Chapitre 21 - de cris et de silences

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Lidseï observait silencieusement son ami. Kavri semblait paisible, comme si leur quotidien n’avait pas changé, comme si cette laisse attachée en permanence n’était qu’un détail oubliable. Mais pour celui qui l’attachait, ça ne l’était pas. Lidseï se sentait infiniment triste… Il n’avait pas osé avouer à Nath les sombres projets que Kavri lui avait confié. C’était trop grave. Ce genre d’aveux aurait trop de conséquences.

De l’autre côté de la fenêtre, un couple d’oiseaux semblait se câliner du bout du bec. Lidseï resta silencieux. Habituellement, il l’aurait fait remarquer à Kavri et l’émerveillement aurait sonné dans sa voix, mais à présent… Quand il observait l’extérieur, tout ce qu’il voyait c’était un rappel froid de leur réalité. Il vivait dans un monde gouverné par les omégas. Un monde où Kavri, et la majorité des alphas, n’avait aucune place.

Kavri se tendit vers l’avant et chuchota :

- Les oiseaux…

Lidseï l’observa tristement et murmura, d’une voix horriblement nouée :

- Oui ?
- Ils restent ensemble.

Il y eut un court silence avant que le grand alpha n’ajoute, avec une voix douce et rêveuse :

- Comme toi et moi.

Submergé par un élan de tristesse, Lidseï saisit son ami et le tira contre son torse. Kavri se blottit contre sa chaleur avec joie. Il enfouie son nez dans les vêtements chauds et respira son odeur. Il aimait quand l’autre homme le touchait de cette manière. Il leva le visage, en quête de baiser et savoura l’instant où leurs lèvres se rencontrèrent, se caressant l’une l’autre. Le bisou était chaste, particulièrement doux et tendre. Kavri se surprit à sourire. Il savait encore sourire. Voilà qui était des plus étonnant.

En rompant le baiser, il resta contre son ami, posant sa tête au creux de son épaule. A l’extérieur, les oiseaux étaient toujours sur leurs branches. Contrairement à eux, les alphas n’avaient pas la liberté de s’envoler, mais Kavri n’en ressentait pas le besoin. Pour aller où ? Pour faire quoi ? Ici, tout contre Lidseï, il était heureux.

***

Satho attendait. C’était sa réalité. Il passait sa vie à attendre qu’elle se poursuive et qu’un jour lointain sans doute, elle se termine. Avant, il n’avait pas le temps d’y penser, mais depuis qu’Atkins ne gérait plus la zone, il y avait eu énormément de changement. Des choses étaient mieux. Certaines étaient moins pires. D’autres étaient devenues plus ennuyantes. Dans le petit couloir qui menait à sa cellule – que ces idiots d’omégas l’appellent « chambre » n’en faisait pas moins une cellule – il entendit un bruit de pas, un peu lourd mais pas trop. Un bêta. En se concentrant, il pourrait même deviner de qui il s’agissait, mais il ne le fit pas. A la place, il se mit à hurler, cognant dans sa porte comme le fou qu’il était. Le bêta marqua un arrêt et vint jusqu’à sa porte. Satho n’arrêta pas pour autant, mêlant des grognements fous à ses hurlements.

- Satholin.

C’était la voix d’Osin. Un instant, l’alpha hésita. Il aimait bien ce bêta. Pas assez pour s’arrêter malgré tout. A grand coup de pied, il faisait vibrer la porte. Ça ne servait à rien, juste à le défouler et ça faisait drôlement du bien. Avant… Avant le collier l’aurait laissé au sol. Ça ne l’empêchait pas de le faire à l’époque, alors la voix douce d’Osin ne le calmerait pas plus aujourd’hui.

- Satholin, je dois te poser une question.

