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 *Liam*

 Vert. Vert d'eau, délicieux nénuphars entourés d'une mare immaculée ou presque, çà et là vermiculée de racines rosées. Autour de ces lacs nacrés, une terre ferme, d'une bistre pleine de promesses, de vie... Le regard de Ashe.

Plongé dans le mien.

Deux émeraudes au beau milieu du désert. Pierres précieuses contre cailloux bruts.

« Faut que je te parle d'un truc. »

De qui, de quoi ?

J'avais vaguement conscience qu'il ne restait plus que nous deux dans la pièce, sans plus. Mon attention demeurait irrémédiablement focalisée sur le jeune homme en face de moi.

Un jeune homme qui éveillait en moi une chaleur inattendue et pour le moins singulière.

« Faut que je te parle d'un truc. »

Alors pourquoi ne disait-il rien ? Pourquoi, dans ce cas, aucun son ne s'évadait de son palais, pourquoi gardait-il les mots emprisonnés entre ses dents ?

Pourquoi ?

Il ouvrit la bouche. La referma. Baissa la tête. Que pouvait-il cacher de si honteux pour que ses bredouillements ne s'éteignent avant même de voir le jour ?

En fin de compte, le mouvement vint d'ailleurs que de ses lèvres pincées : précautionneusement, il dressa la main, les doigts joints vers le ciel.

Il souffla, fixant ses ongles avec intensité.

Le cercle autour de ses pupilles s'embrasa... et l'air s'enflamma d'un claquement de doigt.

Une flamme de bougie d'un vert vif vacillait au creux de sa paume, cœur d'une fleur dont il avait déployé les pétales.

Krâl ! ... Qu'est-ce que...

⸺ ... Ce dont je voulais te parler.

Le trait de feu commença à virevolter dans les airs, dessinant des courbes flamboyantes qui s'évanouissaient dans les grains de sables qui découlaient. Mes yeux suivaient le mouvement, hypnotisés.

⸺ Depuis... depuis combien de temps ?

La question n'était pas claire, mais le contexte nettoyait toutes confusions : ces quelques syllabes enfilées sans élégance comme des perles abimées sur un fil de chanvre usé ne pouvaient signifier qu'une seule chose.

Ashe soupira et se laissa choir sur la couchette.

⸺ Qui sait ? La première fois dont je me souviens, je devais avoir le même âge que l'autre gamin, là, Nâal... mais qui sait si c'était vraiment la première fois ?

Je m'installai sur la couchette opposée, genoux écartés et mains entrelacées. Les doigts nerveux, leur position ne cessait de changer, se croisant tantôt dans un sens tantôt dans l'autre, guettant l'instant où Ashe se dévoilerait enfin.

Mais l'instant n'arriva pas.

N'y tenant plus, je finis par prendre les devants :

⸺ Tu veux me raconter ?

Comme s'il n'attendait que le son de ma voix pour reprendre possession de son corps, il se redressa péniblement sur un coude pour m'avoir en visuel. Ses yeux étaient lourds, voilés ; ses gestes étaient patauds, engourdi.

⸺ Pas vraiment, mais... faut bien que je le fasse à un moment ou un autre, pas vrai ?

⸺ Pas si tu n'en as pas envie.

Je jouais l'ami dont il avait besoin, mais j'étais dévoré par la curiosité. De la magie, ici ! Au Clan ! Kent était-il au courant ? Non, bien-sûr que non, sinon il se serait déjà empressé de faire de Ashe son chien de garde comme il l'avait fait pour Aaron et pour tant d'autres. Mais qui savait ? Et savait quoi ? Jusqu'où s'étendaient ses pouvoirs, quels fils pouvaient-il tirer à lui, comment procédait-il pour enclencher ses pouvoirs, comment sa magie fonctionnait-elle, quelles sensations procuraient-elles ?

Je n'avais jamais croisé de Mages auparavant, je ne savais d'eux que ce que les parchemins et grimoires de ma mère voulaient bien me confier. Et j'en avais un sous mes yeux, à ma disposition ; un ami.

Un ami.

Je ne pouvais pas étouffer un ami sous mes questions, si ?

Non. Non, je ne pouvais pas. Pas comme ça. Pas quand l'ami en question gigotait sur sa couchette avec cette mine fuyante de ceux qui veulent en finir au plus vite, surtout pas lorsque je venais de lui assurer qu'il n'y avait pas besoin d'en parler si l'affaire l'embarrassait.

⸺ On peut...

