Le Crépuscule des Rêves

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Il y avait toujours cette ombre à la périphérie de sa vision. Un mouvement, une silhouette, quelque chose d'insaisissable. Dès qu'il tournait le regard, cela s'enfuyait toujours plus loin, comme une poussière sur la cornée, que l'on chasse lorsqu'on bouge l'œil pour faire le point dessus, et qui nous échappe constamment. Ça n'était guère plus qu'une gêne car, d'obstacle, il n'y en avait plus. Son dessein était presque accompli.

Cet état de fait n’était nullement menacé par le coup mortel qu’il para. Le Seigneur Hoesh Lorkos, Primat d'Akas, le dieu du Chaos, était aussi un demi-démon par le sang. Ses capacités s'élevaient bien au-delà de la norme humaine et le pauvre soldat fatigué de la garde de Sampésia qui l'avait attaqué n'avait pas une chance.

– Je vais te tuer ! vociféra l'homme d'arme pour se donner du courage et repartir à l'assaut.

Hélas pour lui Hoesh aimait jouer. On aurait pu croire ce dernier empêtré dans sa longue robe noire. On aurait pu le penser gêné par les plaques d'armure sombres aux bordures argentées qui recouvraient ses épaules, protégeant sa gorge et son cœur, ou encore encombré par le lourd cimeterre qu'il maniait. Il se mouvait cependant avec prestance et souplesse. Malgré la large envergure de ses ailes de plumes noires lui permettant de voler et la tendance naturelle de sa longue et lisse chevelure de jais à voleter autour de lui, il échappait sans peine aux assauts pitoyables du militaire. Esquivant le coup de taille du combattant, Hoesh frappa son dos du plat du cimeterre ce qui l'envoya rouler à terre. Tandis que le malheureux se relevait, le Primat posa la pointe de son cimeterre au sol, main sur le pommeau de la garde. Il utilisa son autre main pour dégager son long visage anguleux à la fois doux et rude dont les yeux d'un bleus-gris perçant se moquaient visiblement de son adversaire.

– Monstre ! Raclure ! s'énerva la victime.

– En voilà un accueil, se défendit le seigneur inhumain d'un ton faussement précieux.

Derrière le soldat se regroupait une foule de badauds inquiets au travers de laquelle progressaient les renforts. Toute une escouade venait porter secours au courageux soldat qui croyait tenir en respect l'importun.

– Je suis venu en paix, prétendit Hoesh.

Le milicien qui l'avait vu se poser sans prévenir, arme à la main, en plein milieu de la place publique de sa ville, n'en croyait pas ses oreilles. Le Primat d'Akas était connu sur tout Athésia comme le pire fléau qui soit et n’était pas appelé Ange Noir par hasard, ni même seulement à cause de ses ailes. S'il s'était montré sociable et respectueux des lois en certains pays du monde, il avait tout autant triché, volé, violé et tué dans ces mêmes régions, obéissant en cela à la seule et unique règle qui soit pour un être de sa condition : n'obéir à aucune règle. En conséquence, il n'était pas un être sur cette planète qui ne haïssait tout ce qu'il représentait, ceci sans compter la horde de fidèles de l'Eglise du Chaos aussi prompte à le trahir qu'à lui obéir pour servir les desseins incompréhensibles du Très Haut Akas.

À présent que le comité d'accueil, composé d'une vingtaine d'hommes d'arme prêts à en découdre, était réuni, le Primat se contenta de rengainer son arme.

– L'escorte me semble suffisante à présent, dit-il à la cantonade. Menez-moi à votre roi !

Peu importait qu'il fût sérieux, qu'il s'agît d'une bravade ou d'un simple trait d'esprit. La milice de Sampésia était décidée à attaquer l'envahisseur et, au mieux, à le tuer, au pire, à le chasser. Seul le garde qui l'avait combattu jusque-là sembla s'intéresser à son abracadabrante demande. Son cheminement intellectuel n'était pas du tout évident compte-tenu de la réputation d'Hoesh Lorkos, mais après tout... Malgré son arrivée effrayante pour les civils, le monstre n'avait profité d'aucune des douzaines d'occasions qu'il avait eu d'en finir avec lui.

– Attendez ! s'interposa-t-il en écartant les bras pour arrêter ses collègues.

Quatre arbalétriers avaient pris de la hauteur et tenaient en joue l'Ange Noir, tandis que les fantassins le cernaient. Tous se retinrent d'attaquer.

– Que voulez-vous à notre souverain ? demanda le garde.

