Papa

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Papa. Regarde-moi.

C'est vrai qu'on ne s'est jamais vraiment parlé, alors ne pense pas que je le fais avec facilité. J'ai le coeur lourd, et je sais déjà ce que tu veux répondre. Mais pour une fois, laisse-moi parler. Oui, nous en avons eu des conversations durant toutes ces années ; "Passe-moi le sel, s'il te plaît" ou encore "Où est maman ? À quelle heure rentre-t-elle ?". Tu es un étonnant personnage papa, dont je ne saurais décrire toutes les subtilités. Les souvenirs resurgissent au fil des mots, heureusement qu'ils guérissent. Aller, je me lance.

Je n'ai jamais vraiment compris d'où venait ce silence si pesant entre nous, et chaque fois que je tentais de briser la glace j'étais la seule à jouer le jeu. Un texto sans réponse, un sourire à sens unique, des excuses laissées à l'abandon. Je me suis si longtemps remise en cause. Je devais être folle, voir des problèmes partout. Mes pensées déformaient sans doute la réalité.

J'avais sept ans, ou bien cinq. Et chaque soir lorsqu je posais ma tête sur l'oreiller, maman me faisait un bisou. "Bonne nuit" me disait sa voix douce. C'était toujours à ce moment là que tombait le masque, dès qu'elle refermait la porte. Je me sentais si abandonnée et seule dans le noir, la petite fille que j'étais ne se demandait plus si on l'aimait, mais plutôt pour quelle raison son père ne l'aimait pas. Alors je tirai de ma table de nuit quelques feuilles de papiers, et mon fidèle stylo. C'est sur ce papier trempé de mes larmes que, chaque soir, je te parlais. Mais tu ne pouvais pas lire, ou plutôt tu n'as jamais voulu.

Tu me frappais fort, trop fort et trop souvent. Et tu criais trop fort et trop souvent aussi. Et moi je ne comprenais pas. Mon âme de justicière me hurlait de ne jamais accepter, et de toujours crier plus fort et plus longtemps que toi. C'était l'escalade, mais chaque fois que les coups tombaient je pliais. À chaque echec, je te prouvais que tu avais raison : frapper pour éduquer. Était-ce si important que je finisse mon assiette ? Était-ce vraiment nécessaire de me trainer par les cheveux dans les escaliers pour un petit bout de poisson ? D'ailleurs, je n'aime toujours pas le poisson. Tu étais toujours avec Hugo, mon ainé de deux ans. Peut-être parce que c'était un garçon, qu'il courait plus vite, qu'il était intelligent et qu'il n'avait peur de rien. C'est vrai que moi, je étais pas très débrouillarde, plutôt laide et pas très futée. Du moins, c'est ce que tu me laissais croire.

Mon adolescence - durant laquelle tu as été fantomatique - peut se résumer de cette façon ; des appels à l'aide toujours plus grands. Des dizaines de rendez-vous chez la psy, des heures de discussions avec maman. Beaucoup de sang et de larmes versées en secret. Un silence de plomb entre nous, une sordide indifférence qui explosait en hurlements imprévisibles, et beaucoup de peur pour ma part. Tu étais là sans être là, et j'étais seule à le voir.

Le problème, c'est que pour vous tous, il n'y en avait pas. Je suis trop conne, trop laide, trop grosse, trop quelque chose. Mon esprit s'est longtemps torturé à comprendre ce qui clochait chez moi. Tu te manifestais seulement quand il fallait crier, quand je cassais mon téléphone, quand j'avais de mauvaises notes, quand mes nerfs me faisaient dangereusement hausser le ton sur maman. Et c'était toujours les coups, les cris : tu as fini par me terrifier, une terreur totalement déraisonnée. Tes pas dans la maison me donnaient la nausée, je t'entendais hurler quand tu ne faisais que discuter et mes cauchemards de l'époque me hantent encore. Sais-tu combien de fois ai-je rêvé de ton regard noir et de tes mains me lacérant le corps entier armées de lames de rasoirs ? Et celui où tu plantais une fourchette dans ma main, les yeux ecarquillés ? Je me souviens de ta violence permanente, dans ton regard, dans tes paroles, dans tes coups. Je me souviens de maman te hurlant de me laisser tranquille, et des pluies de frappes sur mon jeune corps. Je me voyais mourir chaque fois, et j'ai pensé devoir te tuer dans la nuit pour éviter que tu ne me tues avant. Tu faisais pareil à maman, mais dans la limite du légal. Tu savais qu'Hugo t'aurait défoncé à cette époque si tu avais été plus loin. Et moi, j'ai jamais osé appeler les flics. Encore l'année dernière, quand tu  voulu te suicider sous nos yeux, je n'ai pas appelé, bien trop terrorisée des éventuelles conséquences.

"Le jour où tu as un problème, tu sais que tu peux m'appeler !" tu avais osé me dire ça devant la psy. Tu as toujours eu le don de croire à tes propres mensonges. J'ai tant de fois redouté de te parler même des choses les plus banales. Je te détestais et tu faisais semblant de ne rien voir. C'était bien ça le pire l'incompréhension, l'isolement, et même quand je posais des mots sur mes maux, on ne me comprenait pas. Des murs indestructibles me coupaient des autres et me plongeait dans une obsurité toujours grandissante. "Non, il doit y avoir eu autre chose, un viol oublié, quelque chose de plus" avait dit la psy. Mon vécu n'étant apparemment pas suffisant, quelque chose n'allait donc pas chez moi. J'ai voulu mourir.

Une maison déserte pour un bon moment, quelques lames de rasoirs, beaucoup de désespoir et le pire arriva. J'ouvre les yeux, maman me sort de la baignoire ensanglantée. Tu m'insultes de tous les noms et ne m'en reparle jamais. Comme Hugo. Comme tous les autres.

Et puis je suis partie. J'ai pris mes affaires et j'ai loué un appartement. Libération. Je n'entendais plus tes pas, ni ta respiration, et je ne redoutais plus ta présence. Rapidement mon âge a fait que tu ne pouvais plus te permettre ce que tu faisais autrefois. Mais je ne suis jamais revenue à la maison.

Aujourd'hui, je suis marquée. Mes cicactrices un peu partout sur le corps me rappelent d'où je viens. Chacune fait écho à un souvenir que je préfererai oublier. J'ai beaucoup changé, beaucoup grandis et j'ai accepté. J'ai accepté que tu ne reconnaitrais jamais ce qu'il s'est passé, et que rien ne changera. Je sais que tu souffres même si je n'ai toujours eu aucune explication de ta part. Je reconnais que je te dois beaucoup, malgré tout. Tu as été présent matériellement, et c'était surement ton unique façon de me montrer ton amour. Chacun ses blessures, ses non dits, et Dieu sait que tu en as beaucoup. J'aurais aimé que les choses soient différentes, mais peu importe car aujourd'hui : je suis en paix. Et je crois que c'est ce qui compte le plus.

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