⸺ Je commence, je commence ! Je... pardon. Attends. Alors, alors voilà...

*

Lui et Mélisande étaient nés dans le désert de Mih, au cœur d'une tribu de nomades. Là-bas, tout était organisé avec précision et justesse ; chacun savait ce qu'il avait à faire.

C'était une vie paisible.

Le premier jour où son don s'était manifesté, il avait dans les alentours de neuf Möks, neuf Möks et demi... Il s'était aventuré un peu trop loin du campement pour aller explorer une autre partie de l'oasis. De la main joyeuse et pleine de confiance de celui qui n'a jamais souffert, il écartait les tiges d'herbes hautes par poignées, avançant avec l'arrogance de celui qui croit avoir déjà tout vécu.

Et là, au milieu de cet îlot de vie, il avait fait la rencontre de l'un des plus grands dangers de Mih : un démon des sables.

Le serpent le fixait de ses pupilles fendues. Avec intérêt et délectation. Un regard de prédateur, réservé aux proies.

Un regard posé sur lui, rejeton des Hommes.

La guivre, chasseuse, savait ce qui allait se passer et planifiait déjà la suite des évènements. Visualisait d'avance le destin funeste de celui qui avait eu le malheur de la croiser.

L'enfant, gibier, ne savait rien. Oh, il avait confusément conscience que rencontrer ce reptile allait très certainement se révéler déterminant pour son avenir, mais... Des idées aussi lointaines que la mort n'avaient pas leur place sous la caboche d'un gamin de neuf Möks. Non pas que ce passage brutal d'un monde à l'autre ne lui soit étranger, bien au contraire : il y avait déjà été confronté à maintes reprises, et la vie à Mih n'était pas un long fleuve paisible (à l'époque, il ne connaissait même pas la signification de ce mot). Mais les plus jeunes ont toujours l'intime conviction d'être immortels...

Cette même foi inébranlable qui lui avait fait tendre le bras, dans l'espoir d'effleurer la tête en triangle du serpent, de caresser les écailles d'or pâle habillant la corde d'animal qui se mouvait à ses pieds.

Le reptile avait alors ouvert grand la mâchoire, sifflant dans un dialecte inconnu.

Il s'était recroquevillé sur lui-même pour se projeter dans les airs, dans le but évident d'arrimer ses crocs à la chair tendre de l'enfant, d'inoculer son redoutable venin entre les différents tissus nerveux, distillant la mort à petites doses.

Boum !

Les crochets n'attinrent jamais leur cible. Car au lieu de l'éclair doré qu'aurait dessiné la silhouette du démon en se jetant sur son coude, ce fut une torche d'émeraude qui éblouit les rétines du garçon.

Lorsque les tâches noires qui dansaient devant lui s'étaient finalement estompées, il ne restait en face de lui qu'un tas de cendres qui s'éparpillait au gré du vent.

⸺ Ayshano !

*

 Un casque de cheveux me faisait face. Ashe avait plongé son visage entre ses mains, se dérobant sous ses paumes à mon regard pensif.

Milles et unes interrogations se bringuebalaient sur le vernis râpeux de ma langue, mais je n'osais les laisser s'échapper de peur qu'une quelconque brusquerie n'effarouche le garçon et le fasse fuir au loin. J'optais donc pour une solution moindre, un compromis qui ne devrait pas m'attirer ses foudres (dans tous les sens du terme) :

⸺ Ton vrai nom, c'est Ayshano ?

Un regard.

Des yeux ronds, écarquillés par la surprise.

Il rejeta la tête en arrière et éclata de rire. Un rire nerveux, fiévreux, très probablement dû au relâchement des nerfs plutôt qu'au comique subtil et réfléchi de ma réplique. Malgré tout, j'étais satisfait.

⸺ Je te dévoile mon plus grand secret... et la première chose qui te vient à l'esprit, c'est que je puisse t'avoir menti sur mon prénom ? constata-t-il avec incrédulité.

Bien-sûr que non.

C'était simplement la question la plus innocente que j'avais osé sortir. Mais ça, je ne lui dis pas. D'ailleurs, je ne lui dis rien. Je restai là, à le fixer silence.

Mes mots étaient devenus trop dangereux.

Quelle ironie ! Ma mère m'avait initié à l'art du langage dès que ma langue avait su rouler les « r » et m'avait fait étudier jusqu'à en connaître les plus subtiles nuances, pourtant je me retrouvais complètement dépourvu face à sa confession.

