Yûji

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Il n’y avait pas que Masa qui nous attendait à Haneda. En sortant des portiques du monorail, j’eus la surprise de voir un groupe de cinq ou six hommes accourir vers nous et former une ligne à la rigueur militaire. Sous l’œil des passants sidérés, ils plongèrent la tête en avant et s’inclinèrent à quarante-cinq degrés, hurlant d’une seule voix une phrase que je ne compris pas. Hide les ignora. Il passa au milieu d’eux sans leur accorder un regard, alors que Masa me prenait mon sac à main avec autorité. Le reste de nos bagages était déjà parti par le service de transporteur Kuroneko.

— Je tiens à le garder, réussis-je à dire à Masa.

Depuis que Noa m’avait confisqué mon passeport, je n’aimais pas qu’on touche à mes affaires. Même si c’était Masa, l’homme en qui Hide avait le plus confiance.

Le wakagashira de mon mari renonça et fit un geste à un jeune au regard franc et aux manières rapides que je voyais de plus en plus dans notre entourage : un dénommé Yûji. Ces derniers temps, les subordonnés que Hide me cachait soigneusement jusqu’ici s’étaient mis à apparaître en arrière-plan, comme s’ils avaient toujours été là. Le Yûji abandonna l’idée de me porter mon sac et se mit à trottiner derrière Masa d’un pas empressé. Je dus moi-même allonger le mien pour rejoindre mon mari, qui racontait je ne sais quoi au téléphone, son armada de sbires s’efforçant de rester à sa hauteur. En voyant Hide se transformer de cette façon, je ne pus réprimer un sentiment de malaise. Est-ce que j’allais devoir lui courir après pendant tout le week-end ?

Dans l’avion, où il s’embarqua avant moi, je le cherchai du regard, pour le trouver encore au téléphone, assis dans le siège contre le hublot, tout au fond de la cabine. Masa était à ses côtés, ses sempiternelles lunettes noires vissées sur le nez. Je restai un instant immobile, ne sachant que faire, et surtout sidérée de découvrir mon mari comme ça. Ce type en costard strict et qui portait des verres fumés sur le nez, est-ce que c’était vraiment celui que j’avais épousé ?

Yûji, qui jusqu’ici ne m’avait jamais adressé la parole, me prit gentiment par le bras :

— Par ici, fit-il en me dirigeant vers un siège situé deux rangées devant.

Il m’installa contre le hublot, puis s’assit d’office à côté, bloquant le couloir. J’étais séparée de mon mari par deux rangées de subordonnés, les fameux « kôbun ». En gros, j’étais la dernière roue du carrosse : la kôbun suprême de l’organisation, celle qui était située tout en bas de la hiérarchie. J’aurais pu appeler Hide et faire une scène, mais je ne m’y risquai pas. J’étais trop mal à l’aise. Je pris donc mon mal en patience et profitai du vol pour dormir : après tout, c’était ce que nous étions censés faire avant que le Yamaguchi-gumi ne nous sonne.

Il faisait encore une chaleur monstrueuse lorsque l’avion atterrit, à presque six heures du soir. Pourtant, nous étions déjà en septembre. J’attendais la voiture devant le terminal interne de l’aéroport du Kansai lorsque Yûji m’interpella à nouveau :

Onêsan, vous avez soif ?

Il sortit une petite bouteille de thé Itto-en qu’il venait visiblement d’acheter, encore toute fraîche.

Onêsan... « Grande sœur ». Logique, si Hide était son « aniki ».

Je me tournai vers lui.

— Où est Hide ?

Yûji me regarda sans comprendre. Il approcha l’oreille, se pencha un peu en avant, son regard vif et intelligent tourné vers moi, comme le font les Japonais lorsqu’ils ne comprennent pas ce qu’un gaijin leur dit.

Hai ?

— Où est le kaichô ? répétai-je. Mon mari. Ôkami Hidekazu.

M’entendre donner à Hide son titre officiel parut rassurer le jeune Yûji.

— Il est parti devant avec une autre voiture moins confortable, répondit-il. La vôtre arrive bientôt, onêsan.

Une autre voiture « plus confortable »... et pourquoi pas un palanquin, pendant qu’on y était ?

Je ravalai ma colère et pris la petite bouteille que Yûji me tendait. Hide ne m’avait même pas prévenue. Il s’était barré sans rien me dire avec Masa, en me laissant sur place comme un colis encombrant.

La voiture « plus confortable » finit par arriver. Ce n’était pas un palanquin ni même une Rolls, mais un banal SUV passe-partout. Je ne savais pas quelle voiture Hide avait prise — en fait, je ne l’avais même pas vu partir —, mais je savais que j’aurais préféré monter dedans, quelle qu’elle soit, plutôt que de me retrouver isolée comme ça. La voiture était conduite par un type inconnu, à la mine plutôt patibulaire. Mais Yûji, après m’avoir ouvert la porte, monta avec moi.

