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La journée de la veille a épuisé Maïeul et, paradoxalement, il ne s'est jamais senti aussi vivant, aussi rempli d'énergie et de rage de vivre. Habituellement, même s'il aime par-dessus tout les randonnées avec son frère, son père ou ses grands-parents, il aime  aussi faire la grasse matinée. Certes, pour lui, la « graaaaaaaaasse matinée », si sacrée pour nombre de ses amis et camarades de classe, ne va jamais au-delà de neuf heures, c'est inconcevable pour lui, et il s'en veut énormément lorsqu'il est victime d'une malencontreuse panne d'oreiller... mais bon sang, cinq heures et demie du matin !  Tout de même, ce n'est pas rien, de se lever à une heure aussi « tôtive », comme il le disait lorsqu'il était petit ! Même Archibald, qui semble toujours être monté sur ressorts, ne se lève pas aussi tôt en période de vacances !

Il s'empresse de s'habiller et il court dans le couloir, puis dans les escaliers, pour rejoindre ses grands-parents, sans se soucier du bruit qu'il fait, réveillant Archibald. Non habitués à ce comportement chez lui, ses grands-parents le comparent à une pile électrique en souriant tendrement, le réprimandant avec indulgence pour avoir couru partout et fait du chahut alors que son petit frère dort à l'étage et  en lui expliquant que si lui ne veut pas profiter des vacances pour se reposer, il n'en est pas forcément de même pour tout le monde. Archibald, qui a boutonné dimanche avec lundi en enfilant sa chemise, semble s'être totalement départi de son entrain habituel : il traîne les pieds pour venir s'asseoir à côté de Maïeul, en face de leurs grands-parents. Ses yeux lancent des éclairs et sa grimace semble leur dire « ta gueule, je dors ! ».
Il baille en marmonnant.

— Jdormaisbiençafaitchierputain... Vachej'aiunehaleinedeponey !

Il souffle dans sa main, la renifle puis grimace de dégoût. Lentement, il prend une tartine, qu'il commence méticuleusement à beurrer en regardant toutes les confitures disponibles sur la table, ne sachant pas encore laquelle choisir. Leur grand-mère échange un regard avec Maïeul, l'air de dire « Qu'est-ce que je disais ! Et TOC ! Mamie Coco un, Maïeul zéro ! ». Maïeul est le premier à détourner les yeux.

— Alleeeeeeeeeeeeeeez, tu vas pas mettre quinze ans à te faire une tartine ! s'impatiente Maïeul en lui prenant vivement sa biscotte à moitié beurrée des mains, en y étalant de la rhubarbe dessus sans lui demander son avis puis en la lui enfonçant dans la bouche. Mais mââââââche, bon sang, mââââââââche !

Tandis qu'il s'exaspère, Archibald, manquant de s'étouffer, lui lance un regard noir en le repoussant et les narines de Mamie Coco frémissent. Elle met les mains sur ses hanches et prévient, dans un murmure :

— Maïeul Séraphin Philippin Grand... »

Elle n'a pas besoin d'aller plus avant, Maïeul se renfonce dans son siège, les bras croisés, le visage rubicond et l'air boudeur : il n'en peut plus d'attendre ! Il a hâte d'amener son premier cadeau à Myranda ! Elle va l'adorer, il en donnerait sa main à couper ! C'est déjà assez chiant comme ça d'aller tondre la pelouse pour pouvoir aller lui offrir mon cadeau, je dois en plus attendre mon empaffé de petit frère ! Qu'il se hâte, alleeeeeeeeeeez, y en a marre ! Je veux voir le visage de Myranda s'illuminer quand elle ouvrira la boîte !

— Hahah, cheh grand con ! se marre Archibald à la vue de la mine renfrognée de son grand frère.

Il fait un énorme rot. Son grand-père, chauve, lui dit, pince-sans-rire, qu'il a éructé tellement fort qu'il vient de le décoiffer. Il explose de rire à son humour étrange.

— Archibald Gallien Philémon Grand, ce ne sont pas des façons ! le reprend leur grand-mère en lui fouettant le bras avec son torchon de cuisine. Mange, au lieu de ricaner comme un bossu !

Il grimace et tire la langue à sa grand-mère, écarlate d'humiliation : tout comme son frère, il a horreur de ses deuxième et troisième prénoms. Leurs copains sont toujours pris de fous rires lorsqu'ils les découvrent. D'un geste rageur, un air de défi sur le visage, il enfonce le reste de sa tartine dans sa bouche. Très vite, il fait une moue désapprobatrice en frissonnant, se forçant à avaler : il a horreur de la confiture de rhubarbe. Maïeul devrait le savoir, depuis le temps !

En entendant Archibald gémir de dégoût, Maïeul recouvre sa bonne humeur.

— C'est bon, t'as fini tes singeries ? demande-t-il, le sourire jusqu'aux oreilles et le regard scintillant d'espièglerie.

Leur grand-mère soupire d'exaspération tandis que leur grand-père, en léchant son doigt pour tourner la page de son journal, lève les yeux au ciel, plus amusé que désespéré par la scène qui se déroule sous ses yeux.

Pour répondre à la raillerie de son frère, Archibald fait mine de s'épouiller les dessous de bras puis de manger les bestioles qu'il en extirpe.

— Occupe-toi donc de ta Jane, Zartan !

— C'est pas Zartan c'est Tarzan, face de cul de babouin !

— Ta gueule, c'est pareil !

Leur grand-mère n'a pas le temps de les réprimander : la porte de l'entrée claque bruyamment, faisant vibrer les murs et les cadres qui y sont accrochés. Elle claque la langue, agacée, mais décide de laisser passer pour cette fois, retenue par la main de son époux qui se pose doucement mais fermement sur sa main qui tient toujours le torchon de cuisine.

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