Chapitre 4 : La Prêtresse de la Mort (Partie 1/2)

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15... 6... Cancri ... Juillet... 16 893... 2200...




Le soleil vient tout juste d'atteindre son zénith. Ses rayons caressent la peau de porcelaine de Kozoro, réfugiée depuis plusieurs heures sur le toit de l'université déserte. C'est le seul endroit où elle se sent encore en sécurité. Sa tête la fait atrocement souffrir, son cerveau emmagasinant et la faisant revivre près de 2811 années de souvenirs enfouis. Oui, c'est exact, elle a derrière elle presque trois millénaires d'existence réparties en seize vies, celle-ci incluse. Seize vies... Seize différentes Kozoro. C'est comme se regarder dans un miroir, sans réellement y voir son reflet.



Ses amours, ses états d'âme, ses colères, tous ces sentiments diffèrent selon la personne qu'elle était à chaque nouvelle existence. Toutes ces personnalités sont actuellement en train de revivre, de se mélanger, la plongeant dans le désarroi et la confusion la plus totale. Elle ne parvient plus à distinguer celle qu'elle est de celles qu'elle a été, et ses actes et paroles en sont fortement influencés. Un coup elle éprouve le besoin de se lever et détruire quelque chose, un autre elle a au contraire envie de pleurer, le suivant elle s'arrache les cheveux et se griffe les bras jusqu'au sang.



— Je m'appelle... Madana... J'ai vingt ans... Je suis... étudiante... dans cette université... parvient-elle parfois à se répéter en boucle durant ses rares moments de lucidité.



Elle est soudainement prise d'un irrésistible désir de frapper le toit de son poing, et s'acharne sans interruption jusqu'à transpercer le plafond de la salle juste en dessous. C'est alors que la pulsion s'évanouit, tout aussi subitement. Réalisant ce qu'elle vient de faire, elle ramène ses jambes à sa poitrine pour se balancer doucement, les yeux remplis de larmes.



Ses souvenirs et sentiments s'altèrent, redeviennent clairs, et se fondent à nouveau les uns en les autres, indéfiniment. Malgré son état, il lui reste encore suffisamment de bon sens pour comprendre qu'elle n'a aucune idée de ce qui lui arrive. Elle est parfaitement consciente que ces souvenirs lui ont appartenu, que ces émotions ont été siennes, qu'elle a aimé, puis détesté telle ou telle personne entre deux vies. Mais ça ne devrait pas être. Elle ne devrait pas revivre ce qui a été effacé. Et cette douleur... cette douleur, par pitié, qu'elle disparaisse ! La météo s'affole autour d'elle, passant d'un ensoleillement radieux à un blizzard glacial. Question discrétion, il faudra repasser.



Mais à quoi bon se cacher ? Elle n'en a plus le luxe, de toute façon. Son aura est certes complètement détraquée, mais elle est désormais réveillée. N'importe lequel de ses frères et sœurs peut la localiser à n'importe quel moment. Leurs visages défilent dans son esprit, lui inspirant divers sentiments qu'elle ne parvient pas à attribuer à une vie précise. Tout est si nouveau, et appartient pourtant au passé...



Les images continuent de l'assaillir sans pitié. Elle reconnaît des paysages, des personnes, les jardins glacés de sa constellation, au gré du temps et des changements. Puis arrive le tour de ses parents. Ceux de sa vie actuelle. Sa respiration ralentit légèrement et la douleur semble un peu moins prenante à leur vue.



Elle se souvient comme ils avaient été bons envers elle. Elle se remémore son enfance, son corps si petit, impubère. Les soirées passées à regarder les étoiles, ces étoiles qui la fascinaient tant. Les journées passées à contempler les sabliers qu'elle avait achetés ou qu'on lui avait offerts, ses préférés étant ceux faits de la main de son père. Le doux parfum des arbres lors des promenades familiales en forêt. Les rires et les instants de silence et de paix. Elle se rappelle à quel point elle aimait ces gens. À quel point elle était triste lorsqu'ils sont morts. Et combien ils lui manquent aujourd'hui encore.



Elle se concentre sur ces souvenirs, la douleur s'évanouissant petit à petit, le passé ne harcelant plus autant son esprit. Elle ferme les yeux et respire lentement et profondément. Son cœur ralentit sa course effrénée et son sang ne tape plus dans ses tempes. Le ciel s'éclaircit et la chaleur fait fondre les parcelles enneigées. Tout commence à se mettre en place. Elle se souvient de tout, absolument tout, mais la confusion est partie.



