19 - Hérésie

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« La peur est une arme puissante. Pour manipuler un homme, faites lui craindre pour sa vie. Pour manipuler une famille, faites lui craindre la perte d’un de ses membres. Pour manipuler une communauté, faites lui craindre de manquer de ressources. Pour manipuler un peuple, faites lui craindre de ne plus jamais revoir la lumière du jour. »

Passage d’un pamphlet d’un auteur inconnu. An 2.

__________

Plus tôt dans la matinée des crieurs publics ont annoncé l’événement. Le Primat du Dieu Solaire, Duval At’Fratel, doit s’adresser à la population et l’allocution se déroulera sur la Grand Place, face au balcon de l’Éclat Solaire. Comme tout office théologiste en rapport avec la divinité de lumière, cela se passera le soir, avant que la déité n’achève son déclin. La dernière fois qu’une telle déclaration extraordinaire a eu lieu, le Primat a annoncé la condamnation du Monde Éclairé à une journée d’obscurité. Cela remonte à plusieurs années, à une époque où l’ordre civil était menacé. Beaucoup craignent qu’une nouvelle punition ne leur soit infligée par le Dieu Solaire, tout en se demandant pourquoi. Comme la fois précédente, les citoyens s’inquiètent, discutent entre eux, occupent les rues et se questionnent les uns les autres. Duval a choisi de faire cette annonce le jour chômé de la décade, ce qui permet de faire mijoter les idées et les rumeurs. De tout ce qui se dit peu d’informations sont vraies. Les seuls véritablement informés de ce discours sont les maîtres de la Théologie, Lome Gagarik, Carlo At’Kartom, Détrius Jolinar et Duval lui-même.

Les Atarks se sont mêlés à la population. Ils accomplissent toujours leurs dévotions chaque midi, à l’apogée du Dieu Solaire. Le jour chômé de la décade ils sont très nombreux à fréquenter la Grand Place. Les Humains les plus curieux sont venus les voir, se demandant si cela n’a pas un rapport avec eux. Ils tentent d’en savoir plus, se risquant à les approcher et à leur poser des questions. Tous ne sont pas en mesure de répondre, car la langue des Humains n’est pas encore parlée par tous les Sangs-Froids. Ceux qui répondent ignorent sincèrement de quoi il retourne. Il se raconte qu’un nouveau Théologiste Supérieur sera aux côtés du Primat pendant le discours. La rumeur prétend qu’il s’agit d’un Atark récemment intronisé.

Beaucoup des personnes présentes sur la Grand Place dès la mi-journée y restent jusqu’au soir. Les Numéros de Lome Gagarik sont tous de sortie pour essayer de prendre la mesure de la situation. Le Supérieur de l’Instance de l’Ordre a dû annuler un de ses rendez-vous souterrain pour être présent. Il quitte tardivement le Bastion de l’Instance pour rejoindre le Temple Solaire. Il arrive par la face nord-nord-ouest de ce dernier, quasiment à l’opposé de l’Éclat Solaire, mais il peine à rejoindre l’entrée du bâtiment tant la foule massée autour est grande. Quand un rassemblement de cette envergure a lieu, l’Instance de l’Ordre ne suffit pas pour garantir le calme et la sécurité. Pour la renforcer, la Première Légion a été rappelée de la garnison des Hauts de Langueur. Cette mesure n’a rien d’exceptionnel mais dans le contexte elle n’a fait que renforcer l’inquiétude générale. D’autant que pour pallier tout risque d’attentat, celui mené le jour du traité Atark ayant suffisamment marqué les esprits, des soldats ont été déployés sur le mur d’enceinte de la Grand Place. Comme il n’a pas été conçu pour cela, des échelles ont été installées pour pouvoir accéder à son faîte.

