Ce pourquoi nous nous hainons

8 minutes de lecture

C'était un soir d'été où les ruelles transpiraient. La foule était de sortie, bruyante et abondante. Déambulant la tête haute, tu portais une robe en satin, ta silhouette illuminant les vitrines comme pour mieux les sublimer, et rien n'était trop beau pour toi. Scintillante dans l'obscurité, tu déchirais la noirceur des faubourgs, tes escarpins battaient le pavé encore chaud d'une journée caniculaire passée. Les hommes bien-sûr se retournaient pour poser les yeux sur tes jambes remarquablement mise en valeur , et pour m'envier du regard. Je pourrais parler d'amour, et des contradictions que cela comporte. On pourrait parler des reflets de nos âmes, et de leurs divergences. Il y avait en toi la bonté des exceptions, le désir qui nous consumeraient, tous autant que nous sommes, en toi le don des rêves et du plaisir. Il y avait en toi l'arrogance des femmes trop grandes pour qu'on puisse les aimer pleinement, la suffisante trop encrée pour que tu puisses toi aussi aimer de sentiments entiers, ta beauté filiforme, ton image dans les miroirs, cela suffisait à te faire vibrer. Je vibrais aussi, comme un cœur prêt à exploser, je vibrais surtout et toujours devant la beauté, celle de Venus, celle des mots, d'un paysage chaotique et désolé, d'un visage pur aux traits tragiques, pour les pluies nocturnes et les fleurs noires, pour les sorcières de Thessalie, sous la lune qu'on dérobe au ciel, et sa lumière qui fait penser à l'espoir quand on arrache des soupirs aux lucioles, appétit démesuré, rempli de ci, de ça, se goinfrant sans cesse, attendant qu'un beau jour mon coeur explose, pour de bon, et vienne repeindre la tapisserie d'un pourpre évoquateur, pour ne plus avoir mal, enfin. Toi, tu n'a jamais mal, c'est peut-être pour ça que tu ne comprends pas. Sur le chemin, on s'est arrêtés devant le gitan pour que je puisse lui prêter mon oreille. Les notes de sa guitare s'envolaient vers le ciel anthracite dans un tourbillon de volutes invisibles et ennivrantes, et les gens autour de nous demeuraient figés dans le silence, le regard captivé par les bribes d'un moment furtif. Je suppose que c'est parce que tu es sourde que tu m'a pincé le bras:

"On va être en retard!"

J'aurai volontiers mangé froid.

J'ai déposé une cigarette aux pieds nus du Gipsy. Tu as pouffé de rire. Il t'as dévisagé d'un élégant mépris tout en continuant de faire vivre ses mains sur les cordes raides et sa voix sur la mélodie. Je lui ai dis pardon et surtout merci avec les yeux.

Pendu à tes fesses, comment faire autrement, je me suis laissé transporté par le déhanché, tout le décor est substitut, une pittoresque mise en scène, Notre Dame qui se dévoilait et t'admirais de l'autre côté de la rive prenait des airs de grands soirs de processions.

On est enfin arrivés.

Nouveau restaurant, nouvelle terrasse, toujours les mêmes choses. Architecture plus banale que la banalité elle même, murs jaune cocu, odeur de peinture encore trop fraîche, tables photocopieusement dréssées et vacarme solennel, les sourires, les canines en dents de scie, les apparences et les beaux costumes. Au milieu de ça un couple d'amis qu'on a du mal à repérer, il y a le tout Paris, tout Paris se ressemble. On mets enfin la main sur eux. Je propose qu'on dîne dehors, une idée de mon amie la nicotine. Tu refuses catégoriquement. J'aurai dû dire dedans, suis je bête. Le restaurant est bondé, j'aperçois ci et là quelques têtes plus ou moins influentes, tu échanges des sourires, je n'ai rien à troquer.

On nous confine à la dernière table de libre, à coté de la baie vitrée qui donne sur la place et ses mouvements. Je me colle à la vitre, je pourrais au moins imaginer l'air.

C'est la première fois que je vois tes amis. On doit faire connaissance. Tu me tarie de louanges et me présente sous le titre d'artiste avec un ton tout aussi fier que puéril. En face de moi, j'ai oublié son prénom, se tient Jacky, il est intermittent du spectacle, et il connaît Julie Gayet. Il pense que nous avons des points communs, il aime à penser que nous vivons encore l'époque des vents bohèmes et parfumées. On parle d'art, tout est relatif, Je n'aime rien de ce qui l'anime.

Jacky est le fils d'un haut dignitaire membre du club trés fermé des aristocrates qui ont le coeur à gauche, il mange de ses petits revenus dit il, avec une cuillère en or, un grand enfant en mal de chimères, je ne suis le fils de personne. J'ai oublié le visage et le prénom de sa compagne, a t'elle vraiment existée un jour.

Tout le monde semble ravi de ma présence, je reste poli et courtois.

Les discussions s'enchaînent tout aussi rapidement que les plats réchauffés, du déjà vu en somme, la ligne éditoriale ne change, on remplace juste des noms dans les phrases, on aligne les noms de scène contemporaine et le peloton d'exécution fait fumer sa langue entre le velouté de châtaignes aux truffes et son foie gras et les papillotes de cabillaud, on enscence la culture, l'humanité, Paris, Jean Jaurès et les roses rouges, et puis l'odeur forte d'une dorade expirée vient recouvrir les points d'exclamation.

"Et toi P, c'est quoi ton bord?"

"Moi? Je ne choisis jamais aucuns bords, j'aurai bien trop peur de tomber dans le vide."