Ses songes se tournent vers l'individu qu'elle a rencontré plus tôt. Cet homme qui la suivait, l'observait, et dont le sang portait le parfum d'un ancien pacte scellé il y a des millénaires, bien avant leur naissance à tous deux. Pacte qu'elle a tout de suite reconnu à sa senteur, lui rappelant celui qui l'avait condamnée à l'errance éternelle parmi les humains : Ophiuchus du Serpentaire.



C'est alors que la douleur revient, soudaine, lancinante. Kozoro tombe au sol en tremblant et se recroqueville. Son dos lui inculque de nouveau le concept d'enfer. Sa chair la brûle, ses os craquent, ses veines s'électrisent. Un supplice mortel qu'elle espérait ne plus jamais avoir à subir. Ses dents se referment abruptement sur ses lèvres afin de lui ôter tout désir de hurler, ne la laissant émettre que d'atroces gémissements, faisant lentement couler le sang sur son menton. Elle ne peut retenir ses larmes, ne rendant cette peine que plus réelle.



Ce souvenir intenable, effroyable, étouffe son corps et son esprit de son pesant pouvoir. Le souvenir de ce funeste jour où tout a basculé, où elle a connu pour la première fois l'horreur. Il ne veut pas l'abandonner, il reste, implanté dans son cerveau, la torturant tout comme seul un homme pourrait le faire. Mais elle ne doit pas y céder, pas encore. Elle doit penser à autre chose. Appeler un autre souvenir. Mais pourquoi rien d'autre ne lui vient ? Est-elle condamnée à endurer à nouveau cette douleur jusqu'à la mort ?



Puis lui apparaît le garçon de la veille. Ce petit voyeur qui l'avait suivie pendant trois jours. Tandis qu'elle se focalise sur la peur et le mécontentement que cela lui avait fait ressentir, la douleur s'efface une seconde fois peu à peu. Le remarquant, elle décide de s'attarder sur chaque trait de son visage, jusqu'au moindre mouvement de ses muscles, chacune de ses paroles, et ce petit tintement particulier dans le son de sa voix.



Cet homme l'a réveillée de son antique sommeil. Il lui a redonné sa divinité. Elle est littéralement née devant lui. Mais c'est un Prêtre Serpentis, et en tant que tel, il est lié à son père céleste. Il ne peut donc en aucun cas être digne de confiance. Cependant, il y avait cette nuit-là quelque chose dans sa voix... Dans son regard... Quelque chose qui ne lui inspirait ni colère, ni désir de vengeance. Il semblait si sincère, si dévoué, n'aspirant qu'à lui apporter son aide.



Kozoro secoue la tête vivement. Elle ne doit pas se laisser influencer, il a tenté de la tuer ! Il l'a lui-même empalée sur cette lance, pour ensuite retourner à sa place et faire comme si de rien n'était. Comment a-t-il osé prétendre être innocent ? Comment a-t-il pu croire qu'elle ne s'en souviendrait pas ? À cause de sa soudaine métamorphose ? Il ne pouvait qu'avoir joué la comédie à ce sujet, en revanche la surprise dans ses yeux était réelle : il ne s'attendait pas à la voir se relever. Ce genre de chose peut être feinte, mais pas avec une telle perfection.



Elle se rend alors compte que sa douleur a totalement disparue. Soulagée, quoique surprise, elle se relève, non sans peine, mais entière. Elle inspire, puis expire profondément. Maintenant que le choc est passé, elle peut à nouveau se concentrer pleinement. Il lui faut désormais réfléchir à un plan d'action. Elle n'aurait jamais pensé avoir un jour le privilège de redevenir l'Incarnation du Capricorne, ni la possibilité de se remémorer chacune de ses vies passées, ce qui est normalement impossible. C'est encore un peu troublant, mais elle est dorénavant complètement remise et son esprit est lucide.



Elle jette un regard alentour, voyant la lisière de la forêt, les bâtiments environnant et le paysage montagneux entourant la ville, à la fois d'un œil neuf et ancien. C'est une sensation indescriptible, et plutôt agréable. Mais elle ne peut plus rester là. La tempête de neige provoquée par sa confusion ne peut passer inaperçue en été. Bientôt, des gens arriveront, ils afflueront des rues en courant ou bien au volant de leur voiture pour trouver l'origine de ce phénomène. Elle n'a définitivement pas besoin de ça. Elle ne pourra jamais leur expliquer, ils ne comprendront pas. Plus maintenant. Elle n'a d'autre choix que de partir et se réfugier dans un endroit où elle sera certaine d'être seule.