Lome pénètre dans le Temple Solaire. L’accès au Cœur de la Sérénité y est toujours ouvert. Cette grande pièce circulaire centrale est véritablement majestueuse. Différents niveaux du Temple communiquent avec elle, formant plusieurs balcons circulaires superposés. Trois entresols s’intercalent ainsi jusqu’au dôme faisant office de plafond. Au milieu de ce dernier est percé un trou. Situé juste en dessous de la Flèche du Temple, le Cœur de la Sérénité reçoit directement la lumière du Dieu Solaire par un puits étroit qui, depuis le Cœur jusqu’au sommet de la Flèche, traverse l’impossible aiguille. Des cristaux diffractent la lumière et des miroirs la renvoient dans différentes directions, créant une ambiance chaude et colorée. Le sol de la salle est creusé comme celui d’un amphithéâtre et une estrade circulaire surmontant une dizaine de marches et sur laquelle se dresse un autel dédié au Dieu Solaire. Une allée permet de se rendre depuis chacune des cinq entrées vers le dais central et, perpendiculairement à ces allées, des bancs sont disposés. Les offices au Dieu Solaire se déroulent ici une fois par décade et c’est le Primat qui anime cette cérémonie la plupart du temps. Le Cœur de la Sérénité peut accueillir jusqu’à trois mille personnes. Ceci, à condition de remplir les allées et la rotonde située sous le premier balcon, séparée de l’amphithéâtre par une colonnade de cariatides illustrant les différents mois de l’année dans des formes féminines imagées. Il serait possible d’ajouter encore quelques centaines de personnes sur les balcons mais jamais un office n’a rempli à ce point le Cœur de la Sérénité.

Le Supérieur Gagarik n’a aucune raison de se rendre dans cette salle mais s’y engage, tant pour le plaisir de contempler sa majesté que pour retrouver un peu de calme après avoir traversé la cohue. Il s’assure par là même que les soldats n’y ont laissé entrer personne, puis il revient sur ses pas pour gravir les degrés qui permettant d’accéder aux plus hauts niveaux du temple. Il monte jusqu’au dernier, le quatrième, en soufflant comme un bœuf. De là, il parcourt le couloir circulaire qui dessert les différentes pièces des appartements du Grand Théologiste. Lome s’arrête devant la porte du salon par le balcon duquel le Primat s’adressera bientôt aux Dissiens. La Supérieure Jilkana At’Aren, général de la Première Légion, l’y attend.

– Supérieur Gagarik, fait-elle en le saluant.

– Supérieure At’Aren, répond-il en épongeant son front dégoulinant après cette longue ascension.

– Mes troupes sont entièrement déployées. Rien de spécial à signaler.

– Parfait. Mes propres rapports indiquent que tout est en place pour l’Instance de l’Ordre.

Sortant du salon, un personnage vient les rejoindre. Les deux Supérieurs humains ne sont pas habitués à voir un Atark porter l’uniforme et sont un peu décontenancés par cette apparition Hassan Ssiver est devenu Théologiste Supérieur et il les salue un peu maladroitement. Ce qui dérange le plus Jilkana est l’Empreinte Solaire d’Hassan qu’il a décidé de porter sur le front, faisant de lui l’un des rares Théologistes ostensibles du Monde Éclairé, un rival de plus pour la jeune femme.

– Pardonnez mes manières, s’excuse le Supérieur atark. Je ne ssuis pas encore familiarisé avec les usages militaires de la Théologie.

– Ce n’est pas grave, dit Lome en souriant. Votre rang ne nous autorise pas à vous le reprocher.

La mine stricte de Jilkana n’affiche pas autant d’indulgence mais elle ne dit rien.

– Êtes-vous prêt à prendre vos fonctions ? s’enquiert le gros Théologiste.

– Autant qu’on peut l’être ausssi peu de temps après qu’on vous l’ait annonssé, répond Hassan un peu tendu.

Son intronisation en tant que Théologiste date de cinq jours et le rang qu’on lui a accordé lui permet de prendre la tête d’un grand nombre d’hommes. L’idée du Primat à ce sujet est des plus originales mais sera probablement l’une des plus controversées. Lome n’ignore pas qu’il s’agit d’une décision politique destinée à améliorer sa cote de popularité et contrebalancer les effets immédiats d’une autre décision qui, elle, soulèvera bien plus de protestations. Le Supérieur de l’Instance de l’Ordre sait très exactement de quoi il s’agit et estime que ce soir, après l’allocution, le Monde Éclairé aura changé de visage à jamais. Tout ce qu’il espère est que Duval, Carlo et lui-même ne se soient pas trompés en choisissant cette option.

