Chapitre 1

8 minutes de lecture

Une voix provenant de droite me fit sortir de mes réflexions :

  • N-shi ? Nous allons commencer les prises de position.

Las, je rejoignais les membres du groupe sur la scène de tournage de notre prochain tube « Error ». Ironique en soi puisque le scénario de ce dernier était de faire vivre un amour au-delà de l'humanité, entre un cyborg anciennement humain et un humain. Drôle de coïncidence qui fut la tendance du moment. Effleurer l'illégalité musicalement comme un exutoire quotidien pour les hommes.

C'était aussi ce qui me plaisait dans la musique : pouvoir raconter, dénoncer, des choses interdites. D'ailleurs, pour ce faire, ma partenaire était réellement un cyborg.

À la fin de la prise de position sur scène qui permettrait par la suite de faire tourner la caméra, je me prélassais dans un espace de repos ajusté pour le tournage quand j'entendis rire dans mon dos.

Une petite coréenne rafistolait quelques cyborgs loués par l'agence pour la production. Encore une de ses Biogys, ces techniciens de robots qui les entretenaient et les sécurisaient pour chaque entreprise. Ils étaient de plus en plus nombreux, et avaient, à mon sens, l'espoir de devenir un jour de vrais scientifiques en gravissant les échelons. Chose stupide. Mais ce qui le fut davantage fût que cette Biogy plaisantait avec l'un des cyborgs alors qu'il n'était même pas enclenché, fredonnait même un air que je ne reconnus guère. Je m'intriguais.

  • Que faites-vous au juste ? Il n'est même pas activité.
  • Et alors ? D’une il est juste en veille donc il enregistre quand même, et de deux, leur raconter des choses autres que des ordres leur permettrait de se développer. Un jour, ils pourront réellement ressentir des émotions humaines, j'en suis sûre.

Elle me tourna le dos de nouveau et reprit sa conversation sans fond avec le robot, comme si de rien n'était. Un long soupire me traversa.

Je détestais les Biogys. Ils étaient persuadés de tout savoir, prenant parfois même les gens de haut. Cette fille était probablement devenue folle. Beaucoup le devenaient, ne faisant plus la distinction entre le virtuel et la réalité.

Mon manager entra dans le studio, son planning holographique à la main.

  • Ah N, tu es là. La femme cyborg du clip aura besoin de nombreuses maintenances pour chaque scène. Tu vas collaborer avec Yeon Min Ha avant chaque prise durant les semaines à venir. Ah Min Ha-shi ? Vous pouvez venir ?

En entendant son nom, la biogy bizarre s'approcha de nous, pleine d'entrain pendant que mon manager faisait les présentations.

Un rictus de non-appréciation se lut sur mon visage mais par respect, je me présentais en la saluant brièvement de la tête.

  • Elle va programmer la femme cyborg et t'expliquer les attitudes à avoir pour interagir avec cette dernière. Écoute-la bien et essaye d'être gentil, ok ?

L'appuie sur le mot "gentil" me fit froncer les sourcils, connaissant lui-même le peu d'attrait que j'avais envers ces soi-disant spécialistes. Leo et Ken, qui faisaient partie de VIXX, s’avachissèrent sur le canapé de droite, une bouteille énergisante de dix mL à la main. En vérité, elle contenait l'énergie d'un litre mais nous avions fait de nombreux progrès depuis.

La Biogy pencha légèrement la tête et me salua poliement dans un sourire plein de vivacité.

  • On dirait qu'on va travailler ensemble, N-shi. On se retrouve d'ici trente minutes sur la scène, le temps que je gère celui-là, ajouta-t-elle en me désignant le cyborg à l'effigie de Ravi.

J'ignorai totalement sa requête en contemplant mon Cyber Galaxy – et oui Samsung était devenue plus qu'une multinationale - mon téléphone plus affiné et rétrécis qu'avant. Tout se jouait grâce à une projection d'images de synthèse sur l'écran. Les hologrammes étaient devenus la norme.