Les hurlements continuèrent et Osin soupira tout en s’appuyant contre le mur le plus proche. Ça allait prendre du temps visiblement, mais tôt ou tard, l’alpha allait fatiguer. Durant les dix premières minutes, Osin tenta de négocier, puis, il s’installa plus confortablement, en tailleur au sol. Les consignes étaient claires : il ne devait pas le menacer ni faire quoique ce soit de désagréable. Alors il pouvait seulement attendre. Lorsque les chocs s’espacèrent enfin, Osin avait perdu la notion du temps.

- Satholin ?

Les cris redoublèrent de volume. Il allait falloir être beaucoup plus patient. Silencieusement, le bêta se demanda si la peau des poings de l’alpha tenait le choc ou si, comme souvent, elle avait craqué et qu’il était en train de se blesser tout en recouvrant sa chambre de sang. Les bêtas devaient très régulièrement la nettoyer et la remettre en état. Malgré tout, Erkay refusait qu’ils retirent les « objets de confort ». Avec Atkins, ça aurait été la première des mesures : protéger l’équipement. Ça voulait dire tellement. Avant, ils protégeaient le mobilier. A présent, ils protégeaient les alphas.

De l’autre côté de la porte, les bruits avaient cessé. Le silence était aussi soulageant qu’oppressant. Osin attendit quelques minutes avant de réessayer.

- Je dois te poser une question.

Aucun bruit ne lui répondit, alors il continua.

- Si tu avais le droit de formuler plusieurs vœux… que me dirais-tu ? Attention… si tu les formules bien, alors ils pourraient être réalisés.

Un souffle lourd lui répondit avant que la voix de Satho, brisée par les cris ne s’élève.

- Des vœux ? T’es sérieux mec ?
- Oui, je suis sérieux. Tu as des idées ?

Un rire fou lui répondit. Il n’aurait sans doute pas de réponses sérieuses aujourd’hui, mais peut-être le lendemain ou un autre jour.

- Je vais te chercher du désinfectant et des pansements. Réfléchis pendant ce temps-là.
- Va te faire foutre, Osin ! T’es rien qu’un putain de connard !

Osin sursauta et fronça les sourcils d’incompréhension. C’était tout le souci avec certains de ces alphas, ils étaient imprévisibles. Les chocs reprirent avec la même brutalité qu’avant, les insultes en plus. Il soupira et s’éloigna comme promis. Il ne pourrait rien faire de plus que de lui offrir de quoi se soigner…

Dans sa cellule, l’alpha était fou de rage. « Réfléchis pendant ce temps-là. » La phrase en apparence anodine tournait dans son esprit. Réfléchir, il ne pouvait faire que ça. Ce débile de bêta pensait quoi ? Qu’il cessait d’exister quand il n’était pas là ? Il existait ! Il attendait ! Réfléchir il n’avait que ça à faire ! Et ça ne servait strictement à rien. Il hurla encore plus fort. Il se jeta tout entier dans la porte pourtant déjà gluante de son propre sang. Il insulta de plus belle lorsque les pansements furent glissés dans sa cage. Il hurla sans s’arrêter jusqu’à ce que l’épuisement ne le fauche.

***

Lidseï observait le plafond. Il avait l’impression d’avoir deux vies, totalement séparées par un mur épais. Il y avait la vie de la journée qu’il vivait avec Kavri. C’était une vie faites d’attente et de douceur. Kavri l’embrassait parfois. Ils regardaient l’extérieur. Ils étaient simplement bien ensemble.

Et puis, le soir venue, arrivait sa seconde vie, avec Nath. C’était une vie plus difficile mais il ne la fuyait pas pour autant. Nath pouvait être super sympa et puis… Le petit oméga symbolisait beaucoup de choses. C’était lui qui l’avait sorti de la misère et de l’horreur. C’était lui qui lui avait offert de l’espoir et un rôle qu’il pouvait tenir. Il pouvait le satisfaire pendant ses chaleurs. Il le pouvait vraiment !