La double-porte donnant sur le salon est grande ouverte, on entend la voix joviale au timbre grave de Détrius Jolinar. Il s’entretient avec Duval et Carlo, évoquant le stress du discours et la ferveur du moment sur le ton de la plaisanterie. Seuls cinq des six Supérieurs de la Théologie présents à Dis accompagnent Duval sur le balcon. La grande absente du moment, Adana Tarsis, toujours en congés, n’y a pas été conviée.

– Dommage qu’elle ne soit pas présente, commente Détrius. J’aurai bien voulu la saluer, surtout après l’épreuve qu’elle a subie.

– Tu n’auras qu’à aller la voir à son domicile, suggère Duval.

– Je doute qu’elle n’assiste pas à ce grand moment, je la verrai peut-être au milieu de la foule.

– Si elle se présente en uniforme, c’est possible, dit Carlo, mais je doute que tu aies le regard suffisamment aiguisé pour la reconnaître au milieu de plus de cinq milles visages.

Détrius fait la moue et pouffe.

– Je plaisantais, Carlo, dit-il d’un ton dépité. Quoique…

Le Supérieur At’Kartom ne dit rien alors que le Primat ricane.

– Il va être temps, dit Lome Gagarik en entrant dans le salon, suivi des deux autres Supérieurs.

Par la porte-fenêtre grande ouverte, la rumeur de la foule massée au pied du Temple se fait entendre. Duval retrouve son sérieux et se dirige vers le balcon. Il est suivi des cinq Supérieurs, Jilkana, Détrius et Carlo à sa gauche, Hassan et Lome, à sa droite. La solennité a toujours pris le pas sur la liesse lors des apparitions publiques du Primat. Lorsque le buste du Grand Théologiste dépasse de la rambarde à la vue de tous, le murmure qui parcourt la grande assemblée est le dernier du brouhaha ambiant et un silence religieux s’installe. Il ne reste au plus qu’une demi-heure avant que le Dieu Solaire ne cède le pas à la nuit. Les Empreintes Solaires les plus visibles, celles de Jilkana et d’Hassan, luisent, mais ce n’est pas flagrant compte tenu de la luminosité ambiante. Duval use de la sienne propre, tatouée sur son cœur, afin d’augmenter le volume de sa voix car, bien qu’il soit écouté, l’acoustique de la Grand Place n’est pas spécialement bonne. C’est une capacité de l’Empreinte qu’il est le seul à avoir développée.

– Citoyens de Dis, peuple du Monde Éclairé, commence-t-il. Je vous ai convié à entendre mes mots porteurs de la décision bienveillante du Dieu Solaire, source de vie.

La formule est consacrée, Duval l’ayant utilisée à chacun de ses discours.

– Notre union avec la race des Atarks est aujourd’hui consommée. Ils sont des nôtres. Leur intégration est encore difficile car nos âmes se souviennent du conflit qui nous a opposé. Le Dieu Solaire exprime son regret de n’avoir pas vu les choses évoluer plus vite et nous enjoint à franchir ce fossé culturel qui nous sépare. Mais ce n’est pas seulement à eux de faire cet effort, nous devons tous y participer. C’est dans cette perspective que j’ai décidé qu’il serait naturel qu’un Atark participe aux grandes décisions de notre monde commun. Je vous demande d’accueillir avec les éloges qui conviennent le Théologiste Supérieur Hassan Ssiver ici présent.

Quelques applaudissements naissent dans la foule puis se transforment en roulement de tonnerre. Obéissant à l’injonction de Duval, l’Atark désigné s’avance bien en vue et s’incline. Le Primat fait ensuite reculer Hassan et lève les mains pour réclamer le silence. Il tarde à s’imposer. Il poursuit son allocution :

– Le Supérieur Ssiver va occuper un poste important ici à Dis, puisque je le nomme dès à présent responsable de la sécurité civile. Il prend ainsi la tête de l’Instance de l’Ordre en lieu et place du Supérieur Gagarik.

