Un accident je jure

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Qu’est-ce que je peux vous dire de plus, vous croyez que c’est facile d’élever un gamin, que c’est Bisounours, la vie, machin et tout ?

Mal, mal, mal, j’ai toujours été mal, j’ai beau chercher. Mal avec ma débile de mère, ses talons hauts de pute, mes papas d’une nuit, blancs, noirs, algériens, marocains, beaucoup de marocains, va savoir. Des bons pères de famille qui venaient tringler Nadine. Faut dire que dans les tours de Bagatelle, ça manque pas les Marocains.

Faut croire que mon père il est de là-bas. À l’école on me disait tout le temps Thierry c’est pas un nom arabe, ça. Combien de fois je me suis castagné, ma mère elle est française je te dis, elle est blanche je répétais à coups de poings, à coups de pieds dans les dents. Je cassais des nez aussi, j’ai toujours aimé entendre le bruit que fait l’os quand il se brise net. Le mien, ça fait longtemps qu’on me l’a pété. Ils s’y sont mis à trois ces pédales. Parce que j’avais piqué la femme du gros lard, il la méritait pas.

Belle, mais belle. Lui, à faire le mariole, bide en avant, l’air du roi du monde. Avec des barres de fer ils sont venus. J’en ai maravé un, grave. Il en restait deux. Moi, nez pété, je sais plus combien de côtes cassées, prends ça bougnoule ils gueulaient !, un bras cassé, la rate éclatée. J’ai bien failli perdre un œil, c’est ce qui me donne cet air bizarre. Mais ça va, j’y vois encore correct.

Quand je me suis réveillé de mes deux semaines de coma, elle était toujours là Nathalie, ma blonde, la plus belle fille du monde je jure. Des yeux d’un vert que j’y croyais pas. Elle avait quitté son gros lard pour de bon. Des parents friqués à mort, qui ont plus donné de nouvelles quand elle a continué à me voir, quand elle a été enceinte, quand elle a eu Sarah. C’est pas que j’en voulais d’une gamine, mais bon elle était là.

Moi je buvais depuis que j’avais douze, treize ans, je tiens vachement bien, surtout les alcools forts. La bière ça donne envie de pisser et ça soule pas. Je continuais avec Nathalie et la gosse, et c’est vrai des fois, je pétais les plombs. Je dis pas que l’alcool y était pas pour rien, mais pas que.

Je supportais pas qu’elle me reproche de pas avoir de boulot. Je vous assure, quand on était en rade, j’ai toujours trouvé un plan pour bouffer. Du deal, ou alors dépanner un copain, comme l’accompagner pour passer la frontière, des trucs pas nets c’est vrai, pas trop légals. Mais l’argent a pas d’odeur, non ? En tout cas, je lui ai jamais pété le nez à elle, elle était trop belle. Encore maintenant, elle est super bien conservée, c’est barjot. J’y ai balancé quelques torgnoles quand elle allait trop loin, ça oui, puis on se réconciliait après. On baisait comme des brutes – l’amour vache, quoi – pendant que Sarah dormait dans son lit, matait la télé. Ou hurlait, des fois.

Kassem avait placé un rideau dans le salon, comme ça la petite elle était dans le noir quand elle faisait ses heures. J’ai jamais voulu qu’elle dorme dans notre chambre, c’est sacré le lit nuptial. Kassem c’était un super pote avant qu’il tourne autour de Nathalie. On s’est embrouillés grave, faut comprendre, j’avais pas envie que ça recommence comme avec ma mère, je voulais pas que Sarah vive la même chose. Je crois que j’ai été un bon père, ouais, rigolez pas.

C’est qu’un accident je jure. J’avais jamais levé la main sur la petite. Jamais. Nathalie était partie bosser à la pharmacie d’en bas, comme chaque jour, pendant que moi je me coltinais Sarah. Ben ouais pendant les vacances d’été j’étais obligé de faire la nounou, la voisine elle peut pas la garder toujours. C’est pas facile pour la fierté d’un homme de faire la femme au foyer. Mais bon, je le faisais parce que j’assume. Elle est là elle est là.

J’arrivais pas à décrocher d’un reportage sur le gonze qui s’est fait opérer pour devenir une femme, un truc super bien fait quoi, un canon la meuf après les opérations. J’aurais pu la sauter un samedi soir, j’aurais rien capté ! Bref, Sarah qui court partout dans l’appart, on va dehors Papa, il fait beau. Je lui dis d’attendre un peu, que le reportage est bientôt fini, un truc comme ça. Elle insiste, on sort jamais je m’ennuie, je lui dis eh ben sors si t’as vraiment envie. Mais Maman elle veut pas que je sorte seule, qu’elle me répond. Enfin, elle commençait à me les casser. Comme les gosses font, quoi.

Putain y’avait cette nana hyper canon, ils montraient comment ils l’avaient refaite, des détails, des gros plans, des artistes les chirurgiens. Un top model. Sarah qui insiste, bordel, je la secoue un peu pour la calmer. J’avais pas mal bu peut-être, ouais, mais pas plus que d’habitude. Je sais plus bien, maintenant, à force de répéter. Puis c’était la fin de l’après-midi, il y avait la fatigue de la journée. Et le ras-le-bol de la vie, pas de boulot, les murs en papier, tout ça.

Et puis Sarah qui se met à brailler encore plus fort, comme quoi je suis jamais gentil avec elle.

– Tiens, comme ça t’auras une raison de chialer !

C’était la première gifle que je lui mettais, je jure. Enfin, des petites je lui en collais de temps en temps pour lui apprendre le respect quand même, mais une grosse comme ça c’était la première fois. L’hématome sur la pommette c’est pour ça. Enfin quoi, demandez au voisins ou aux instits, elle a jamais eu de bleus ! Si, un au bras de temps en temps. Je sens pas ma force, je suis bien bâti, et elle avec ses petits bras, là…. Mais jamais au visage, jamais. Bon, le coup l’aurait pas tuée non plus, elle est mal tombée c’est tout. Oui, je regrette oui, je vous l’ai dit, je vous le redis. Vraiment. Je l’aimais Sarah. La chair de ma chair, c’était.

Faut comprendre, c’est pas que ma faute non plus. Un accident. Sérieux, on est entre adultes là, vingt ans pour un accident, c'est abusé. Je peux pas laisser Nathalie seule pendant vingt ans, qui c’est qui va veiller sur elle ?

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