Ashe, Ashe... que veux-tu que je te dise ?

L'éloquence m'avait déserté, il ne me restait plus grand chose... si ce n'est peut-être cette drôle d'émotion au fond de mes tripes.

C'était une sensation curieuse. Si je desserrai les jointures, mes doigts trembleraient sous la tension. Or je n'étais ni en colère, ni effrayé. J'étais... je ne savais pas ce que j'étais. Peut-être étais-je un peu des deux à la fois, à défaut d'en ressentir l'une pleinement ? Mais non, ce n'était pas que ça... il y avait autre chose, quelque chose sur lequel je n'arrivais pas à mettre un nom, quelque chose d'indicible et pourtant plus que concret, quelque chose qui m'enveloppait sans en avoir l'air, quelque chose...

Quelque chose comme Ashe. Quelqu'un dont le regard me brûlait avant même de découvrir sa magie.

Au final, tout ça ne change rien.

Oui, sauf que non. Sauf que si. Il s'agissait toujours de Ashe, et en même temps... plus tout à fait.

⸺ Et... ?

⸺ Et ?

Je me levai pour aller me rasseoir à côté de lui.

⸺ Et ensuite ? Un seul accident d'un souvenir flou dans ton enfance t'a suffi pour te convaincre que tu avais le Don ?

⸺ Ha ! Si seulement...

L'air de rien, Ashe prit mes paumes entre les siennes et commença à jouer avec, triturant leurs extrémités comme Aaron usait à le faire avec son lambeau d'écharpe. L'attention accrochée à mon menton, il approfondit :

⸺ Ça s'est reproduit, tu penses bien... Enfin, pas aussi grave ! Mais c'était là : un bol qui se renverse, une bougie qui s'allume, un caillou qui explose... tu sais, un truc plus ou moins bizarre selon la force de ce que je ressentais.

Je hochai la tête, distinguant peu ou prou la pente sur laquelle il m'emmenait.

⸺ Il y a trois Möks...

Un temps.

Une inspiration coupée en deux, les lèvres entrouvertes.

Ashe cligna des yeux, et ces derniers retrouvèrent le mur de la grotte.

⸺ Il y a trois Möks, Mélisande et moi, on s'est fait capturer par des vendeurs de peaux qui parcouraient le désert de Mih.

⸺ Des vendeurs de peaux ?

Mon cri partit dans les aigus tel un écho particulièrement désagréable.

⸺ Pardon. Mais... je croyais que les bourgs avaient fait passer un édit pour interdire la vente d'esclaves en Gaërwhenn !

⸺ La vente, oui, pas la capture ! Les ordures de leur genre courent toujours... et les acheteurs aussi.

Je restai interdit. Si je n'osais pas prononcer un seul des mots qui se bousculaient sur ma langue quelques poignées de sables plus tôt, ces derniers m'avaient désormais déserté en bonne et due forme.

J'étais vide.

⸺ Qu'est-ce que tu croyais ? Que ceux qui se servent d'esclaves vont les récupérer eux-mêmes dans la cambrousse ? railla le mage face à ma mine déconfite.

Un soupir, et je tournai la face.

⸺ Ce n'est pas... c'est juste... (je marquai le temps d'une inspiration). Je vois mal où trouver des... acheteurs. Si tu dis qu'il y en a, je te crois, mais si les bourgs l'ont interdit, qui aurait besoin d'esclaves ? Les paysans n'ont pas le besoin d'une main d'œuvre supplémentaire, et je ne te parle même pas des moyens... Personne n'irait prendre le risque de passer au pilori pour ça, même à Cuarhanza – et puis de toute façon, la plupart des habitants sont des marchands de passage pour écouler leur marchandise, pas l'inverse.

⸺ Précisément, Liam, précisément...

La tristesse résignée dans sa voix était un poignard qu'il enfonçait dans mon sternum.

⸺ Le port de Cuarhanza est prisé pour ses excellents rapports commerciaux. Mais où tu crois que les bateaux partent, ensuite ? Les archipels prospèrent de l'autre côté de la mer, des continents s'étendent par-dessus les océans. Gaërwhenn est pas une oasis au beau milieu du désert, c'est à peine une goutte d'eau dans l'océan !

Dieux, il disait vrai. Quelle idée de songer qu'un monde ne pouvait dépasser les abords d'un jardin ! Parfois, ma propre bêtise m'épatait. Je murmurais une apologie discrète qu'il balaya d'un revers de main.