Duval marque un temps. Une rumeur parcourt la foule. Certains spectateurs ont sans doute imaginé cette possibilité, mais la plupart, surpris, entendent la nouvelle pour la première fois. Depuis que la Théologie s’est installée à Dis, Lome Gagarik a toujours été à la tête de l’Instance de l’Ordre. Ce changement est un bouleversement et les Humains sont bien sûr les plus choqués d’apprendre que leur sécurité n’est plus entre les mains d’un des leurs. La gent atarke ne semble pas autant affectée. Le Primat fait à nouveau un geste pour obtenir le silence alors que la rumeur enfle. Il reprend :

– Je veillerai personnellement à ce qu’il ait à cœur la sécurité de tous, Atarks et Humains sans distinction aucune, comme le Supérieur Gagarik l’a fait avant lui.

Le fond sonore s’amplifie à nouveau mais demeure assez faible pour permettre à Duval de poursuivre.

– Il était essentiel que la fusion de nos cultures s’opère enfin. Les Atarks sont venus ici à la recherche de la lumière de Dis et, l’ayant atteinte, ils se sont rendus compte que l’une des plus importantes étapes de leur voyage venait de s’achever. Mais ils se cherchaient, ils désiraient savoir ce que le Dieu Solaire attendait d’eux. Il est évident que seul un représentant du Dieu Solaire pouvait le leur enseigner. Hassan Ssiver m’a reconnu comme son porte parole, comme son interprète, comme son Ssassiraa. Ce que je suis, assurément. Désormais, les Atarks peuvent me reconnaître comme Ondoyant de l’Ode Solaire. En tant que tel, en tant que serviteur de notre déité, je guiderai le destin de nos deux races unies sous sa lumière.

Une vague de sons sifflants traverse la foule. Pas loin d’un millier d’Atarks est mêlé à celle-ci, certains traduisant les propos du Grand Théologiste pour les autres. Il y a comme un air de reproche dans ce concert de chuintements. Sans attendre, le Primat tourne le dos à la Grand Place et lève les bras au ciel en regardant le sommet aveuglant de la Flèche.

– Dieu Solaire, crie Duval. Donne-moi ton consentement !

C’est alors que l’intensité de la lumière du Dieu Solaire augmente en une fraction de seconde, éclairant comme à la mi-journée, puis, après quelques secondes, tout aussi subitement, l’éclairage redevient celui du crépuscule. Lome peut imaginer le questionnement de ceux qui, vivant dans le lointain, au sud ou au nord, ont pu voir le phénomène et n’en obtiendront l’explication que dans quelques jours. Pour ceux qui sont sur la Grand Place, le « oh » de surprise qui s’élève pourrait très bien être autant l’expression d’une crainte révérencieuse que celle de la surprise la plus totale. Jamais pareil phénomène n’a été vécu aussi directement et de façon aussi interactive. Duval vient assurément d’enfoncer le clou en rappelant à la majorité des Dissiens, d’une façon aussi impressionnante qu’indiscutable, la connexion existante entre le Dieu Solaire. C’est son miracle à lui. Le silence de mort qui règne maintenant sur le cœur de la Capitale atteste de l’efficacité de la démonstration. Duval refait face à ses concitoyens.

– Vous ne devez pas craindre de me faire confiance. Vous savez que le Dieu Solaire répond de moi.

Le Primat marque un temps.

– Il me reste une annonce à vous faire. J’ai dû accepter de faire quelque chose que je réprouve, mais le Dieu Solaire ne m’a pas laissé le choix. Peut-être avez-vous entendu parler ou perçu de vos propres oreilles ce qu’on raconte. Certains prétendent qu’il existe un autre pouvoir que celui du Dieu Solaire, un autre dieu, et ceux-là se trompent. Un pouvoir insidieux tente de corrompre vos cœurs, tente de vous détourner du Dieu Solaire, de diminuer son pouvoir et de le faire vaciller. C’est quelque chose que je ne peux permettre. C’est quelque chose que vous ne pouvez accepter. Si sa lumière décroît, s’il venait à disparaître à cause de cette corruption, alors nous le suivrions dans l’obscurité et le froid… à jamais. C’est la mort qui nous attendrait.

Duval reprend sa respiration. Dis l’écoute religieusement.