– Qu'est-ce que vous attendez pour l'occire ?! Tuez-le ! vociféra un nouveau venu avant même que l'envahisseur ne puisse répondre.

– Non Capitaine ! hurla le milicien en se tournant vers le donneur d’ordre.

– Oh ? Jolie ! s'extasia ostensiblement Hoesh en contemplant le dit officier.

C'était une femme athlétique dont l'uniforme serré rendait grâce à ses formes. Elle n'eut pas à réitérer son injonction auquel ses hommes obéirent dès qu'Hoesh s'avança vers elle. Les carreaux l'atteignirent d'abord et le transpercèrent de part en part. Les fantassins se jetèrent sur lui et l'estoquèrent sauvagement. Toutefois, ni trait, ni lame, ne lui fit perdre la moindre goutte de sang. Une aura lumineuse cerna le personnage et provoqua d'étranges déformations dans la réalité. Rien de ce que tentèrent les protecteurs de Sampésia n'eut le moindre effet sur lui. Inexorablement, il arriva devant l'officier béate de surprise et s'agenouilla face à elle après avoir saisi doucement sa main pour la baiser.

– Je me présente, Seigneur Hoesh Lorkos, Primat d'Akas, fit-il poliment alors que tous s'étaient arrêtés pour observer la scène surréaliste. À qui ai-je l'honneur, belle demoiselle ?

– Je... Galael de Tackeris, s'entendit-elle répondre.

– Ma chère, si je suis encore parmi vous en soirée, permettez-moi de vous inviter à dîner.

– Mais...

– Et à présent, auriez-vous l'aimable obligeance de bien vouloir me conduire à votre souverain ?

– Que lui voulez-vous ?! cracha le Capitaine en ôtant vivement sa main de l'écrin que formait celle du visiteur.

– Je ne vous cache pas que l'une des issues possibles de notre entretien pourrait être son décès.

À ces mots l'officier de Tackeris recula d'un bond et dégaina son arme. Il y eut un bref sursaut de lumière autour d'Hoesh et, bien involontairement, Galael brandit devant elle un bouquet de fleurs.

– Oh merci, comme c'est gentil, s'exclama l'Ange Noir tout sourire en se remettant debout.

Les soldats eurent entre eux le même regard étonné en découvrant le contenu des mains de leur capitaine et des leurs propres : des gerbes chamarrées de plantes multicolores dont certaines n'étaient même pas issues de cette région d'Athésia… Peut-être même pas de ce monde. Les badauds qui observaient la scène se demandaient ce qui allait se passer car, visiblement, personne ne pouvait arrêter le Primat d'Akas qui usait de pouvoirs défiant toute raison.

– Laissez-le venir ! tonna une voix emplissant l'air.

La consigne fut aussitôt respectée. Les soldats lâchèrent leurs bouquets et se contentèrent de fixer l'intrus. Ils étaient tous très tendus. Si Hoesh était décidé à les agresser, ils ne pourraient s'en défendre. Du reste, ils n’auraient probablement pas pu s'en défendre même s'ils avaient été prêts à l'accueillir. Par ailleurs, la voix était celle du Roi et nul ne se serait risqué à le contredire. Hoesh en avait assez de jouer et usa de ce pouvoir qui le nimbait de lumière pour disparaître et réapparaître dans la salle du trône. Cette intrusion soudaine déclencha un sursaut de la part de la garde royale composée d'une double haies de soldats à l'uniforme gris faisant le planton de chaque côté de l'immense pièce. La lumière naturelle n'y pénétrait pas tant elle se trouvait profondément enfouie dans la montagne au flanc de laquelle Sampésia était bâtie. L'Ange Noir s'était épargné de marcher vers le dais royal en se téléportant directement au pied de celui-ci, à plus de cinquante mètres de l'entrée, bien loin des couloirs et antichambres troglodytes qui le séparaient de l’accès en surface du palais. Difficile de savoir si la cour avait été évacuée pour l'occasion ou si le Roi passait l'essentiel de son temps seul ici.

– Salutations, Roi Cellégaric, dit poliment le Primat d'Akas en s'inclinant.

– Je n'ai que peu de goût pour les ronds de jambe, Hoesh, répliqua l'occupant du trône.

D'après les souvenirs de l'Ange Noir son interlocuteur n'avait pratiquement pas changé. Cela faisait des siècles que ces deux êtres hantaient cet univers et que ni l'un ni l'autre n'avait pris une ride. Par ailleurs Cellégaric avait l'éternelle apparence d'un jeune garçon adolescent d'une douzaine d'année. Il portait sa vieille armure de cuir défraîchie et une capuche dans les ombres de laquelle se perdaient les traits de son visage. Rien qui lui donnât l'apparence d'un roi.