⸺ Peu importe. Quand ils nous ont kidnappés, ils nous ont ligotés et jetés dans un chariot, et...

La suite de sa confession se perdit dans un murmure, un borborygme inintelligible.

Un temps s'écoula.

⸺ ... Ashe ?

Les cartilages de son oreille tressaillirent lorsque le timbre de ma voix les caressa.

⸺ Tu disais ?

Sa bouche remua quelques instants dans le vide pendant qu'il clignait frénétiquement des paupières, essayant tant bien que mal de formuler ses propos. Dans un souffle fantôme, il les livra au monde :

⸺ J'ai... j'ai mis le feu au chariot.

Hein ?

Attends. Quoi ?

Mon corps s'était figé. Seuls mes yeux possédaient encore leur liberté de mouvement. Tandis que mes yeux descendaient de ses cheveux que de minuscules crépitements émeraudes dressaient sur son crâne à ses lèvres crispées par l'émotion – sur lesquelles je m'attardai peut-être un grain de sables de trop –, je me demandai un instant si son Don avait quelque chose à voir avec ma soudaine paralysie, ou si seule sa confession était à blâmer.

⸺ Tu as fait quoi ?

Une question. Sans reproche, presque sans crainte ou sans surprise... Une simple question ?

Tel était l'effet que je souhaitais ressortir.

⸺ Ce... ce serait peut-être mieux si je te racontais les détails. Que tu puisses mieux te faire une idée.

J'acquiesçai. De nouveau, Ashe inspira comme s'il allait devoir traverser le monde en retenant son souffle et entama son deuxième souvenir.

*

Était-ce le jour ? Il n'en savait rien. Depuis combien de temps étaient-ils ici ? Ça non plus, il n'en avait aucune idée. Cela faisait si longtemps... ou peut-être pas. Dans l'obscurité du chariot, il était difficile de mesurer le temps.

Il jeta un coup d'œil à sa sœur, recroquevillée dans le noir. Il ne pouvait pas la voir, mais ses yeux étaient plongés dans la pénombre depuis si longtemps qu'ils s'étaient accoutumés aux ténèbres ambiantes.

De toute façon, il n'avait pas besoin de ça pour savoir où elle se trouvait.

Ramassée sur son flanc ; il distinguait à peine sa silhouette squelettique dissimulée sous ses guenilles, son visage pâle et émacié se fondant dans l'ombre de son épaisse masse de boucles sales et emmêlées.

Il aurait voulu pester contre ces menottes qui lui enserraient chevilles et poignets et qui l'empêchaient de passer une main réconfortante dans cette chevelure crépue et – anciennement – brune. Mais même ça, il n'en avait pas la force.

Elle redressa brusquement le menton, comme si elle avait lu dans ses pensées. Ça ne l'aurait pas étonné, d'ailleurs : depuis son plus jeune âge, elle avait toujours paru connaître le fond de sa réflexion, avait toujours su deviner la teneur de ses émotions, de la plus évidente à la moindre minuscule saute d'humeur, si insignifiante qu'il les oubliait dans les grains de sables qui suivaient. Un ancien d'un autre clan lui avait un jour raconté qu'il existait dans certaines fratries une compréhension outrepassant le niveau d'empathie classique, une connexion mentale d'un esprit à l'autre... de la télépathie.

Peut-être sa sœur était-elle dotée de cette faculté. On ne pouvait pas en dire autant pour lui. Oh, il n'était pas dénué de tout pouvoir, au contraire... Il avait lui hérité d'un tout autre talent, bien plus aléatoire, bien plus dangereux... un monstre. C'était ce qu'il était. Et ce qu'il devait cacher. À tout prix.

Tes yeux... murmura sa sœur, si faiblement qu'il manqua de ne pas l'entendre.

Quoi ?...

Sa propre voix lui semblait étrangère, rendue rocailleuse par ce long silence dans lequel il s'était engoncé depuis leur capture.

Ils brillent... reprit-elle dans un souffle émerveillé.

Il écarquilla les paupières, dans un regain d'énergie qu'avait causé les paroles de sa moitié. Chez lui, ce phénomène ne produisait aucun émerveillement. À l'inverse, c'est une terreur sans nom qui pris le pas sur ses émotions, en dépit de ses exhortations intérieures au calme.

Qui sait ce qui pouvait arriver s'il perdait le contrôle !

Malheureusement pour lui, ces remarques ne l'aidaient en rien. Plus qu'autre chose, elles accentuaient son trouble, ses craintes.