Pendant le trajet, alors que la voiture traversait le pont qui reliait l’aéroport au continent, il tenta de me faire la conversation.

— Première fois dans le Kansai, onêsan ?

— Non, lui répondis-je, les yeux fixés sur la mer. Je suis allée à Kyôto avec Hide il y a un mois et demi.

C’était là qu’il m’avait demandé en mariage. Cela ne faisait que quelques semaines, et pourtant, j’avais l’impression que c’était une autre époque.

— Ah, je vois ! commenta Yûji avec un sourire embarrassé.

Visiblement, la moindre mention de « Hide » le mettait mal à l’aise.

— Je suis originaire du département de Wakayama, ajouta-t-il dans le but d’orienter la conversation. Mais pourtant, je connais très peu la région !

Je surpris le regard sombre du chauffeur dans le rétroviseur. Il ne disait rien, mais écoutait la conversation avec attention.

— Ça fait combien de temps que tu es... là-dedans, Yûji ? lui demandai-je en me tournait vers lui.

Yûji passa sa main bronzée sur son crâne nouvellement rasé.

— J’ai eu l’honneur d’être intronisé dans l’Organisation le mois dernier, par le kaichô en personne, fit-il en arrondissant le dos avec déférence.

Encore un truc qu’Hide s’était bien gardé de me dire. Mais il ne me parlait jamais de son boulot. Il partait le matin pour le bureau et rentrait le soir, comme tout salaryman régulier.

Pour Yûji, tout cela était nouveau. Et ce jeune s’était rasé la tête aussitôt, comme une recrue dans une équipe scolaire de baseball.

— Et qu’est-ce qui t’a donné envie d’être yakuza, Yûji ?

Les yeux marrons de Yûji s’arrondirent de surprise.

— Moi ? Euh... ah ah...

Le chauffeur se racla la gorge. Mais comme je regardais toujours Yûji, attendant sa réponse, il finit par surmonter son embarras et me la donner.

— En fait, j’ai toujours admiré le kaichô... Je voudrais devenir comme lui. Ou du moins, m’en approcher.

— C’est par admiration que tu es entré là-dedans ? m’étonnai-je.

Cela me paraissait être une drôle de raison d’intégrer un gang... même si, quelque part, je pouvais comprendre. Après tout, j’avais moi-même succombé au charisme d’Hide.

— Le kaichô finançait le centre pour jeunes en réinsertion dans lequel j’étais après avoir passé deux ans en maison de redressement. Il est venu une fois ou deux : c’est là que je l’ai rencontré... J’ai tout de suite su que je voulais devenir comme lui.

Yakuza, donc.

Je me renfonçai dans mon siège.

Tu savais ce qu’il était dès le début, me rappelai-je. Ce n’est pas le moment de jouer les effarouchées. Tu le savais, et t’es tout de même tombée amoureuse de lui, et tu l’as épousé. Maintenant, assume.

Mais Yûji était inarrêtable.

— Ce que je veux dire, c’est que je n’avais jamais rencontré d’ancien détenu pouvant me servir de modèle, et c’était important pour moi de connaître quelqu’un qui avait survécu à ça. Attention, je suis pas en train de traiter le kaichô de criminel ou quoi que ce soit... il a payé sa dette à la société, et honorablement. D’autant plus qu’il a fait de la prison pour avoir éliminé un gang étranger qui faisait du tort au sien. Mais il n’y a plus beaucoup de gokudô qui suivent vraiment le code du ninkyô de nos jours, et quand je l’ai vu, j’ai vraiment compris que lui, c’était un vrai, authentique, à l’ancienne.

Il ne sait pas pourquoi Hide a fait de la taule, compris-je. Il ne connait pas l’histoire de Miyabi. Mais d’un autre côté, j’en ignorais moi-même les détails.

— Éliminé un gang ? C’est-à-dire ? demandai-je en essayant de ne pas avoir l’air trop ignorante non plus.

Mais Yûji était lancé. J’avais de la chance : j’étais tombée sur un bavard.

— Ben, ces Coréens faisaient de l’ombre au Kyokushinrengo-kai... et en s’alliant avec l’Inagawa-kai, ils ont toujours empêché le Yamaguchi-gumi de s’implanter plus avant dans le Kantô. Enfin, c’est ce qu’on m’a dit... Mais en tuant leur chef et ses capitaines, le kaichô a permis à l’Organisation de s’étendre. C’est pour cela que l’oyabun l’a récompensé en lui donnant la gestion du Kyokushinrengo-kai, quand il est sorti de prison.

— Combien d’hommes a-t-il assassinés, exactement ? demandai-je en ignorant le regard menaçant du chauffeur dans le rétro.

— Euh... Quatre ou cinq, je crois. Mais l’homicide volontaire n’a été retenu que sur un : le représentant du Gwangju à Tokyo.

Quatre ou cinq. C’était le chiffre officiel. Tous des hommes ayant participé au viol et à la torture de Miyabi. Mais il y en avait sûrement plus.

