Brad#52 - Une fin

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Ses pas glissent sans bruit. La partie s’engage réellement maintenant. Appuyé contre le mur d’enceinte, il inspire profondément l’odeur de la nuit. Les remugles de la cité restent puissants, même ici dans les quartiers riches. Il expire chaque infime parcelle de doute et appelle à lui les ombres, ses fidèles amies. Elles quittent les façades des maisons adjacentes et se massent autour de lui, le rendant invisible aux communs, le transportant dans un monde de cendres. Seuls les chiens de garde pourraient encore le flairer. Empoignant des prises de brumes, il se hisse au sommet de l'enceinte, trois mètres plus haut, et balance par-dessus le mur, les appâts drogués qu’il a préparés. Leurs odeurs attirent rapidement les trois molosses qui gardent les lieux. Ils dévorent à pleine dents la viande injectée de somnifère et s’écartent à pas cotonneux. Une fois certain de leur sommeil, il les traine sous les buissons. Enfin, il pose les yeux sur la demeure, et s’accroupit aussitôt. Les gardes font leur ronde par deux, comme prévu. Il n’a aucune consigne à leur sujet. Si possible, il les évitera. La Guilde n’aime pas semer un chemin de cadavres, sauf sur demande du client. Un seul doit mourir aujourd’hui. Il préservera la vie des autres autant que possible. Sauf si l’un d’eux s’interpose ou est témoin du meurtre. Des yeux clairs s’invitent dans ses pensées. Il secoue la tête et se recentre sur son souffle, laisse aller les ombres d’au-delà des murs et attire à lui celles du jardin. Ici, l’odeur d’humus remplace le fumet de la ville. Il ne s’autorise pas à savourer ce changement. Son territoire est la Cité, son odeur l’accompagne, elle ne lui nuit pas. Cette nature libre rend plus difficile l’accès au chemin de brumes. Ses paupières closes, il pose fermement son pied devant lui. Le monde anthracite l’accueille. Il s’y déplace comme dans un océan, de manière souple, liquide, sans la moindre interférence avec les vivants. Il croise quatre tandems de sentinelles pendant son ascension de la façade, de balcons en parapets, sans un regard vers le bas avalé par le brouillard qui l’entoure.

Les renseignements qui lui ont été fournis sont riches. Tout est exactement ainsi que cela a été décrit. Le mandataire connait bien ces lieux, assurément. Le voilà à l’étage de sa victime, il disperse les ombres d’une expiration. Il doit interagir avec le monde réel pour entrer. Comme tout assassin, il a reçu une formation soutenue et à la vue de la fenêtre, il sait que ce sera un jeu d’enfant. D’une poche intérieure, il sort un crochet et un passe, déloge le joint et les introduit avec délicatesse. Le déclic résonne fortement à ses oreilles mais il sait d’expérience qu’il est quasi indétectable par d’autres. Ses chaussures d’escalade chuintent légèrement sur le parquet. Il décide de rouler au sol dans les zones de lumières des grandes fenêtres. Le muret d’en face a beau être obscur, une sentinelle pourrait l’apercevoir. L’échec n’est pas une option pour cette mission.

Le couloir semble s’étirer à l’infini. C’est un sentiment qu’il écarte par la force de l’habitude. Il sait qu’un garde au moins veille devant la porte de sa victime. A l’angle du couloir, il s’agenouille, sort d’une escarcelle un miroir terni et observe le reflet du couloir. Trois hommes discutent à voix basse. Puis deux s’inclinent et le troisième s’avance vers l’assassin. Celui-ci s’enveloppe de l’obscurité volée aux lourds rideaux du couloir. Le garde passe sans lui jeter un œil. Pour atteindre les deux hommes sans déclencher une alerte, il va lui falloir se placer face à eux. Le temps sera court, intense. Il retient une bouffée d’exaltation. La concentration est le maitre-mot. Les brumes enlacent ses jambes et remontent le long de sa colonne vertébrale. Elles l’enserrent d’un linceul impalpable. Il s’assure de la stabilité de ce manteau nébuleux avant de s’avancer au milieu du couloir. Les hommes sont légèrement avachis maintenant que leur chef est parti. L’un se frappe le cou en sentant une piqûre. Le second arrête un instant son regard sur la silhouette fantomatique qui lui fait face et souffle un projectile imperceptible. Il s’affaisse lentement.