Peu à peu, le décor, les autres prisonniers, sa sœur ; tout devenait plus clair autour de lui, nimbé d'une douce lumière émeraude. Lumière que ses iris produisaient. Lumière toujours annonciatrice d'un déferlement.

La panique enfla en lui à une vitesse faramineuse, l'empêchant de bouger – quoique ses chaînes s'occupaient déjà très bien de cette responsabilité – de parler, de respirer.

Et soudain, tout pris feu.

*

 ⸺ Je... je sais pas trop comment on a réussi à en sortir. Je suppose que Mélisande m'a porté sur son dos. Eh ! ce serait pas la première fois. C'est après ça qu'on a rencontré Aaron. Jamais su ce qu'il faisait à déambuler dans le désert – pas faute d'avoir essayé, pourtant –, mais il nous a dit chercher le Clan, et il nous a proposé de le suivre. Je crois.

⸺ Tu « crois » ?

⸺ C'est ce que Mélisande m'a raconté. Personnellement, je me souviens de rien. J'étais comateux durant tout trajet.

⸺ Comateux ?

Dieux, mes interventions se limitaient à répéter les derniers mots de ses phrases. J'étais pitoyable...

Il ne fit pas état de mon interruption et poursuivit son chemin :

⸺ Quand je suis définitivement revenu à moi, mes yeux étaient encore verts. Ils ont pas rechangé depuis.

⸺ Ce n'était pas leur couleur naturelle ?

⸺ Nan. J'imagine que tu as dû voir mes yeux briller quand j'ai utilisé mes... aptitudes : avant, ce vert dans mes yeux déguerpissait quand je me calmais. Maintenant, il ne les quitte plus.

Cette anecdote se voulait tranquille et pragmatique, mais le ressenti qui en transparaissait n'avait rien à faire là. Plus qu'une vague nostalgie à l'idée d'une teinte oculaire à jamais perdue, c'était une détresse si flagrante que toute l'insouciance de l'île n'aurait pas suffi à cacher le désespoir de cet appel à l'aide.

Une larme solitaire sillonna ma joue droite.

Je pris son visage en coupe, l'empêchant gentiment de s'enfuir dans la jungle de ses souvenirs.

⸺ Ayshano ?

Sous une frange de cils broussailleux, tous agglutinés entre eux par la floppée de liquide qui s'échappait tranquillement sur ses pommettes, un petit garçon terrifié me fixait sans mot dire, patientant pour ma prochaine réplique comme un prisonnier résigné attendrait son inéluctable condamnation à mort. Un sourire malheureux fleurit sur mes lèvres, m'arrachant un frémissement de souffrance.

⸺ Ce n'était pas de ta faute. Tu n'y étais pour rien. Et ces hommes... ils ne méritaient pas mieux.

Son expression apeurée se noya dans un regard sans fond, où les larmes débordaient sous ses paupières écarquillées.

Un regard de fou.

⸺ Tu comprends pas, pas vrai ?

⸺ Ashe...

⸺ Comment tu pourrais ?

Il partit dans un rire cassé, enragé.

⸺ Pourquoi je te parle de ça ? À toi ? Un planqué qu'a jamais rien connu d'autre que son foutue sanctuaire ? Mais évidemment, que tu peux pas comprendre ! Ça te viendrait pas à l'esprit, Liam, qu'on était pas les seuls prisonniers dans ce chariot de malheur ? Hein ?

Ils n'étaient pas seuls.

Ils.

N'étaient.

Pas.

Seuls.

Dans ce chariot... il y en avait eu d'autres. D'autres hommes et d'autres femmes, retenues captifs pour être vendus au plus offrant par-delà les mers. D'autres, que les liens avaient enchaînés au fourgon tandis qu'il flambait.

... Dieux.

Il y en avait eu d'autres !

Et Ashe...

Ashe....

Il les avait réduits en cendres. Tous.

⸺ Ce n'était pas de ta faute...

Qui je voulais convaincre, je l'ignorais. Mais je psalmodiai cette parole comme un mantra, encore et encore, jusqu'à ce qu'il comprenne.

Jusqu'à ce que je comprenne.

Son rire de forcené s'essouffla peu à peu, ne laissant plus qu'un jeune homme abattu aux yeux rougis par les pleurs.

Il s'approcha de moi en titubant.

⸺ Finalement, je sais pourquoi je t'en ai parlé...

Sa main remonta ma joue.

Et les yeux dans les yeux, il m'embrassa.

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