Sans hésiter, elle saute depuis le toit et se réceptionne agilement vingt mètres plus bas, sans aucune blessure. Elle se relève, toujours sans sourciller, et enjambe le petit cratère qui s'est formé à son atterrissage, puis traverse la route pour retourner dans la forêt avant que les premiers passants ne la remarquent. Elle doit se trouver un coin tranquille où elle sera protégée de tout dérangement. Mais il n'y en a pas pléthore.



— Se pourrait-il qu'il soit toujours là-bas ? murmure-t-elle intérieurement.



Il n'y a qu'une seule façon de le savoir. Décidée, elle se met en route pour rejoindre son chalet. À son arrivée après une demi-heure de marche, elle trouve le terrain désert. La porte d'entrée est ouverte, et la salle de bain a été utilisée. Mais aucune trace du Prêtre.



— Il n'est donc pas mort de froid, se dit-elle d'un ton neutre, incapable de choisir s'il s'agit là d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle.



Son regard s'arrête sur un miroir qui lui renvoie son reflet. Sans prêter la moindre attention à ses lèvres coupées et à la trace de sang séché sur son menton, elle contemple les marques noires sur ses joues, y amenant lentement une main tremblante pour les toucher, comme pour se persuader qu'elles sont bel et bien réelles. Ces marques sont la preuve de sa divinité, la preuve de son indéfectible lien avec la constellation qui s'est incarnée en elle.



Son visage s'adoucit et s'illumine d'un sourire. Elle a encore du mal à réaliser qu'elle est à nouveau elle-même, quoique c'est un bien grand mot : après tout, elle l'est à sa manière, à chaque vie. Mais elle comprend désormais pourquoi il vaut mieux tout oublier à la naissance : il n'est pas bon de venir au monde en proie à une telle confusion entre le Passé et le Présent. Ne serait-ce que pour son identité, déchirée en pleine fleur de l'âge... est-elle Kozoro, une toute nouvelle personne ? Est-elle Madana, avec un simple changement d'étiquette ? Un mélange des deux ? Ou plus encore ?



Préférant ne plus y songer, elle s'éloigne du miroir et sort de la salle de bain, jetant un œil au salon qu'elle redécouvre sous un autre jour. Elle se dirige vers une commode où sont posés plusieurs cadres, et ne peut que s'attendrir face aux photos de cette famille souriante qu'elle formait avec ses parents. Elle était si petite, semblable aux enfants humains. Elle sera probablement la seule de sa Génération à avoir vécu sous une telle forme, car une Incarnation naît directement avec le corps et l'esprit d'un adulte. L'espace d'un instant, elle est prise d'un fou rire en imaginant ses frères et sœurs dans le même état.



Elle est tellement absorbée par ses pensées qu'elle ne remarque pas, au-dehors, l'apparition d'un point blanc dans le ciel. Grossissant de plus en plus, comme s'il se rapprochait. Il continue sa course, se dirigeant précisément vers le chalet. Kozoro ressent soudain un frisson lui parcourir l'échine. Son corps entier semble lui donner l'alerte. Une sensation étrange l'envahit, comme si une autre aura venait écraser la sienne. Une aura pesante, brûlante, la mettant particulièrement mal à l'aise. Une aura qu'elle a déjà ressentie autrefois. Elle la connaît. Écarquillant lentement les yeux, elle se précipite à l'extérieur et regarde la seule fraction de ciel visible depuis cette partie de la forêt. Elle voit le point blanc. Et commence à trembler.



— Oh non... Pas maintenant... Pas elle...



Elle avait oublié quel jour on était : le 6 Juillet. Jour qui fait partie de la période de l'année propice pour la venue d'une personne bien précise. Et Kozoro n'a actuellement qu'une seule envie : fuir. Mais elle sait que c'est inutile, et doit se résigner à attendre que la fatalité s'abatte sur elle. Le point blanc s'illumine intensément, et tel un météore, traverse le ciel à vive allure pour s'écraser non loin de Kozoro, formant un énorme cratère et faisant trembler la terre quelques instants. Une chaleur pesante s'installe dans les environs, et la terre elle-même commence à se réchauffer et sentir le brûlé. Le froid provoqué par Kozoro, au contraire, s'affaiblit à son grand dam.