– Je vois que tu n'as guère évolué, Chevalier de la Neutralité, constata l'homme ailé en usant de l'ancien titre pompeux dont Cellégaric s'était paré avant de venir régner ici.

– Je n'en ai pas saisi l'intérêt, admit l'intéressé. Qu'es-tu venu faire ici ?

– Tu le sais, affirma Hoesh.

– Oui, mais le langage n'est pas toujours inutile. Pour une fois que tu as des témoins de tes exactions, profites-en.

– Cela ne ferait que leur donner un peu de pouvoir pour rien. Et toi ? Comptes-tu te battre ou continuer à contempler la déchéance des choses ?

– Effacer les étoiles était peut-être le dernier de tes actes car je compte me battre. De toute façon, tu veux me tuer pour mener à bien ton projet. N’ayant pas envie de disparaître, je n'ai guère le choix.

À ces mots, Cellégaric se leva et tous les soldats de sa garde s'illuminèrent, devenant des silhouettes de pure énergie qui fondirent sur l'envahisseur. Ils transpercèrent le Primat et se perdirent dans les ombres du hall. Cinquante hommes d’arme disparurent ainsi en un instant, après s'être croisés au pied du dais dans le corps de l'Ange Noir. Leur victime n'avait subi aucune blessure physique, mais ce n'était apparemment pas le but de cette manœuvre. Ces êtres étaient les armes de Cellégaric et le pouvoir de ce dernier, équivalent à celui de son visiteur, le touchait dans sa nature même. Affaibli, Hoesh posa un genou à terre. En un éclair, le Roi de Sampésia franchit l’espace qui le séparait de son adversaire, une rapière surgie de nulle part à la main. Sa cible dégaina in extremis son cimeterre pour parer le coup.

Hoesh repoussa le garçon et cria sous l’effort. S'en suivit un échange violent dans lequel Cellégaric semblait partout à la fois. Il apparaissait et disparaissait autour de son ennemi mais, à chacun de ses coups, le cimeterre d'Hoesh s'interposait. L'Ange Noir ne put néanmoins prendre l'avantage alors que partout sur la voute de l'immense salle du trône, des pierres devenaient à leur tour translucides et lumineuses comme les soldats. Tels des rayons elles quittèrent toutes en même temps leur logement pour atteindre le Primat. Leur cible poussa un hurlement assourdissant et la lumière émanant de son être enfla.

Toute une section de la ville explosa lorsque la montagne s'éventra pour libérer la puissance du Seigneur du Chaos. Il y eut des milliers de morts et le souffle balaya le reste des bâtisses. La silhouette d'un grand être de lumière s'échappa du cataclysme par les airs, suivi de près par un gigantesque serpent de la même nature. La base de la créature se perdait dans le déluge de poussière, de pierre et de roche qui s'était appelé Sampésia. Elle semblait capable de s'allonger à l'infini et son corps ondulant se déroulait sans limite à la poursuite du géant ailé. Ce dernier prit appui sur le versant d'une autre montagne et se propulsa en direction du monstrueux dragon, cimeterre de lumière en main. Ils se traversèrent l'un l'autre sans dommage apparent avant que la partie antérieure du reptile ne se détachât du reste de son être. Elle se para d’ailes, d'un bec et de serres d'aigle et entreprit de poursuivre l'ange. Le reliquat de son corps sans substance s'évanouit dans les airs.

Ni Hoesh, ni Cellégaric, n'avait la moindre considération pour les ravages qu'ils provoquaient. Leur volonté, capable de façonner tout ce qui constituait cet univers, ne craignait ni de détruire, ni de créer. Pour le froid Chevalier de la Neutralité et l'impétueux Seigneur du Chaos, toute créature, tout environnement détruit par leur combat n'était qu'un dommage collatéral. Après de nombreux échanges et une tentative d'intimidation mutuelle qui se solda par le heurt brutal et de plein fouet de leur puissance brute, ils se posèrent dans le large cratère résultant de ce choc, jadis une belle forêt vallonnée. Ils avaient tous deux repris leur forme d'origine, arme en main. Des craquelures étranges sillonnaient la silhouette de Cellégaric qui s'effondra, sans défense, devant son adversaire.

– Déjà ? se plaignit le Primat en se penchant sur son opposant gémissant de douleur.

– Jon et moi-même t'avons laissé les coudées franches trop longtemps, pesta le roi déchu.