Si Kavri était à l’image du tempo lent du présent… Nath était à celle pleine de promesses du futur. De promesses et de menaces. Alors le stress n’était jamais très loin. D’ailleurs, il sursauta quand soudainement Nath lui demanda :

- Ça va avec Kavri ?
- … oui, très bien.
- Il n’est pas agressif envers toi hein ?
- Non ! On… On s’entend vraiment bien.

Nath acquiesça. Faute de surveiller, il préférait demander. Depuis que Lidseï attachait l’autre alpha, l’ambiance entre eux avait sans doute dû se dégrader, pensait-il. Il ne savait pas à quel point il pouvait se tromper, mais Nath ignorait beaucoup de choses…

- Je suis content que tu ais choisir de dormir avec moi… Tu sais… Si j’ai aussi mal réagi quand… Quand Kavri…

Nath se tut. Il ferma les yeux douloureusement puis fit un sourire qui se voulait courageux, un sourire de contenance, un sourire pour se forcer au bonheur.

- Je crois que je tiens vraiment à toi. Je préférais tout arrêter… tout arrêter brutalement plutôt que de continuer à m’attacher à toi si… Si tu...
- …
- Oh Lidseï… Tu as vraiment peur de moi ?
- Non. Pas pour moi en tout cas.

Nath acquiesça et silencieusement, vient poser son visage tout contre l’épaule épaisse de l’alpha. Il soupira d’aise. Il adorait être contre lui, être dans ses bras, être sur son corps et bien plus encore. Il adorait leur proximité. Parfois, c’était bien assez agréable pour lui faire oublier, totalement oublié, tout ce qui n’allait pas entre eux, toute les appréhensions et les non-dits, tous les doutes et les craintes.

***

Osin hésita. C’était à lui d’y retourner, d’après Nathsinka, le fait d’avoir toujours les mêmes interlocuteurs pouvait être rassurant et aider à se sentir considérer réellement comme une personne. Alors ils s’étaient répartis grossièrement les alphas restant entre les différents bêtas et… et bien, Satholin était parfois un peu plus calme avec lui. Parfois seulement. Depuis qu’il lui avait proposé de formuler des vœux, les choses étaient plus compliquées et il devait y retourner pour le relancer. Encore.

En trainant un peu des pieds, il alla jusqu’au couloir et avança jusqu’à la chambre de Satholin. Il attendit, silencieusement, que l’alpha ouvre la conversation. Lorsqu’il n’hurlait pas directement, c’était encore le mieux à faire.

- Tu le ferais vraiment ?
- Faire quoi ?
- Répondre à des vœux comme une putain de fée.

Cela amusa Osin qui émit un très léger ricanement.

- Moi, non. Mais… Nathsinka et Erkay le peuvent, oui.
- Je veux des nouvelles d’un autre alpha. Il s’appelle Visno. Je veux savoir s’il va bien… s’il a trouvé un oméga… s’il a des enfants… Je veux tout savoir. C’est un vœu non ?
- Oui.
- Raisonnable hein ? J’ai une chance ?
- Je pense oui. Pourquoi tu veux savoir ça ?

Un long silence lui répondit.

- Satholin ?
- Non putain ! T’as dit de formuler des vœux ! J’ai formulé mon vœu ! Maintenant tu fais en sorte qu’il se réalise et tu me fais pas chier ! T’entend espèce de connard !? T’arrête de me faire chier !

La crise fut aussi soudaine que violente, laissant une nouvelle fois Osin totalement déboussolé. Il finit par partir, alors que la porte vibrait sous les chocs. Il ne savait pas à quoi pensaient les omégas, mais pour sa part, cet alpha était fou furieux et il n’y avait aucune chance qu’ils arrivent à le placer. Ils partaient simplement de trop loin. Osin ne l’aurait jamais dit mais en son for intérieur, il pensait que les travaux auraient lieu dans la zone pendant que ce genre d’alpha serait cantonné dans une petite partie. Puis ils seraient simplement réintégrés comme avant… Car il n’y aurait aucune autre solution.

De nombreuses heures plus tard, malgré sa voix totalement déchirée, Satho hurlait toujours…

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