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Vite. Il faut faire vite. Le temps, c'est de l'argent ! J'en ai assez de cette populace !

Oui, j'ai couru après le temps. Après l'argent. Pour la gloire de ma carrière. Pour mon élévation sociale. Une véritable escalade qui s'est révélée mère de surprises en tous genres, de profils plus ou moins habiles, d'intuition mise à l'épreuve. J'ai rejeté les miens, embrassé des bouches qui ne s'appartenaient même pas, creusé mes propres sillons à la seule force de mes bras volontaires et déterminés, aiguisé mon sens des affaires en l'éloignant de l'empathie, des sentiments et de l'amour. Tu t'es imposée à mes choix comme une reine en son royaume. J'ai joué avec d'autres pantins, ri de leur souplesse et abandonné leurs restes.

La compassion ne m'habitait pas. Je l'avais expulsée. Des squelettes ont pris vie grâce à mon éloquence magique. J'ai moi-même établi la durée de chaque pièce dans ce théâtre érigé autour de moi comme l'armure la plus imparable qui soit. La peur m'a insidieusement guidé sur ce chemin pavé d'or où même le plus misérable mendiant peut, un jour, te baiser les pieds et, le lendemain, devenir roi. C'est donc coiffé de ma couronne que je te revois dans un souffle, une brume étincelante de fraîcheur à l'aurore d'une fleur.

Je n'ai jamais eu aucun pouvoir sur toi. Sur ta puissance vitale et naturelle. Je m'étais occulté à moi-même, à ma conscience. Me voilà aujourd'hui seul et premier juge de mes yeux clos. Il est vain de requérir rédemption, comme il est vain de tourner le dos à la fin de ce chemin. Ma cape ostentatoire de majesté dissimule en doublure le tissu du mendiant. Mon regard s'est asséché quand mon opiniâtreté a broyé mon cœur.

Cette trajectoire était ma seule destinée. Le Monde s'est présenté à moi comme un espace infini de conquêtes inégalées, uniques symboles de valeurs. J'ai senti ma force, ma puissance, du haut de cette tour qu'il me semblait avoir escaladée à mains nues. J'y suis pourtant entré par la Grande Porte... Du bout de mon sceptre, j'orchestrais ces ballets incessants d'ombres errantes, de fastueux mensonges et de précieux miroirs...

Je m'apparaissais grandiose, éclatant et olympien ! Mon printemps n'étais pas assez élégant, mon été nécessairement plus empressé... mon automne s'effeuille trop vite... et la perspective de mon hiver... me glace déjà... Tu es partie comme une reine, sans un mot, sans fracas ni falbalas. J'ai quant à moi l'impression d'être dans l'obligation de me faufiler par la fenêtre... J'ai atteint un sommet inespéré à ma condition initiale.

J'ai gravi cet immense escalier en ayant la sensation d'en fabriquer chaque marche, l'une après l'autre, dans un labeur douloureux et délibéré. Les victoires, aussi minimes furent-elles, consacraient mes efforts obstinés. Les lauriers jalonnant mon parcours déguisaient mes jugements, obscurcissaient mes sentences impétueuses et me drapaient d'une froide aura artificielle. Peut-être vivais-je là un épisode de mon repos éternel par anticipation ?

Ton absence fut aveuglante et ma raison paralysée. Tu as ravi par ta voix tes soleils amis, souveraine revenue en ses terres, meurtrie par ce monstre gris que je t'avais adressé dans le sempiternel dessein de vivre de ton essence... Mon âme dépouillée, mon errance blessée et coupable, jusque là inconsciente, n'a eu de cesse de goûter à nouveau, par la pensée, à ton ciel bleu délavé et ta poésie des temps anciens...

Ataheva... Mes ambitions somptueuses ont eu raison de mon entendement. Je fis le choix d'évoluer en équilibre sur ce fil tendu au-dessus de mon monde originel angoissant, désordonné et, avec le recul, probablement défiguré. Mon artiste infiniment éphémère, comme le songe de ton nom... Le souvenir cruellement indélébile de ton passage me hanta dès lors que tu me disparus... Ton ombre evanescente se dessine à ma vue dans une silhouette mélodieuse et gracile, messagère de l'idéologie pacifique et sereine qui t'animait.

Est-ce ici le ramage de ton habileté que je perçois à cet instant ?

Ataheva...

Whakawhetai koe...

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