– À qui la faute ?

– Personne à part Jon n'a le pouvoir de t'arrêter.

– Tu peux en parler au passé. Jon Abishaï n'est plus.

Malgré la douleur qui le tenaillait, Cellégaric tenta de se relever en portant un assaut à la rapière. Hoesh le désarma d'une pichenette et lui abattit son cimeterre sur le bras. Le membre fut coupé net et la partie perdue se dématérialisa comme si elle n'avait jamais existé. Si le garçon gémissait toujours de douleur ce n'était pas lié à cette perte mais à ce qui altérait présentement sa forme physique paraissant prête à exploser.

– Combattif, le complimenta l'Ange Noir. Mais inutile. En fait, je ne comprends pas cette volonté de lutter alors même que toi, plus que quiconque parmi les anciens demi-Kuméras, tu sais pertinemment que ça ne sert à rien.

– Sans doute parce que tu n'as pas compris l'objet de notre affrontement, lâcha l'adolescent entre ses dents.

– Au contraire, plus que n'importe qui je conçois ce que l'instinct de survie incite à faire. Seulement, en m'amenant dans le Flot, Jon n'a pas supposé un seul instant que je pourrais vous surpasser tous.

– Tu es néanmoins prisonnier du Flot.

Sans un mot Hoesh trancha l'autre bras de Cellégaric, qui disparut comme le premier. Il ne faisait presque aucun effort, tandis que la forme du garçon guérissait malgré tout des craquelures lumineuses qui fissuraient son être.

– Pourquoi les étoiles ? demanda-t-il à son bourreau, peu soucieux des tortures qui lui étaient infligées.

– C'est la quintessence des espoirs humains, expliqua le Primat. Tant qu'elles existaient, l'insatiable curiosité qui nourrit les aspirations des hommes existait aussi. L'absence de toute idée d'un ailleurs réduit considérablement la taille de cet univers dans les esprits.

– Tu ne peux arriver au bout de cette quête, tu le sais. Ce que tu fais ne modifiera en rien le Flot.

– Depuis que tu es devenu un rêve à part entière, tu as perdu cette clairvoyance qui était tienne, mon cher. Tu pars du principe que la Réalité que nous avons quittée et le monde onirique dans lequel nous sommes enfermés existent indépendamment l’un de l'autre. Allons ! Tu sais comme moi que nous, les êtres vivants, avons aussi bien pu rêver des Kuméras qu'ils nous ont imaginés.

À peine remis sur ses jambes, le corps de Cellégaric retomba brusquement. Hoesh, sans forcer, venait de le priver de l’une d’elles. Il poursuivit :

– Le paradoxe vient du fait que si j'étais jadis un être incarné et que je suis désormais un être imaginaire, j'ai encore clairement le souvenir de ce que nous étions, toi, Jon et moi-même avant que Jon ne me manipule pour bannir les Kuméras de la Réalité, et nous par la même occasion.

Sans attendre de savoir si le garçon avait quelque chose à lui dire, l'Ange Noir fit un moulinet de son cimeterre qui découpa la seconde jambe de sa victime. Cellégaric ne souffrait nullement de ses blessures. Celles-ci n'en étaient pas. Il semblait avoir toujours été un homme-tronc.

– Que me fais-tu ? s'inquiéta soudain le Roi de Sampésia.

– Je t'oublie ! déclara l'Ange Noir avec un grand sourire tout en séparant la tête de Cellégaric du reste de son corps.

Ce fût cette partie qui disparut, ne laissant que la tête du garçon posée sur le sol.

– Je vois, dit cette dernière sans s'émouvoir de cette situation. Tu n'es pas en train de détruire, tu éradiques les souvenirs, les idées et les concepts. Tu crois que cela te permettra de sortir du Flot ?

Hoesh n'eut pas le loisir de répondre. Il considéra avec surprise l’épée qui sortait de sa poitrine et son propre sang qui perlait sur la lame. Le métal tranchant se retira aussitôt de son corps, non sans lui arracher une exclamation de douleur. Il lui fallut faire un effort surhumain pour se retourner et brandir son cimeterre dans le même temps afin de bloquer le coup qui allait le décapiter. Il se figea un instant, face à son agresseur, avant que sa grimace crispée de souffrance ne se muât en un franc sourire.

– Noir Faucon, mon cher Premier Prieur, lança-t-il. Comme cette traîtrise te va à ravir. Je ne t'avais pas envoyé en mission dans cette région d'Athésia.

