5 - Vermine {sf}=4

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D’abord, on a remplacé un doigt, en bout de la barre de coupe. C’était en détourant la première parcelle. Souvent, on casse dans les tours et le reste de la fauchaison se fait sans problème. Cela n’a pas été le cas. Au second tour, c’est la lame qui s’est coincée. Une section était cassée, elle avait carrément sauté du support, et sa voisine était tordue. J’ai remplacé par des sections neuves – ça, je peux le faire tout seul –, puis j’ai demandé à Phtiry de relancer la machine. Le cliquetis rassurant des lames glissant sur les guides de coupe chantait que le mal était réparé. Je suis remonté et nous avons repris le travail. Juste avant de terminer la parcelle, la coupe s’est à nouveau enrayée après avoir émis un craquement de mauvais augure. Phtiry a tout arrêté, moteur principal et moteurs auxiliaires, y compris celui de la balayeuse. Nous sommes descendus pour constater les dégâts. Activées manuellement, les deux lames de coupe secondaires glissaient correctement dans leurs supports, mais la lame principale ne bougeait pas d’un millième de millimètre entre les doigts. Nous avons vite compris que si la lame n’avait rien, la barre de coupe était légèrement voilée. En y regardant de plus près, trois doigts doubles avaient un peu souffert, mais sans pourtant, à vue d’œil, paraitre défectueux.

— Il nous en reste combien dans la caisse ? ai-je demandé.

— Cinq doigts doubles et un simple, m’a répondu Phtiry avec une moue qui voulait dire que si ça continuait comme ça, il n’y en aurait pas assez pour tenir jusqu’au bout.

— De toute façon, on est coincés…

On a substitué les trois doigts doubles douteux par des neufs, ce qui a eu pour résultat de gommer le voilage de la barre de coupe. Pour ça, on a galéré comme des bagnards, avec suées et jurons percutants. Puis on a porté chaque doigt double usagé jusqu’à la caisse. Peut-être pourraient-ils encore servir. Phtiry est remonté à son poste, a relancé les moteurs auxiliaires, puis a embrayé avec douceur le moteur de coupe. Au son, j’entendais que ça forçait un peu au passage entre les doigts que nous venions de changer, mais j’ai pris l’option de me dire qu’avec l’échauffement, la structure reprendrait sa place. Il ne faut jamais parier avec la mécanique, elle finit toujours par faire payer les erreurs, mais le temps filait, et on avait un boulot à terminer.

Je suis remonté à mon poste de conduite, en contrebas de celui de Phtiry, qui lui s’occupait de tout le fonctionnement interne. Nous avons fauché la touffe qui restait, puis le Rasfor a volé jusqu’à la parcelle suivante. Tous ceux qui laissent un terrain propre derrière eux éprouvent probablement la même félicité que nous lorsque nous survolons une dernière fois la parcelle enfin débarrassée de ses épis. La sensation en est orgasmique. Et ce, quelle que soit la grandeur de la parcelle. Ici nous avions d’assez grandes surfaces à traiter, sur un terrain relativement lisse, où d’habitude la fauche se fait sans incident majeur. Ce n’était peut-être pas notre jour de chance, car la machine, un Rasfor T32 de chez Brun, était un modèle de rusticité : des moteurs fiables, quand on n’oubliait pas de les recharger, et ses trois lames solides, dont la première de facture très classique avec ses pièces interchangeables, donnaient toute satisfaction à notre corporation.

Phtiry et moi formions un binôme efficace. D’ailleurs, le sergent nous refilait plus de travail qu’à d’autres, voire des extras en récompense de nos bons services ; extras sur lesquels nous ne boudions pas, car ils étaient l’occasion de se sustenter en mets naturels. Notre situation provoquait bien quelques jalousies, mais nous ne l’aurions échangée pour rien au monde.

En parlant du sergent…

On terminait la dernière parcelle, que la voix du sergent a craché dans le poste de Phtiry. C’était toujours lui qui s’occupait des communications, beaucoup plus diplomate que moi avec les supérieurs.

— Vous en avez mis du temps !

— Chef, nous avons eu des emmerdes.

— C’est réparé ?

— Oui Chef.

— Bon, tant mieux, parce que la capitaine vous attend pour une intégrale.

— Merci Chef !

Nous avons échangé un regard. Ça, c’était une bonne nouvelle !

— On va pas la rater, hein, Toto ? m’a lancé Phtiry avec un geste sans équivoque.

— Tu parles. Tout le plaisir sera pour nous !

J’avais oublié la fatigue, la tension qui m’avait tenu dans la crainte d’autres dégâts, je rêvais déjà à ces terrains immenses, surtout au moment où nous finirions devant le buffet.

En attendant que le sergent termine son inspection des travaux finis, Phtiry m’a fait remarquer :

— Quand même… T’as pas l’impression qu’ils abusent un peu, qu’on se fait exploiter jusqu’à la moelle ? Quand on pense qu’il n’y a pas si longtemps, c’était nous qui vivions à leurs dépens…

— C’était ça ou l’extinction de notre race. Encore heureux que l’homme nous ait trouvé un emploi utile.

La voix du sergent s’est invitée à nouveau dans la cabine.

— OK, c’est net, tous les bleus ont la boule à zéro. Vous pouvez y aller, les morpions !

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