La colère d’Urubamba  2/2

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Il faut sauver la Pachamama

Il faut sauver la Pachamama

Il faut sauver la Pachamama

La phrase tourne en boucle dans la tête de Gisèle mais la petite fille ne la comprend pas. Elle ne sait pas où elle a entendu ces mots, ni même si elle les a inventés. Ils sonnent et résonnent sous son crâne alors qu’elle colle son œil au kaléidoscope et y découvre, cette fois, des images de désolation. Elle voit ainsi des clichés de chemin de fer détruit, de maisons arrachées, des éboulements, mais aussi des coulées de boue, et un fleuve rouge et furieux, plus gros que jamais, qui court, roule et dévale, détruisant et recouvrant tout sur son passage.

Gisèle aimerait pouvoir éloigner de son œil l’objet aux pouvoirs magiques, elle voudrait d’ores et déjà effacer de sa mémoire ses photographies annonciatrices d’un événement apocalyptique mais ses doigts restent crispés sur le kaléidoscope et elle sait pertinemment quel est son rôle à présent : faire en sorte que le désastre à venir tue le moins de monde possible.

— Gisèle, regarde-moi dans les yeux.

Le ton de Papa est dur, je sais qu’il ne me croit pas ; j’ai moi-même du mal à croire à ce que je viens de dire alors comment pourrais-je lui en vouloir ?

— Gisèle !

Je relève la tête avec assurance mais mes mains tremblent, elles serrent le kaléidoscope redevenu muet et froid, simple objet, sans vocation et sans âme.

— Je te promets, Papa, que je ne mens pas. Le kaléidoscope me parle, à sa façon, je ne sais pas pourquoi, mais s’il me prévient, c’est pour que j’agisse, et je ne peux pas faire comme si je ne savais pas.

— Mais la météo est clémente, le ciel radieux... Rien n’annonce de cataclysme. Peut-être as-tu mal compris ?

— « Il faut sauver la Pachamama »... Ce n’est pas moi qui ai inventé cette phrase, Papa !

Papa soupire. Il se tourne vers Maman qui est restée silencieuse et qui lui décoche un regard lourd de sens.

— Bon, c’est d’accord. Je vais aller voir le maire, lui expliquer qu’il faut évacuer le village, mais j’ai bien peur qu’il ne me rie au nez !


Papa est parti depuis bientôt deux heures et mon cœur bat la chamade depuis tout ce temps. Il n’a pas voulu que je l’accompagne, il a dit que personne ne voudrait croire à mon histoire et qu’il espérait convaincre les autorités autrement. J’ai, entre-temps, répété à Maman tous les détails de mon récit et je lui ai demandé d’écouter avec attention le grondement du fleuve, mais elle n’y perçoit pas, elle non plus, une colère évidente. Je lui ai aussi rappelé les mots du touriste italien dans les bains, mais là encore, Maman trouve que j’extrapole.

Assise sur le balcon de notre hôtel, au-dessus de l’énigmatique Urubamba, je scrute le ciel avec vigilance, tiraillée entre le désir de prouver que j’ai raison et la peur de voir devenir réelles les images terrifiantes que le kaléidoscope m’a montrées. Papa arrive enfin et avant même qu’il n’ouvre la bouche, tous mes espoirs s’envolent : je sais qu’il a échoué. Il m’explique avec douceur que je suis une petite fille sensible, trop peut-être, et que je perçois des choses que peu de gens ressentent... Je ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase : il n’a pas compris, le maire non plus, et c’est très grave ! Je descends les marches du balcon quatre à quatre et je quitte l’hôtel en courant. Papa n’a pas le temps de m’arrêter, je suis plus rapide, je cours à perdre haleine jusqu’au centre du village et je cogne à la porte de la mairie de toutes mes forces. Une femme finit par m’ouvrir et me laisse entrer avec de grands yeux étonnés. Sans même reprendre mon souffle, je lui crie qu’il faut évacuer le village, qu’un terrible sinistre arrive, des pluies torrentielles, des inondations, des coulées de boue, qu’il faut absolument me croire ou des centaines de personnes vont mourir !


Roulée en boule dans ma couverture grise, je pose ma tête sur l’épaule de Papa tandis qu’Alphonse sanglote doucement en suçant son pouce, blotti dans les bras de Maman. Tout autour de nous, des hommes, des femmes et des enfants se serrent eux aussi les uns contre les autres pour se réchauffer, pour oublier le raffut terrifiant de la pluie qui martèle le toit de tôle de la salle des fêtes dans laquelle tout le village s’est réfugié.