L'importun n'avait que son heaume intégral en forme de bec d'aigle et sa cape en plumes noires pour attester de son identité. En dehors de ces particularités, son armure de plaques et son arme n'avaient rien d'exceptionnel hormis leur caractère magique. Toutefois, il en eut fallu beaucoup plus pour tuer Hoesh et l'individu nommé Noir Faucon, qui en était à sa troisième tentative de meurtre envers son supérieur depuis qu’il était à son service, le savait fort bien.

– Je l'ai aidé à arriver jusqu'ici, annonça la tête de Cellégaric d'un ton neutre.

– Peu importe comment, ce qui compte c'est pourquoi ! cria le nouveau venu en attaquant derechef.

Hoesh avait la poitrine transpercée, mais ne semblait plus en souffrir tandis qu'il se défendait. Il dut s'éloigner de la tête du Roi pour faire face à la détermination de son nouvel adversaire. Ce dernier se battait au mépris de sa propre survie, ce qu’il n’avait jusqu’alors jamais fait. Cellégaric profita de ce répit pour convoquer d'autres alliés. Parmi eux, quelques rebelles de l'Eglise d'Akas que le Primat avait chassés des années plus tôt, ainsi que de nombreux héros de tout Athésia qu'il avait ridiculisés en de multiples occasions. Aucun n'était surpris de se retrouver là. Tous étaient prêts à en découdre avec le monstre ailé. La bataille prit alors des proportions étonnantes. Les mages déchaînèrent des pouvoirs destructeurs. Les guerriers attaquèrent Hoesh avec tous leurs talents. À une vitesse stupéfiante, l'Ange Noir faisait face à tous. Il dissipait les sorts d'un regard, interposait son cimeterre face à toute lame ou masse et avait même le temps de riposter. Sa force était telle que ses opposants étaient littéralement projetés dans les airs lorsqu'ils tentaient de bloquer ses contre-attaques.

Loin des dégâts incommensurables provoqués par le choc entre lui et le Roi de Sampésia, la résistance du Seigneur Lorkos eut tôt fait de susciter des répliques de plus en plus destructrices. Néanmoins, les uns après les autres, les héros tombèrent. Redoublant de rage et de férocité, ils tentèrent de bien des façons d'en finir avec le maître de l'Eglise du Chaos, sans succès. D'un revers de la main, le Primat déploya une décharge d'énergie qui pulvérisa la moitié d'entre eux, puis il s'éleva dans les airs, poursuivi par les rares qui pouvaient se doter du pouvoir de voler. Il les repoussa d'un geste, tournoya sur lui-même, et abattit son arme, les deux mains sur la garde, en relâchant une partie de son pouvoir. Son cimeterre parut grandir et s'étendre à l'infini et il fendit littéralement le monde en deux, détruisant tout sur son passage.

Avant qu'Athésia ne se disloquât complètement Hoesh ne consacra qu'une pensée à détruire les derniers de ses adversaires, les dispersant dans le non-être accompagnés d’un grand éclair de lumière. L'instant d'après il tenait la tête de Cellégaric dans les mains et un bouclier d'énergie indestructible l'entourait. Les lois de la physique, bouleversées par l'improbable blessure faite à la planète, appliquèrent leurs conséquences désastreuses sur la biosphère et la stabilité de sa croute terrestre. Le noyau planétaire déstabilisé explosa et le dernier monde de l'univers s'éteignit seul dans la périphérie du dernier soleil du cosmos.

Sur un grand astéroïde, vestige du globe qui venait d'être anéanti, l'Ange Noir se posa. Il jeta négligemment la tête du Roi au sol. Au loin, l'astre du jour, dont les rayons n'éclairaient plus aucune atmosphère, semblait un disque de feu lointain et fade. Le Primat se contenta de placer ses doigts autour, comme s'il voulait le tenir entre son pouce et son index, et c'est exactement ce qui se produisit. Hoesh décrocha cette petite bille de lumière de ce panorama insondable et la laissa tomber par terre.

– Plus que toi, moi et quelques morceaux de rochers, déclara-t-il à l'attention de la tête. Ta majesté est-elle satisfaite de ce fiasco ?

– Presque, répondit Cellégaric. Il te reste à m'éliminer et à tuer Jon.

– Jon est mort.

– Tu peux bien me dire à quoi tu aspires à présent. Je ne vois pas à qui j'irai le répéter.

– Ne l’as-tu pas deviné ? Tu me déçois : vu les concepts et les idées que tu représentes, je te croyais plus intelligent.