Elle ne quitte pas des yeux le cratère d'où, comme si de rien n'était, sort une femme. Les rayons du soleil illuminent sa peau tannée et l'armure orangée qu'elle porte. Ses courts cheveux ébouriffés se parent de la couleur du sang, et ses yeux aux nuances rappelant le crépuscule se posent sur Kozoro. Ses lèvres fines esquissent un grand sourire, propre à elle seule. Cette femme n'est autre que Rakovina, Incarnation du Cancer.



— Bonjour, ma sœur, murmure-t-elle de son inoubliable timbre suave.



Kozoro reste silencieuse, la fixant scrupuleusement d'un air méfiant.



— Eh bien ? C'est tout ce que tu as à me dire ? J'espérais tant avoir le plaisir d'entendre à nouveau le son de ta voix. Pourquoi restes-tu ici ? N'es-tu pas impatiente de retourner parmi les tiens ?



— Arrête ce petit jeu. Les civilités ne te siéent guère. Nous savons toutes les deux ce que tu veux.



La nouvelle venue laisse échapper un petit ricanement avant de répondre sur un ton amusé :



— Comment peux-tu le savoir ? Tu ne me connais même pas encore.



— Ce que tu veux, c'est me ravir bien plus que cette mèche de cheveux, rétorque le Capricorne en la fixant d'un air accusateur.



Le sourire de Rakovina s'efface tandis qu'elle regarde son bras gauche, où est soigneusement attachée une épaisse boucle châtain. Elle l'avait effectivement arrachée de la tête de Kozoro lors de l'une de leurs confrontations. Mais c'était il y a de cela 600 ans, dans une vie dont elle ne devrait pas se rappeler !



— Comment peux-tu t'en souvenir ? lui demande-t-elle, réellement surprise.



— Je ne peux pas l'expliquer, mais crois le ou non, je me souviens de bien plus que cela, « ma chère Opposée ».



Dans une expression de stupeur, le corps de Rakovina se fige à ces trois mots, qu'elle seule avait l'habitude de prononcer autrefois. Après un instant de réflexion, elle finit toutefois par reprendre ses esprits.



— Voilà qui est curieux... J'ignorais qu'une telle chose était possible. Mais je n'en ai que faire pour le moment. Père veut te voir. Je suis ici en mission, te rends-tu compte ! Mais quelque chose... m'intrigue. Tu ne m'as pas l'air bien différente de la dernière fois où je t'ai vue. J'hésite entre la déception et la satisfaction.



Un sourire, tout autre, à glacer le sang, se forme sur son visage.



— Parce qu'actuellement, j'éprouve un très grand désir de m'amuser. Ta présence m'a tellement manquée durant toutes ces années. Et si tu jouais avec moi ? Comme au bon vieux temps ? Qu'en dis-tu ?



Inconsciemment, Kozoro recule d'un pas, ce qui encourage Rakovina à soudainement bondir vers elle et lui asséner un violent coup de poing au ventre en riant. Elle est projetée en arrière et tombe lourdement au sol. Fort heureusement, ce n'était qu'un coup faible, et elle n'a presque rien senti. Elle se relève, bien obligée de faire face à sa sœur.



S'il y a bien une chose qu'elle aurait voulu définitivement oublier, c'est tout ce qu'elle lui a fait subir durant sa troisième et dernière vie de Déesse avant sa mort sur Terre. Elle ne voulait pas de ces affrontements. Elle n'aimait pas se battre. Mais Rakovina n'en avait cure. Son seul désir était, et selon toute vraisemblance reste, de la faire souffrir. Kozoro peut encore lire dans ses yeux l'appel du sang et l'extase de la violence. Et comme aujourd'hui, elle n'échappait que rarement à ses pulsions.



— Oh, comme ça fait du bien ! jubile l'Incarnation du Cancer avant de repartir à la charge.



Cette fois, Kozoro parvient à éviter son coup et la repousse rigoureusement. Mais Rakovina reprend son équilibre en ricanant de plus belle.



— Quoi ? C'est tout ce que tu oses faire ? Voyons, tu es capable de tellement plus ! Tu ne veux vraiment pas jouer avec moi ? Dans ce cas, je vais devoir te forcer la main...

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