Leo ne tarda pas à me charrier :

  • Oh là, je sens la folie ! Hyung qui bosse avec une Biogy ! On aura tout vu ! Sois gentil, hein ? L'agence n'a pas non plus des fonds illimités pour embaucher un biogy chaque semaine.
  • Ce n'est pas mon problème, les anciens étaient justes incompétents.
  • Avoue juste que tu ne les aimes pas !

Je lui répondis par mon fameux courroux oculaire. J'avais un caractère de merde et je le savais. L'agence ne me virait pas car j'étais très bon professionnellement et je leur rapportais beaucoup. Et j'avais un nom, mes parents étant connus, même si les menaces pleuvaient, ils n'iraient certainement pas me virer. En tout cas, pas pour le motif de martyriser leurs biogys.

Traînant des pieds, je me dirigeais sur le plateau quelques minutes plus tard.

  • Alors commençons par les bases, avec les cyborgs il faut que tu…

Yeon Min Ha partit dans une explication sérieuse, les mains dirigées sur le torse d'une femme robot assise sur un pseudo-lit d'hôpital. Un décor opératoire un peu glauque à mon sens. Mais c'était ce qui se vendait le mieux. Déjà énervé, je la coupais sans ménagement :

  • Je connais déjà les bases, passe à l'étape suivante.

Mon manager au loin se racla la gorge. J'enfonçais mes mains dans les poches comme pour me contrôler. La Biogy ne se laissa pas désarçonner en tournant les pages digitales du scénario qu'elle avait en main.

  • Ah heu ok .... Les interactions multiples aussi ? Dans la dernière scène, tu dois t'enfuir avec elle et…
  • Oui je connais, mes parents les ont créés, à quoi sers-tu ? Il suffit juste, de toucher là et d'appuyer là pour que ...
  • Pas du tout, enchaina-t-elle fermement. Ça, c'était les anciens modèles, celui-ci est un nouveau. Tes parents ne te l'ont pas dit ?

Sa provocation innocente piqua ma curiosité.

  • Nouveau ? Le dernier modèle est le X4GL que l'agence a acheté dès sa sortie, il y a six mois. C'est lequel celui-là ?

Yeon Min Ha désigna le code bar derrière l'oreille droite du robot.

  • Le FE404, il est arrivé il y a une semaine de la HAKY Company. Apparemment ce serait un prototype qui n'est réservé qu'à certains clients, voilà pourquoi peu de personne en connaisse son existence. Il est très évolué, regarde les interactions ... Dans la deuxième partie, tu as...

Elle repartit dans ses élucubrations sérieuses tel un ingénieur décrivant sa propre machine, oubliant presque l'origine de sa présence.

D'où venait-elle et surtout comment avait-elle pu se procurer un cyborg si récent ?

J'avais grandi dans les machines, souvenez-vous, les cyborgs jusqu'à mes vingt ans, n'avaient pas de secrets pour moi. Alors comment pouvait-elle connaître des choses que j'ignorais, me tenant quotidiennement informé des évolutions ?

Cela faisait trois ans que j'eus quitté le cocon familial, quitté la HAKY Company. Il était fort possible que mon père ait amélioré ses robots. Mais que cette femme le connaisse alors qu'il n'avait qu'un mois à peine n'était pas normal. Les robots entraient sur le marché seulement un an après leur conception, et les biogys étaient souvent à la ramasse concernant leur utilisation. De plus, je n'avais jamais entendu parler de favoritisme de clientèle concernant la vente de robot. Mais en même temps, on voyait de tout chaque jour, cela pouvait être fort possible que le PDG de l'agence ait passé un deal avec l'entreprise de mon père. Mais ce genre de contrat ne ressemblait pas à ce dernier.

L'heure suivante passa sans que je n'intervienne dans ses explications sous le regard soulagé de mon manager, cherchant une piste, un mot ou un geste qui trahirait la provenance de cette biogy. Mais en vain. Je ne pouvais pas lui demander ce genre de choses devant tout le monde.

Au lendemain, les moments où j'eus pu être seul avec elle étaient rares voire quasi inexistants. Dès la fin de chaque prise, elle disparaissait comme elle apparaissait subitement près de moi, sans que je ne l'entende.