– Nous sommes des Kuméras. Nous sommes des pensées. Nous avons perdu notre identité et notre nature dans le monde qui nous a vu naître et nous sommes devenus des parties de l'imaginaire. Quand bien même tu parviendrais à tout détruire ici et que cela ait le moindre effet sur la réalité, ce serait une action purement nihiliste.

– Mais voyons, mon jeune ami, je n'ai pas l'intention de tout détruire. Que fais-tu de Moi ?

– De Toi ?! s'exclama la tête incrédule.

– S'il ne reste que Moi, si tout ce qui a jamais été rêvé et imaginé dans l'univers, Réalité et Flot confondu, est Moi, alors je deviendrai la seule réalité possible.

Il y eu un moment de flottement. Le regard du jeune garçon parut alors s'illuminer de compréhension :

– Tu veux te recréer dans la réalité. Tu détruis tout ce qui existe dans le Flot pour ressusciter dans l'autre monde.

Hoesh lui offrit un large sourire et prit plaisir à lui confirmer son hypothèse :

– Les Kuméras sont, nous sommes, intrinsèquement liés à notre Réalité. Lorsque nous étions à demi-Kuméras, nous avons découvert toute la véracité de cette révélation. Ils sont ce que tous les mortels imaginent, espèrent ou croient. Ils sont les idées, les concepts, ils sont les lois, la nature même des choses. Mais s'il n'y a plus qu'un seul Kuméra, Moi par exemple, qui ?..., dans notre ancienne réalité, qui d'autre que Moi peut l'avoir imaginé ?

– Mais il n'y aura plus rien ! s'insurgea Cellégaric oublieux de son stoïcisme habituel. Ni dans le Flot, ni dans la Réalité.

– Mais si, il y aura Moi, contesta Hoesh tout sourire. Moi et Moi seul, avec le pouvoir de modeler le Flot, donc la Réalité, à ma convenance. Je pourrais recréer ce que je veux et mon pouvoir sur l'univers sera absolu.

Cellégaric redevint subitement calme. Il croisa le regard d'Hoesh et, sur un ton parfaitement neutre, ajouta :

– Alors finis-en. Achève ton projet et oublie-moi.

Le Primat d'Akas attrapa la tête de l'adolescent par les cheveux et l'éleva à hauteur de la sienne.

– Être ou ne pas être ? le questionna-t-il avec emphase.

Cellégaric s'abstint de répondre.

– Ne pas naître ! décréta l'Ange Noir.

Un rayon lumineux sortit de ses yeux et frappa ceux de la tête impuissante. Alors que ce qui restait de Cellégaric se craquelait de partout et se rompait, prêt à se dissiper totalement, l'ex-souverain de Sampésia ajouta simplement :

– Il est dans le coin de ton œil...

Hoesh contempla un bref instant sa main vide sans vraiment se rappeler ce qu'il y avait tenu. Pourtant les derniers propos de Cellégaric lui semblaient avoir du sens, à défaut de se rappeler qui les avait prononcés. Il y avait toujours cette ombre à la périphérie de sa vision. Un mouvement, une silhouette, quelque chose d'insaisissable. Dès qu'il tournait le regard, cela s'enfuyait toujours plus loin, comme une poussière sur la cornée, que l'on chasse lorsqu'on bouge l'œil pour faire le point dessus et qui nous échappe constamment. Sauf cette fois-là.

Dans l'éclairage moribond d'une bille de lumière échouée sur un rocher obscur, la silhouette était restée exactement au milieu de son champ de vision. Il avait pu la fixer du regard et elle venait de prendre vie.

– Jon ! s'exclama Hoesh surpris.

Adulte malgré son air juvénile et son visage imberbe auréolé de cheveux châtains, vêtu d’une longue robe blanche, Jon Abishaï était plutôt frêle d'aspect. Tenir une épée lui aurait probablement fait perdre son équilibre et un souffle de vent eut semblé suffisant pour le renverser. Mais Jon était un mage et un puissant maître de l'art antique du Rêvatam. Ancien demi-Kuméra devenu pur lorsqu'il emprisonna son ennemi de toujours avec lui dans le Flot, il n'avait rien à envier aux pouvoirs du Seigneur Lorkos. D'ailleurs, sitôt qu'il était apparu, Athésia s'était matérialisée tout autour d'eux comme si rien ne s'était passé et ils se retrouvèrent tous deux au milieu d’une plaine herbue éclairée par la lueur rougeâtre du crépuscule et des étoiles renaissantes.

– Impossible ! pesta le Primat.

