Concertation

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13 h 30. L'équipe soignante a rejoint la salle de réunion. Sophie, l'infirmière est arrivée la première pour ouvrir les PC et allumer le rétroprojecteur. Laura, l'aide-soignante discute avec Candice, kinésithérapeute tandis que Jeanne, Cadre de santé, complète le planning en attendant l'arrivée du Docteur Ferrari.

« Bonjour à toutes, désolé du retard. On dirait que j'ai adopté le quart d'heure méridional ! Tout le monde est là ? dit-il balayant du regard la petite assemblée. Sophie, Laura, Candice, Jeanne, et pour les absents ? »

- les Internes sont en cours et la psychologue en Nouvelle Zélande, précisa Jeanne.

- Puisque vous n'attendiez plus que moi, on peut commencer !

Chambre 480. Sophie, je te laisse la parole.

Sophie sélectionna le dossier du patient qui s'afficha sur l'écran.

- Monsieur Durand, 60 ans, occupe la chambre 480. Sa sortie est prévue après demain, à la fin de ses séances de radiothérapie. Il reviendra pour un contrôle d'imagerie dans un mois et il reverra son cancérologue ensuite.

Pour monsieur Frère, la situation est nettement plus complexe. Ce monsieur, âgé de 52 ans, est suivi pour un cancer du rectum avec des métastases hépatiques et osseuses. Les traitements spécifiques ont été arrêtés il y a une quinzaine de jours en raison de nausées invalidantes et d'une anorexie marquée.

Il est entré dans le service pour des douleurs rebelles abdominales et osseuses. Sa douleur a été très difficile à juguler. Il est porteur d'une PCA* d'Oxycodone* avec des doses conséquentes qui sont actuellement efficaces. L'équipe mobile d'algologie vient le voir tous les deux jours pour adapter son traitement.

- Sur le plan du devenir, que peut-on envisager ? questionna le médecin.

- Louis Frère vit seul. Il ne pourra pas réintégrer son domicile dans l'immédiat. Plusieurs demandes de séjour en maison de convalescence ont été faites mais aucune d'entre elles n'a accepté son admission, pour les motifs que nous connaissons : les soignants de ces structures ignorent le maniement des pompes et le montant de l'Oxycodone est trop élevé pour leur prix de journée. Donc, soit on propose au patient un traitement antalgique moins coûteux, soit on prolonge son séjour dans le service.

- Candice, tu connais ce monsieur ? Quel est son degré d'autonomie ?

- Oui, je l'ai suivi dès son arrivée dans le service comme vous me l'avez demandé. Actuellement, il reste PS 3*. La douleur trop intense n'a pas permis de le verticaliser rapidement. Le moindre mouvement déclenchait de très vives douleurs. Je lui ai proposé des mobilisations passives au lit, mais il était assez réticent et toujours d'une humeur extrêmement triste. Ce Monsieur n'a pas de visite. Il est séparé de son compagnon depuis quelques mois d'après ce que j'ai compris. Mais ce matin, surprise, je l'ai trouvé en compagnie de Madame Sansoussi en train de jouer aux échecs. Sa tristesse avait disparu. Il semblait un tout autre homme. Il était habillé en civil, chic, tout et tout ! Il a accepté de faire quelques pas dans le couloir sans que j'aie à négocier. Il m'a chargé d'une demande à vous soumettre. Voilà, il aimerait que Madame Sansoussi occupe le lit mitoyen à la sortie de Monsieur Durand. Ils semblent tous les deux passionnés par les échecs...

- Eh bien voilà un projet de soins qui sort du commun... Jeanne, que dit le réglement intérieur à propos des chambres ?

- Il est muet sur ce point, monsieur mais je vous rappelle, qu'au sens du droit, la chambre est considérée comme un espace privé. Aucun soignant n'est censé entrer dans une chambre sans frapper.

- Tu fais bien de nous rappeler cette règle. On a parfois avoir tendance à l'oublier, souligna le praticien.

- L'hôpital n'est pas non plus un hôtel. On ne va tout de même pas leur proposer une pancarte « Ne pas déranger ! ».

- Laura, je ne crois pas que la question se pose comme ça, répondit Sophie. Crois-tu sincérement qu'un seul de nos patients puisse imaginer être en vacances ici ? Louis et Emma ont des orientations sexuelles différentes. Il est peu probable qu'une orgie se prépare chambre 480 et menace nos sensibilités soignantes.

- Sophie, tu peux nous parler de Madame Sansoussi ?

Concernant Emma, Sophie n'eut pas besoin de consulter son dossier médical pour exposer la situation.

- Cette dame est âgée de 48 ans. Je la connais depuis le début de sa maladie. Elle est traitée pour un cancer du sein qui a récidivé quatre ans après la fin des traitements. Les examens d'imagerie ont montré des métastases hépatiques et pulmonaires. C'est une femme discrète, battante, assez critique vis-à-vis du corps médical, parfois rebelle.

Elle est l'aînée d'une fratrie de dix enfants dont elle a assuré en grande partie l'éducation. Ses neuf frères et soeurs sont très proches d'elle et présents dans la prise en charge. Elle vient de désigner son plus jeune frère en tant que personne de confiance.

La prise en charge de la douleur a toujours été difficile avec cette dame. Elle est très réticente à la prise des antalgiques. Son seuil de tolérance à la souffrance est très élevé si bien que lorsqu'elle appelle, il vaut mieux accourir car la situation est souvent critique. Elle veut résister à tout prix et ce, malgré mes multiples tentatives d'explications sur la prise des médicaments. J'ai l'impression que la douleur est pour elle, la preuve d'être en vie. Peut-être que son vécu interfère aussi dans la situation. Quoi qu'il en soit, je remarque aussi un changement dans son attitude : hier, elle nous a fait un show dans le couloir en dansant avec son pied à sérum. Les autres patients ont ri. Cette dame a beaucoup d'humour. Je ne connaissais pas encore cette facette de son caractère. Autre fait marquant, elle n'a plus besoin d'interdoses de morphine quand elle passe l'après-midi avec Monsieur Frère...

- Si quelqu'un connait une alternative à la morphine et aux anxiolytiques, je suis preneur. Rien ne s'oppose donc à répondre favorablement à leur demande ?

- À part la surcharge de travail, monsieur : il faudra que je nettoie une chambre et deux lits au lieu d'un seul lit et je vois que la liste de sorties prévue ce jour-là, s'allonge de jour en jour.

- Certes Laura, mais si on considère la somme de bonheur pour nos deux patients par rapport au désagrément de nettoyer une chambre... C'est quand même le bonheur qui l'emporte dans la décision, non ?

- Depuis quand prend-t-on des décisions par rapport à la somme de bonheur des uns ou des autres ici ?

- C'est juste une réflexion, Laura, rien de personnel contre toi. D'ailleurs, on travaille en binôme après demain et je suis prête à te donner un coup de main pour nettoyer la chambre.

- Affaire conclue les filles ! Candice, tu iras donc annoncer à nos deux tourtereaux que le Docteur Ferrari accepte leur requête. De mon côté, je reverrai Emma Sansoussi pour discuter de la suite de sa prise en charge.

* Pompe PCA : Analgésie Contrôlée par le Patient

* PS 3 : personne dépendante – lever possible – ne fait pas sa toilette seul.

* Oxycodone : antidouleur apparenté à la morphine utilisé pour les douleurs chroniques, notamment d’origine cancéreuse.

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