Drôle d'impression sur la photocopie des facies.

"Mais je recherche le même port que vous tous, soyez en sûr!"

Sur ton visage se reflète le mirage de ma prétendue indélicatesse. Tu fais sourire ton masque.

"Oh, disons.. qu'il est juste... bord-er-line."

Ô mon amour, tu me connais si étrangement bien, je ne connais rien de plus doux que l'univers de l'enfance. Quand j'avais l'âge de rêver, je voulais devenir astronaute. Il me suffisait alors de fermer les yeux pour m'envoler vers les astres, j'allais rouler dans les contrées célestes, tu vois, je voulais déjà m'évader.

Le dessert à l'intitulé incompréhensible a fini par arriver, les discussions ont continué. Tout était moelleux comme du chocolat, c'était finalement simple, crumble, Break sit, ice cream, Brain Storming, cookies, monitoring, Hollande bashing. Hollande bashing... J'ai fermé les yeux et suis monté dans la fusée. Jacky a court circuité le décollage.

"Et toi P, le Hollande bashing alors, t'en pense quoi?"

J'ai retiré mon casque et ma combinaison spatiale, vaguement irrité par les démarches coutumières des briseurs de rêves.

"J'en pense qu'on peux pas reprocher au thermomètre la présence de la fièvre, voilà."

Quel être exécrable j'étais.

L'image d'un quartier d'orange dans mon assiette, je m'imagine la poignarder avec mon couteau, la pulpe valse, les cataractes de jus s'étalent sur le carrelage. Je change de cap, mieux valait encore être ici qu'à Mossoul. Je tourne mon regard vers dehors, le silence m'accompagne, et je les vois, comme on regarderai l'accablant spectacle d'une mise à mort, bien à l'abri derrière le plexiglas. Trois petites têtes opaques aux oripeaux troués, les yeux braqués sur notre monde paraissant si loin du leur. Le premier était un homme a la peau foncée, chétif, grisonnant et affaibli, son regard était vide, son visage abdiquait sous le poids de l'existence. Il tenait dans ses bras un petit bout de lui, l'enfant du ciel qui le maintenait encore debout. Cette petite tête brune, éblouie par sa vision, demeurait enchantée et enthousiaste comme peut l'être un bébé qui contemple le manège des lumières tournoyant au dessus de son lit. Cet enfant possédait la beauté et l'innocence d'un ange. Ce devait en être un, assurément. La troisième était une fillette, plus assez petite pour tenir dans les bras épuisés de son père, bien trop grande pour demeurer ange, ou alors déchu. Avec sa tignasse densément blonde, elle m'évoquait par je ne sais quel imaginaire Inconscient les petites fées d'Orient. J'ai été frappé par ses yeux aussi grands, bleus et terrifiants qu'un océan qui somnole dans le silence de la nuit. J'ai vu dans ses yeux briller l'envie et la crainte, j'ai vu la dalle, j'ai vu l'enfer glacé.

J'ai vu dans ses grands yeux bleus aussi froids que le crystal des larmes chaudes. Elle m'a transpercé d'un regard la cage thoracique.

"Mon dieu, quelle inadmissible misère. Pauvres enfants. On dirait qu'ils viennent d'un autre temps. Et que rien ne change."

Jacky ne croyait pas si bien dire, on aurait dit les enfants sortis de la plume d'Hugo ou Baudelaire, on aurait dit les sacrifiés d'une lutte éternelle, et les trophées de l'injustice immortelle, on aurait dit la misérable réalité.

J'ai tiré la langue au plus petit, il riait aux éclats. La petite fée m'a timidement souris.


Agacée par mon manque de présence et puis tout le reste, surtout par les quelques billes aux alentours qui scrutaient la scène, ta frustration s'est déployée, je l'ai senti escalader mon dos, puis traverser la vitre, jusqu'à atteindre les braves gens. La fillette l'a de suite identifiée, je le sais, j'ai vu tout son visage devenir sombre et inquiétant. Elle t'a dévisagé d'un oeil puissant et rempli de haine et j'ai senti un étrange fluide te liquéfier sur place, comme si cette petite fée venait d'abattre sur toi un châtiment quelquonque, une nouvelle plaie d'Égypte, un sort auquel tu ne survivrait pas. Je me suis retourné. Tu demeurais muette, choquée par la confrontation avec l'inconnu lointain, l'étranger à tes codes et tes caprices. Ta verve s'est alors ornée de ses plus belles parures de tristesse, comme ont pour coutume de s'habiller les Reines en toc.

"Chéri, cela me rend si triste et mal à l'aise de manger devant ces gens, et je ne voudrais pas gâcher ce joyeux dîner. Peux tu dire au serveur de les éloigner s'il te plaît?"


Chérie, pour ce joyeux repas ce soir là tu as payé l'addition. Avec ton bon cœur. Qui ne gargouille jamais. Ce pourquoi Nous Nous hainons.


Nous sommes rentrés et je ne t'ai pas fait l'amour. Ou peut-être était ce le contraire, je ne me souviens plus. Comment te faire l'amour.

Les lendemains se sont couverts de nuages sombres, et ta lumière agonisait de jours en jours, le satin fânait sur tes courbes, les murs emprisonnaient ton ombre.


Et tes yeux ont commencé à changer de couleurs.


Ils sont devenus froids comme le crystal.


J'y ai vu les larmes chaudes.




Elle t'avait bien jeté un sort, la petite fée d'Orient.


Tu as disparu de ma vie, en quelques tours de cardan.




Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire StockolmSyndrome ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0