La prédiction du kaléidoscope s’est concrétisée par l’arrivée au galop de gros nuages noirs dans un ciel limpide, alors que le maire et ses adjoints frappaient aux portes pour ordonner aux gens de fermer boutique et de quitter leurs maisons. Puis les premières gouttes d’une pluie lourde ont commencé à tomber et le grondement du fleuve s’est fait plus assourdissant, suscitant la surprise, donnant soudain raison au maire et contribuant plus efficacement à l’évacuation.

Troublés, les habitants d’Aguas Calientes se sont hâtés de regrouper provisions et couvertures, tout en observant d’un œil inquiet le ciel menaçant, et tout le village a fini par gagner en file indienne le lieu de repli, sur les hauteurs de la Vallée Sacrée. Papa respire enfin de savoir tout le monde à l’abri tandis que le ciel se vide au-dessus de nos têtes et que le fleuve Urubamba, plus gros et plus énervé que jamais, engloutit avec fureur tout ce qui se trouve sur son chemin. Moi je ne dis rien. Je reste sidérée par la violence des événements et je ne réalise pas encore la chance que j’ai eue quand le maire a enfin accepté de me croire.

Il n’a pourtant pas été facile de le convaincre. Papa avait déjà utilisé tous mes arguments et le maire s’obstinait à me répéter qu’il connaît bien le climat de son pays, et que le fleuve gronde toujours ainsi. Heureusement le kaléidoscope s’est alors décidé à me venir en aide : lui qui était resté obstinément silencieux entre les mains de mes parents, comme pour me mettre à l’épreuve et tester mon pouvoir de persuasion, a sans doute senti l’urgence auprès du maire, et les images qu’il lui a montrées devaient être extrêmement violentes vu le teint blême que l’homme avait en me rendant l’objet.

Le maire m’a fixée d’un regard intense, puis il est sorti en trombe, criant des ordres et des consignes dans les couloirs, avant de commencer à parcourir lui-même le village en forçant tout le monde à évacuer. En moins de deux heures, tous les habitants avaient gagné le refuge sur les hauteurs, certains râlant et pestant contre ces consignes démesurées, tandis que d’autres, surpris de cette pluie inattendue, s’interrogeaient sur le changement du climat et priaient la « Pachamama » – la Terre-Mère – de leur accorder sa miséricorde.


Il est à peine seize heures et la nuit est déjà tombée. Dans la salle des fêtes éclairée aux lampes à pétrole, les gens pleurent sur ce qu’ils ont perdu, certains murmurent que c’est la fin du monde, et moi je ne réalise toujours pas ce que le kaléidoscope vient de me permettre d’accomplir. De l’une des fenêtres du refuge, on peut voir la rive du fleuve en contrebas, avec les hôtels et les maisons qui la surplombent, et c’est aux cris du maire, collé à la vitre depuis une heure, autant qu’à l’effroyable vrombissement, que je devine ce qui est en train d’arriver.

Papa court à la fenêtre, tandis que Maman serre fort Alphonse et moi-même dans ses bras comme pour nous protéger. Dehors, c’est le déluge, et l’on peut désormais entendre les éboulements et les coulées de boue qui emportent tout sur leur passage. A l’autre bout de la pièce, le maire tient son visage entre ses mains, terrifié par ce qu’il vient de voir. Papa nous rejoint, les épaules basses, il s’assied près de nous et, le regard humide, il explique :

— Un glissement de terrain vient de plonger toutes les habitations de la rue principale dans le fleuve. Même notre hôtel s’est effondré. C’est terrible, heureusement que toutes les maisons ont été évacuées à temps.

Il prend alors ma main et la serre fort entre les siennes. Les mots ne veulent pas sortir de sa bouche, l’émotion est trop grande. Moi, c’est plus qu’un merci que je lis à ce moment-là dans les yeux de mon Papa : je perçois ses remords pour avoir douté de moi, une demande de pardon un peu gênée, mais aussi une tendresse infinie et une admiration profonde qui font monter en moi un élan de fierté et d’amour.


Aujourd’hui est un grand jour : pour la première fois de ma vie, et grâce à mon objet magique, j’ai accompli quelque chose de grand, mais j’ai également, et c’est peut-être aussi important, gagné à tout jamais – je l’espère – la confiance de mes parents.

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