– C’est pourquoi j’ai présidé à la création d’un nouveau corps de Théologistes, approuvé en cela par le Dieu Solaire qui place en eux l’espoir que son message ne sera pas perverti. C’est pourquoi j’ai créé les Accusateurs ! Face à ce fléau de la pensée, face à la souillure que représentent le doute et l’incertitude véhiculés par ce dogme impie, il n’y a pas de discussion possible. Notre amour pour le Dieu Solaire se doit d’être inconditionnel et sincère. Tout le reste n’est qu’hérésie et met en danger le Monde Éclairé. Face aux ennemis de la nation, face aux mécréants, il n’y a aucune pitié à avoir. J’ai doté les Accusateurs du pouvoir d’être les juges et les bourreaux. Nous n’aurons plus à craindre qu’un hérétique passe à travers les mailles de nos lois. Les Accusateurs les traqueront et les élimineront avant qu’ils ne fassent encore plus de mal à la lumière de Dis. Les Accusateurs seront les gardiens de notre foi et les défenseurs de nos idéaux. Les Accusateurs sont nés ! Les Accusateurs feront ! Pour notre salut à tous !

Quoique véritablement enflammé, le discours ne recueille aucune ovation de l’assemblée médusée. Cela laisse à Duval le temps de conclure.

– Ce nouveau corps méritait de recevoir l’appui de mon plus grand lieutenant. Le Supérieur Lome Gagarik devient dès ce jour le Recteur Lome Gagarik, chef des Accusateurs et Garant de la foi.

Le Grand Théologiste reprend son souffle. Après avoir jeté un œil à ses subordonnés, il élève la voix pour conclure :

– Citoyens de Dis, peuple du Monde Éclairé. Rentrez chez vous sans crainte, désormais, la Théologie veille plus que jamais à votre bien être et à la sécurité de la lumière.

Il fait demi-tour, imité par les Supérieurs, et rentre dans son salon, disparaissant de la vue des citoyens atterrés. Au milieu d’eux, Adana a assisté à l’allocution de bout en bout. Elle a parcouru la place de long en large à la recherche de Ssoran, une tâche peu aisée du fait de l’anonymat que lui procurent ses habits civils. Outre cela, ses chances de retrouver son ami atark dans cette foule sont de toutes façons trop minces. Elle a néanmoins tenté sa chance car elle ne peut pas encore se rendre au quartier Roc sans attirer l’attention. Elle a rapidement réduit sa vitesse de progression en entendant le contenu des annonces jusqu’à la dernière qui l’a fait frissonner. S’il ne fait nul doute à ses yeux que le Grand Théologiste représente le Dieu Solaire et utilise sa relation avec lui pour manipuler les masses, sa nomination en tant qu’Ondoyant de l’Ode Solaire est une véritable insulte envers la culture atarke. Il a cependant obtenu l’appui d’Hassan Ssiver, désormais Théologiste, et Adana se demande quels autres dégâts ont été causés par son absence et surtout celle de Ssoran deux mois durant. Elle aurait aimé le voir pour le lui demander.

Ce qui a achevé de la sidérer est la création des Accusateurs, une véritable monstruosité. Ils ne sont ni plus ni moins que des assassins, autorisés à tuer n’importe qui nourrissant une quelconque pensée subversive : un critère si subjectif que le plus droit et intègre d’entre eux pourrait trouver normal d’accuser plus de la moitié de la population. C’est un outil de terreur, un outil tyrannique, un outil abject. Comment le Dieu Solaire a-t-il pu accepter que le Grand Théologiste en arrive là ? Le monde qu’Adana connaît, la justice qu’elle a défendue, le peuple qu’elle a protégé, tout cela est en train de s’effondrer, de se noyer dans une folie dont elle ne comprend même pas l’origine. Assurément, elle a trahi la Théologie. Elle a menti et protégé des gens à qui elle tenait alors que ceux-ci se battent précisément contre ce qui vient de se produire. À présent le Monde Éclairé vient de la trahir, elle. Il va devenir le royaume de l’individualisme. Ceux qui se mureront dans le silence, l’hypocrisie et l’égoïsme, vivront. Ceux qui se dresseront contre l’hégémonie du Dieu Solaire, pour défendre des idées aussi naturelles que la liberté, mourront. À quel camp appartient-elle ? Elle ne peut plus défendre la Théologie après tout ça. Elle n’en a pas la force.