– Il est étrange que tu m'aies cru mort, toi qui ne cessais de mentionner mon décès. Ce n'est pas ainsi que l'on tue un Kuméra, tu le sais.

– Mais... Comment..., balbutia l'Ange Noir.

– Comment Athésia a-t-elle survécu ? Comment les étoiles et l'univers entier ont-ils été recréés d'une pensée ? Parce qu'ils n'ont jamais cessé d'exister en moi et que je n'ai jamais cessé d'exister en toi.

Hoesh éclata subitement de rire, ce qui décontenança le jeune homme. Le puissant Seigneur du Chaos avait le don d’adopter les comportements les plus imprévisibles.

– Bien joué Jon ! le complimenta-t-il. Encore une fois, je suis ébahi par ta maîtrise et ton intelligence. Je suis obligé de repartir de zéro.

– Abandonne ton projet ! Cet univers que tu as délibérément effacé de ta mémoire n'est plus le tien. Ton pouvoir y est amoindri. Vu la menace que tu représentes, je n'hésiterai pas à t'en faire disparaître à ton tour. Tu as le choix de vivre en paix et de laisser le Flot suivre son cours ou de mourir.

Pour toute réponse, Hoesh dégaina son cimeterre et frappa le jeune homme dans un geste rapide et parfaitement exécuté. Toutefois, il se heurta à un impénétrable champ de force.

– Mauvaise réponse, décréta Jon en souriant et en se nimbant de lumière.

La plaine déserte sur des kilomètres à la ronde se remplit instantanément d'une foule de personnes et de créatures à l'air hostile. Les plus proches d'Hoesh fondirent sur lui, l'obligeant à parer et esquiver. Il tenta de s'envoler mais fut ceinturé par plusieurs ennemis et mis à terre. Il encaissa des coups de poings, de griffes et d'armes blanches mais parvint à repousser ses adversaires. Il ne reconnaissait pas ceux qui se jetaient ainsi sur lui. Les avait-il seulement connus ? Il les avait vaincus et éliminés un par un de cet univers et les avait oubliés. Il ne savait comment les combattre et luttait comme il pouvait pour leur échapper. Au fur et à mesure de l'affrontement ses blessures se refermaient jusqu'à ce que l'adversité en ouvrît d'autres. Ils étaient innombrables. Ils appartenaient à la liste infinie de ses ennemis de tout temps et, tout Seigneur du Chaos qu'il fût, il ne pouvait tous les combattre à la fois.

– Pitié !

Depuis les cieux, Jon Abishaï contemplait la déchéance de son ennemi. Il serra les poings. Comment, après tout ce qu'il avait fait, dans la Réalité comme à travers le Flot, Hoesh Lorkos pouvait-il encore implorer la moindre pitié ? C'est de lui qu'émanait ce mot, là, en-dessous, noyé dans la masse de ses plus mortels ennemis, des êtres qui le haïssaient plus que tout alors que le Primat n'en savait même plus la raison. Jon Abishaï avait été témoin de toutes les exactions d'Hoesh et il avait transmis cette vision à tout l'univers qu'il venait de restaurer.

– Pitié ! hurla de nouveau le supplicié.

La mâchoire du jeune homme se serra. Il n'était pas un assassin. Quand bien même ce n'était pas lui qui achèverait l'individu le plus dangereux du Flot, il ne pouvait pas se résoudre à le laisser mourir ainsi. À la réflexion, c'était sa responsabilité. Il sentait le regard inquisiteur des plus puissants Kuméras revenus du néant depuis ses seuls souvenirs. La Mort était le premier concept qu'Hoesh avait fait disparaître. Jon avait trouvé cela louable jusqu'à sa découverte projet du monstre. À présent, la Mort regardait Jon et non le condamné. Que cherchait-elle auprès de lui ?

– Pitié !

– Stop ! rugit Jon.

Les cohortes qu'il avait invoquées s'immobilisèrent et un cercle se forma autour de leur victime. Le mage descendit du ciel et se posa non loin d'un Hoesh dans un état lamentable. Sa tenue avait été déchiquetée et son sang se répandait autour de lui coulant des multiples blessures, contusions et fractures ouvertes qui lui déchiraient le corps. Cette vision l'eut empli de joie s'il avait eu la moindre tendance sadique. Cependant, il ne pouvait s'empêcher de souffrir par empathie. Il connaissait Hoesh comme on connaît un ami. À force de s’affronter, ils avaient appris à se jauger et à se respecter. Il aimait le détester, même si Hoesh incarnait la douloureuse décision qui l'avait conduit à l’accompagner dans le Flot. Il avait abandonné pour cela l'amour de sa vie dans la Réalité, une Réalité que le monstre avait failli détruire, une fois de plus.

