfel s’agenouilla auprès de la bête, ferma les yeux et se mit à réciter, sans s’arrêter :

Fes duir rar nauair nokas-na re tussa n’effaras rar enar fasniar

Le chasseur retira une dague de sa ceinture, s’entailla la paume, afin d’en tapisser la lame de sang, puis éventra la créature. Les cierges s’allumèrent à l’unisson. Il enfonça ses mains dans la chaleur gluante des viscères, en insistant sur la litanie. Il parvint à extraire Yuna des entrailles, le corps recouvert d’un liquide visqueux, et la déposa, inanimée, sur le sol.

Derfel trembla. Il ne devait pas faiblir. Sans cesser ce chant étrange, il replongea ses bras dans le bisclaveret. Il hoqueta en tentant de réprimer la nausée qui l’étreignait. Avec difficulté, les muscles bandés, il arracha Milread des chairs de la créature. Il étendit la magicienne inconsciente auprès de sa petite fille. Il retira de sa besace une fiole remplie d’un liquide brun, en fit respirer à Yuna qui se réveilla dans un sursaut. Elle haleta en regardant la pièce avec terreur. Derfel la serra contre lui.

— Je suis là, c’est fini, chuchota-t-il à son oreille en la berçant.

Quand l’enfant réalisa où elle se trouvait, elle se laissa aller dans un torrent de larmes, lâchant toutes la peur qu’elle avait pu ressentir. Lorsqu’elle s’apaisa, le chasseur se dirigea vers la vieille femme et promena le récipient sous son nez. Mais rien ne se passa. Il insista, mais Milréade resta inanimée.

— Pourquoi Mamette ne se réveille pas ? hurla Yuna qui hoquetait entre deux sanglots.

L’angoisse serra la gorge de Derfel. Il sourit à la fillette pour tenter de la rassurer.

— Une parcelle de son âme a entamé sa traversée vers les enfers. Je pense que je peux la faire revenir.

En réalité, il n’était sûr de rien. Il avait appris à rappeler les âmes lors de ses études, mais n’avait jamais eu à passer à la pratique. Il inspira profondément avant de déclamer :

Sayauar fesnau kuir !

Les mains du chasseur irradièrent d’une lumière émeraude. Il les posa sur les paupières de la vieille dame qui reprit connaissance dans un souffle. Sa respiration saccadée, elle roula les yeux, paniquée. Derfel la prit par les épaules et tenta de la rassurer en lui parlant doucement.

La magicienne retrouva ses esprits. Elle chercha sa petite fille du regard qui la fixait, les joues humides. Un rire nerveux s’échappa de sa gorge, qui détendit l’atmosphère.

Un hurlement grave les ramena à la réalité. Ysengrin s’était réveillé. Il se tenait debout, découvrant avec terreur l’entaille sur son ventre par lequel s’extirpaient ses viscères qu’il essayait tant bien que mal de retenir.

— QU’EST-CE QU’IL M’ARRIVE ?

Il aperçut Derfel.

— QU’EST-CE QUE TU M’AS FAIT ?

Le chasseur, tétanisé, observa l’animal qui reprenait ses esprits. Comment avait-il pu se relever alors qu’il lui avait administré un puissant anesthésiant, puis éventré ? Aurait-il mésestimé la résistance de la créature ?

La bête se prépara à attaquer, soutenant d’une main sa blessure. Il sauta vers Derfel, la gueule grande ouverte. Une détonation retentit dans le chalet. En plein élan, le bisclaveret s’abattit sur le plancher, inerte. Ysengrin venait de rendre l’âme, une balle d’argent insérée entre ses deux yeux. Médusés, nageant dans l’incompréhension, le chasseur et la magicienne se retournèrent d’un même élan. Leur chère Cerisette se tenait là, tremblante, le visage trempé de larmes, le regard hagard, serrant l’arquebuse encore fumante.

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