L’assassin prend le temps de verser un peu d’huile au niveau des gonds et autour de la poignée. Sans bruit, il entrouvre la porte et se faufile à l’intérieur. La pièce est vide à l’exception d’une chaise sur laquelle une silhouette est attachée, vêtue de blanc, le visage caché par un sac de toile. Sa victime lui est offerte. Voilà qui est inattendu. Il recule d’un pas, évitant par chance, la lame qui transperce le mur à trois centimètres de son visage. Ses instincts prennent le dessus, il aspire les ombres de la pièce quand celle-ci s’illumine vivement. Ses yeux décillés, il voit sortir de chaque recoin une silhouette sombre, capuche sur le visage. Ses pairs sont ici. L’épaisse ceinture rouge sang de sa victime brille à la lueur des flammes, ses yeux suivent le chemin du flux qui perle jusqu’au pied de sa victime. Cette mission est un simulacre. Un personnage râblé s’avance vers le corps et retire le sac. Il revoit les yeux clairs, écarquillés de terreur, la longue chevelure d’ébène, les pommettes hautes qu’ils partagent.

« Il y a trois lunes, tu as omis un témoin dans le nettoyage de la maison des Asheris. Tu sais quelle est la sentence de la Guilde. »

Il ne répond pas et se replie sur lui-même, physiquement comme mentalement. Prêt à subir un assaut auquel il ne survivra pas. Ses yeux s’attardent sur le visage de cette sœur qu’il avait oublié, dont il n’aurait jamais dû croiser le chemin. Pendant que son corps exécute machinalement esquives et attaques, des éclats de rires s’imposent à sa mémoire, une main douce et des lèvres qui se posent sur son front pour l’endormir. Une lame plonge sous ses côtes. Dans un sursaut, il tranche les doigts de son assaillant. Une corde s’enroule autour de son cou. Son visage s’empourpre, son souffle se bloque. Il a un jour eu une famille et il la perd une deuxième fois aujourd’hui.

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NDLA:

52 semaines, 51 nouvelles - j'ai pris des vacances de Brad ;D - , je ne pensais pas y arriver quand j'ai commencée

Comme Symph', voici ma Google Sheet avec un joli camembert:
https://docs.google.com/spreadsheets/d/1OtZMjZPxJyKzaGU-esjDmIyA6PyIEownlzh8Rh9bizY/edit?usp=drivesdk

Sur 51 semaines, il y a quand même pas mal de "déchets" dans ma production mais certaines m'ont vraiment plu. Si je ne devais en retenir que 2 (oui, je triche !) : ce serait la 35 - Ghost (https://www.scribay.com/text/40817965/brad-des-confins--s1-a-s52--/chapter/440132, qui a une suite en S48) et la 40 - Veuvage ("humour" : https://www.scribay.com/text/40817965/brad-des-confins--s1-a-s52--/chapter/453505 ) dans des styles radicalement différents. :)

Et de ce Brad, que retenir : De belles lectures, de belles rencontres humaines (sauf si certain.e.s sont des robots à l'autre bout de l'écran).

Je suis fière de moi, fière de nous tous. Un très grand merci à tous les participants et plus particulièrement aux randonneurs au long court qui ont gravi et redescendu cette ardue montagne en même temps que moi (Khia, Symph', Enigma, korinne) et 6_LN / Marina Philippe / Alice Mahé / Louise 17 pour les bouts de route de concert.

Une profonde reconnaissance envers tous les lecteurs/lectrices assidûs ou passagers. Si j'ai tenu aussi longtemps c'est largement grâce à vous.

Ok, j'arrête de faire mes remerciements comme si j'avais gagné un Oscar... :D

Que vais-je faire maintenant ?

C'est un grand mystère. Surtout pour moi.

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