– Pourquoi as-tu pris un tel risque ? demanda-t-il au mourant. Tu avais tant de possibilités de mener ton existence. Pourquoi as-tu choisi celle-ci ?

Lentement, le visage tuméfié de l'Ange Noir s'orienta vers Jon. Il balbutia sa réponse, vomissant du sang à chacun de ses mots.

– Parce... que... vivre ses rêves... n'a aucune saveur...

– En quoi menacer la réalité était-il meilleur ?

– Tu ne... comprends pas... Si... nous existons... ici, c'est... parce que la... réalité... rêve de nous. Moi... je ne rêve que de réalité... de l'exaltation de la création... du désordre... de la mort... et de la vie... Tel est... le Chaos...

Depuis toujours, cette philosophie demeurait hermétiquement étrangère à l'esprit de Jon. Mais que l'on prêchât jusqu'au bout ses convictions forçait le respect. Hoesh était un menteur, un tricheur, un voleur, un assassin, il ne respectait rien ni personne hormis sa raison d'être et Jon. Il pouvait tour à tour être charmant, exubérant ou facétieux, se moquait de perdre comme de gagner, tout ce qui lui importait était de jouer. Les divertissements du Seigneur Lorkos comportaient trop d'enjeux pour qu'on le laissât simplement faire et il semblait que rien ni personne ne pût l'arrêter... Sauf Jon. Lui seul le pouvait. Il en avait fait sa responsabilité car, bien qu'il fût loin d'appréhender toute la complexe simplicité de son état d'esprit, le maître du Rêvatam était le seul à s'être opposé à son ingéniosité.

– Je vais t'achever, déclara-t-il à son ennemi. C'est mon devoir.

– Mer... ci..., fit l'ange déchu.

Jon en parut étonné.

– Pourquoi ça ?

– Pour... ta pitié...

– Comment…

– Je... ne l'avais... pas gardé..., mais toi,... tu l'avais avec toi..., l'interrompit Hoesh. La pitié… quelle faiblesse…

– Pourquoi dis-tu cela ?

– Elle... te met... à portée... Comme je l'avais... prévu...

Le jeune homme crut d'abord qu'Hoesh allait se relever pour se jeter sur lui mais il comprit trop tard son erreur et la raison de l’intérêt de la Mort à son égard. La lame qui s'abattit impitoyablement sur sa tête, traversant son cerveau et son menton, puis son cou jusqu'au milieu du torse, ne vint pas de devant mais de derrière. L'arme était tenue par cet homme en armure intégrale dont le heaume en forme de bec d'aigle et la cape en plumes noires étaient les symboles de son patronyme : Noir Faucon. Ramené d'outre-tombe au sein de la multitude par un Jon qui le voyait comme un ennemi d'Hoesh, Noir Faucon s'était mêlé à l'assaut sans y prendre part, attendant son heure. S'il avait frappé Jon plutôt que son supérieur, c'était parce que le concept de fidélité avait été restauré par le jeune mage en même temps que sa pitié.

Entièrement rétabli, Hoesh se dressa face au cadavre de son ennemi. Il sourit à son sous-fifre avant qu’il ne disparût dans les limbes. L'univers clignota autour de lui et les armées de Jon disparurent lentement avec ce dernier. C'est la raison pour laquelle le Seigneur Lorkos l'avait gardé en son sein. Pour asseoir son règne absolu il ne devait rien rester, mais il eut été trop difficile de tout éradiquer d'un coup... Sauf si cela ne reposait que sur une seule personne. Une personne qui avait cru tromper Hoesh en se cachant dans sa mémoire et disposait de la puissance de tout l'univers du Flot pour le vaincre, sans savoir que dans cet univers résidait également sa perte. Hoesh avait offert à Jon l'opportunité de le tuer tout en s’accordant la possibilité de l’occire. C’était un jeu dangereux dont il appréciait la pratique plus que sa vie ou son intégrité. Hoesh avait triomphé. Il sourit.

L'Ange Noir usa une dernière fois de ses pouvoirs pour détruire la dépouille de Jon. Dans cet acte, le souvenir de son être, auquel était lié tout ce qui existait dans le Flot à part le Kuméra Hoesh Lorkos lui-même, s'estompa. Il ne resterait bientôt plus que lui, et rien d'autre à faire qu'imaginer un nouveau monde.

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