Plusieurs jours passèrent sans que je ne pusse recueillir la moindre information sur cette personne. Cependant, mon intérêt pour cette dernière apaisa mon caractère de chien ce qui soulagea la plupart des employés, au grand plaisir du manager et même des autres membres du groupe. J'observais tellement cette Yeon Min Ha, quand je ne réfléchissais pas à ce nouveau cyborg, que j'en oubliais de faire mon emmerdeur de première.

J'avais quand même mené mon enquête en hackant les réseaux de l'agence pour récupérer le dossier de cette biogy, mais rien ne montrait un côté louche à son descriptif. Elle avait été embauchée deux semaines après que l'ancien biogy eut démissionné ; provenait de la même école que tous et vivait dans un quartier sans encombre à Séoul. En soi, rien de spécial. J'avais quand même vérifié les dates de réceptions du cyborg, tout était clean. Tout ramenait à la HAKY compagny.

Une semaine plus tard, j'avais compris les nouvelles bases du robot et acquis toutes les connaissances à avoir à son sujet. Au quotidien, tourner un clip prenait une semaine, mais quand des cyborgs étaient en jeu, la sécurité était deux fois plus requise autant que le temps.

Mes rendez-vous avec la biogy devinrent quotidiens dans une des salles de l'agence, à me griffonner des croquis pour le bon fonctionnement des interactions. À la différence des robots préprogrammés achetés sur le marché, les cyborgs voués à l'activité cinématographique ou culturel étaient plus compliqués. Il fallait les programmer, leur insérer le texte, les actions à mener, la gestuelle. Qu'ils reconnaissent votre voix, ou votre visage. Cela prenait bien plus de temps que d'appuyer sur le bouton de « Mary » pour qu'elle vous fasse à manger.

C'était la première fois que je passais plus de temps avec une personne autre que les membres du groupe. Avec une biogy. Et malgré moi, ce calvaire devenait presque une activité intéressante, voire réjouissante.

Yeon Min Ha était toujours vivace, souriante. Gaffeuse presque une heure sur trois à renverser ou casser tellement de choses que je me demandais comment elle pouvait si bien programmer un cyborg, demandant un esprit rigoureux et minutieux. Elle était loufoque, cela va sans dire, je la découvrais souvent en train de chanter pour ses cyborgs, ou leur raconter des histoires. Elle finissait par être de bonne compagnie. Et quand elle ne m'exaspérait pas, ce qui était le cas la plupart du temps, elle touchait mon intérêt.

Nous retrouvant enfin seuls dans une des salles de répétition de l'agence, j'en profitais pour revenir sur l'évènement inhabituel.

  • Tu as l'air de connaître ton métier bien plus que d'autres.
  • Tu trouves ?
  • Évidemment, sinon tu ne serais pas encore là à travailler avec moi. Quelle école tu as faite ?
  • L'école des Biogys à Séoul, pourquoi ?
  • As-tu travaillé pour des scientifiques en particulier, des entreprises ?
  • Je n'ai pas travaillé pour la HAKY Company si c'est ce que tu veux savoir.

Pour la première fois, son regard sans candeur m'effraya. Avait-elle compris mes intentions ? Mais elle finit par me sourire et griffonna ses croquis à nouveau. Décidément, cette fille n'était pas si à l'ouest que ça. Son retournement de situation me perturba tout au long de la séance.

La semaine suivante, la fin du tournage du clip se déroula sans encombre. À force de ne pouvoir ajouter d'éléments intéressants dans l'affaire qui me portait contre toute attente beaucoup d'intérêt, je laissais peu à peu tomber. D'ailleurs pourquoi continuerais-je de me renseigner sur tout cela, à quoi cela allait-il donc me servir de toute façon ?

Après le lancement de notre tube, les entraînements pour la promotion de notre chanson s'enchaînèrent rapidement. Mes constants déplacements appuyèrent mon choix d'avoir baissé les bras concernant la biogy et cette histoire bizarre de cyborg non réellement enregistré. Je n’en avais quasiment plus rien à faire.

Jusqu'à ce que je la revoie et qu'un événement similaire à celui qui m'eut poignardé la vie arriva.

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