— En tout cas, c’est pour être sous ses ordres que j’ai intégré ce monde, continua Yûji. Et tous ceux qui servent le kaichô sont prêts à mourir pour lui. Je suis déterminé à faire de mon mieux !

— Tant mieux, souris-je, un peu crispée.

Avec toute cette conversation, je n’avais pas vu que la voiture avait quitté la voie express pour s’enfoncer dans des chemins de montagne. Finalement, au terme de nombreux lacets en épingle, elle s’arrêta devant un grand portail traditionnel, gardé par deux hommes en costard et lunettes noires.

— Nous sommes arrivés, chuchota Yûji, excité comme un jeune chiot. C’est le « château », la demeure de l’oyabun ! J’ai toujours rêvé de voir ça. Pas toi ?

Visiblement, dans son excitation, Yûji était passé au tutoiement. Cela lui valut un claquement de langue réprobateur du chauffeur, qui nous jeta un nouveau regard noir.

Je n’aimais pas ce type.

La voiture s’engagea sur une grande allée pavée, qui ressemblait un peu à celles menant aux grands ensembles monastiques de Kyôto comme le Daitoku-ji. Le décor, constitué d’une architecture à la fois traditionnelle et moderne, était très impressionnant. Sur le côté, on pouvait apercevoir un cortège de voitures toutes plus luxueuses les unes que les autres, soigneusement garées sur les cailloux blancs et entourées d’une chaîne délimitant une aire de parking provisoire. La nôtre s’arrêta devant une entrée monumentale éclairée par des centaines de lampions aux armes du Yamaguchi-gumi, où attendait toute une armada d’hommes raides comme des piquets, tirant la gueule et arborant le costard sombre réglementaire. J’aperçus Hide qui franchissait les marches, suscitant une courbette raide et parfaitement coordonnée de la part du comité d’accueil, mais la voiture continua sa course pour aller se garer plus loin, sous un pin ombragé. Là, elle s’arrêta. Cette fois, ce fut le chauffeur qui m’ouvrit la porte.

— S’il vous plaît, dit-il d’une voix sombre et rugueuse qui allait très bien avec sa mine générale.

C’était la première fois de tout le trajet que j’entendais le son de sa voix. Yûji, tout sautillant, vint se placer à ma hauteur.

— Je crois que le kaichô est là-bas, s’emporta-t-il. Je ne sais pas trop ce qu’il faut faire... tu crois qu’on doit le rejoindre ?

Le pauvre Yûji n’avait pas fini sa phrase qu’une tape sèche assénée derrière le crâne le plia en deux. C’était le chauffeur.

Oi, shiroto ! gronda-t-il, menaçant. C’est à l’épouse de ton patron que tu parles. Montre un peu de respect et cesse de bavasser à tort et à travers ! Les blancs-becs doivent attendre dehors. C’est moi qui escorterai la dame.

Yûji hésita un instant entre tenir sa place en montrant les dents ou faire profil bas. Finalement — et sagement —, il choisit la deuxième option.

Sumimasen deshita, s’excusa-t-il en s’inclinant. J’ai été impoli !

— C’est à elle que tu dois dire ça, imbécile, l’instruisit le chauffeur. Et prie pour que ça ne revienne pas aux oreilles de ton kaichô ! Allez, file.

Yûji se fendit d’une dernière courbette dans ma direction, puis il courut rejoindre l’entrée principale. Je me retrouvai seule avec le chauffeur.

— Veuillez me suivre, dit-il en m’indiquant une petite entrée discrète sur le côté. C’est par là.

J’avais appris au musée architectural de Hachiôji que dans les maisons traditionnelles de clans guerriers qui servaient de modèle à ce « château », il y avait en effet deux entrées : le genkan, ou entrée principale réservée au maître de maison et ses invités honorables, et celle de la « famille », ou, plus exactement, l’entrée informelle. Sûrement parce que je n’étais qu’une femme, et étrangère par-dessus le marché.

Le chauffeur me fit passer par un petit portail charmant, qui menait à un minuscule jardin. C’était l’arrière de la maison. Une partie à laquelle, vraisemblablement, la plupart des invités n’avaient pas accès. Cela me fut confirmé par le chauffeur, qui me montra la petite marche menant à la terrasse qui faisait face au jardin, et la porte minuscule de style pavillon de thé qui se trouvait juste à côté :

— C’est l’entrée pour les « fleurs », m’instruisit-il. Je vous laisse y aller.

Les fleurs. Je connaissais ce terme pour l’avoir entendu dans la bouche de mon prof de judo, quand j’étais ado... Il désignait les femmes, qui nécessitaient évidemment un traitement spécial, et surtout, une exclusion radicale de tous les espaces qui auraient pu les « abîmer ». Je connaissais un autre terme pour ce type de lieu... le gynécée, ou encore, le harem.

Mais je n’avais pas le choix. Yûji avait commis assez de gaffes pour la soirée : je n’allais pas en rajouter.

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