Il ne reste plus qu’elle au milieu de la Grand Place. Il fait nuit depuis une dizaine de minutes et la foule dissienne s’est dispersée très rapidement dans le silence le plus déprimant. Quelqu’un qui vient du Temple la hèle mais elle ne réagit pas immédiatement.

– Eh bien, Adana ? insiste la voix grave.

Elle lève le nez sur le Supérieur Jolinar.

– J’aurai dû parier avec Carlo que je t’avais reconnue au milieu de la foule, dit-il en souriant.

– Comment as-tu pu laisser faire ça, Détrius ?!

Sa véhémence retentit comme un cri et la place déserte renvoie l’écho inintelligible de son éclat de voix. Détrius soupire et sa jovialité s’enfuit. Il n’est pas venu parler de ça mais il comprend que ce n’est pas forcément le meilleur moment pour des mondanités.

– Cette mesure, je l’espère, n’est que temporaire, jeune fille.

– Ah oui ? C’est le discours de propagande de la Théologie ou un avis éclairé que tu me donnes là ?

– Tu sais comme moi que ce n’est pas si simple.

– Non, bien sûr. Mais pour ces gens, c’est extrêmement simple ! Faites vos dévotions au Dieu Solaire ou mourez ! Appelles ça comme tu voudras, tu ne me feras pas avaler que c’est pour le bien des Humains et des Atarks.

– Je t’en prie Adana, essaie de te mettre à la place de Duval…

– Peut-être que si j’y étais je comprendrais, mais là, tu m’excuseras, je ne peux pas accepter ça. C’est de la tyrannie, ni plus ni moins. Ce n’est plus la Théologie ! Duval est devenu fou, ou alors il l’a toujours été !

– Abstiens-toi de faire ce genre de commentaire, jeune fille. Tu pourrais le payer très cher.

– Répète tout ce que tu veux à Duval. Je m’en fiche !

Elle part d’un pas décidé en direction du quartier du Gel.

– Je ne lui dirai rien, fait le Supérieur Jolinar. Mais je t’en prie, ne fais rien que tu pourrais regretter.

Adana entend mais ne répond pas. Elle est déjà loin et ne s’arrête pas avant d’avoir franchi le seuil de sa maison. Alors, elle s’effondre à même le sol et verse toutes les larmes de son corps. Ssoran lui manque terriblement et la peur étreint son cœur.

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svartur dauði
Je vois la décadence qui fait ici-bas force d'intelligence. Je vois, j'observe, et j'ai honte. Ces pans de l'histoire qui se répètent depuis tant d'années, ces valeurs et ces consciences oubliées, l'ignorance et l'idiotie qui s'instigue en un véritable courant de pensée... Vous crachez votre humanité comme vous crachez un chewing-gum, en finissant par joncher la route de vos merdes ignorantes. Je ne vous ressemble pas, et je refuse de m'y abaisser. Je me sens face à vous plus haut, plus élevé, voire éloigné des autres et ce, de plus en plus souvent.

D'aucuns pensent que tout ce qui est établi doit être détruit, pour mieux recommencer. Moi, je pense qu'il faut tout détruire, et ne surtout pas recommencer. Est-ce que j'ai perdu foi en l'humanité? Non, c'est bien plus que ça, je la déteste. J'éprouve une haine viscérale de plus en plus forte pour bon nombre d'entre nous.

Malgré toute cette négativité, j'éprouve encore de la pitié pour les plus éclairés d'entre nous, pour celles et ceux qui, lucides, supportent et souffrent encore de cette décadence où les plus imbéciles sont les plus heureux.

Cette réalité qui est la mienne, aussi détestable soit-elle, ne jouera probablement pas en ma faveur.
Ce recueil a pour but de contenir divers courts textes qui seront peut-être, dans un sens, ce que j'écrirais de plus personnel, intimement lié à un sentiment qui m'est propre, cultivé au quotidien par ces faits, ces sujets, ces détails que je vois, quotidiennement ou non. Ces histoires ne me feront pas devenir plus grand, ni plus aguerri. Elles ne constituent qu'un simple exutoire, un peu comme une revanche personnelle que je me plais à prendre.

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