Le Synthétiseur

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Elle le surprend, l’Élaboratrice, quand elle dit :

— Je m’appelle Béatrice. Depuis bientôt quinze ans, je travaille en tant que chargée d’affaires réglementaires pour une certaine compagnie pharmaceutique.

Coup d’œil vers Malo, toujours inconscient par terre. Voilà donc l’origine du réseau :

— Vous avez trouvé Malo, dit Léo, à moitié absent.

— Moi ? Non, pas vraiment. Il n’en était pas encore au stade de me soumettre sa petite trouvaille. Mais certaines personnes ont effectivement vu du potentiel chez lui. Et nous avons tous deviné les freins qui empêcheraient son produit d’être commercialisé. Heureusement pour nous, il existe un marché parallèle — que nous expérimentions déjà depuis un certain temps.

Léo a du mal à croire les paroles de Béatrice. Ensuite, en y réfléchissant bien, il s’aperçoit que tout ceci fait sens. La dissimulation à un niveau qu’il n’avait jamais vu auparavant, le recrutement paranoïaque d’un malfrat sans liens avec le crime organisé — pourtant à même de financer un tel projet —, les facilités d’approvisionnement en matière première, le profil trop lisse de Malo. Tout indiquait un réseau pourvu de gros moyens. Et un réseau criminel doté de tels moyens est forcément connu.

— Ça n’a pas été si compliqué de convaincre Malo, embraye Béatrice en éloignant distraitement une mèche de cheveux de son visage. Après tout, ce n’est pas anodin, cette molécule qu’il a mise au point. Il a toujours voulu s’exiler de la réalité. Le tout était de savoir pourquoi…

— Et vous, vous avez trouvé ?

Encore un sourire, doux et fugitif.

— Son travail m’a mise sur la voie, assure-t-elle. Traitement des troubles anxieux. Un sujet qui l’intéressait particulièrement : j’ai présumé que c’était pour se soigner lui-même. Troublant, ce que la peur engendre, vous ne trouvez pas ? Une fois ses motivations identifiées, je n’avais plus qu’à les utiliser. Je lui ai donné ce qu’il souhaitait : et tout ce qu’il voulait, c’était se sentir protégé. Alors je lui ai fabriqué un ange gardien, surpuissant, qui viendrait toujours à sa rescousse.

Un instant, son regard le délaisse pour se poser plus loin, sur Ben.

— Un soleil blanc capable de tout percer pour le secourir, continue-t-elle.

— Sol.

Ses yeux retournent sur Léo.

— Il l’a très vite rationalisé : mon soleil rassurant est devenu une épouse invincible. Elle s’est ancrée si profondément dans son esprit qu’il a fini par la rendre réelle, à ses yeux bien sûr. Mais, elle est loin d’être en dehors de lui ; elle est même complètement intégrée à sa psyché. Car lui aussi, il se sent invincible.

Il n’a plus peur. De rien, pense Léo. Et il revoit le sourire dans la douleur, la résistance à la torture, l’effronterie au milieu de son enlèvement, et même les reproches lancés à Ben.

Ben, derrière lui, Ben le traître. Qui roule pour l’Élaboratrice ? Depuis tout ce temps ? À son nez, sa barbe, et tout le reste ?

Il n’en est pas sûr, au fond, et il est salement coupé dans ses réflexions par celle qui constituait l’objectif de son plan cabossé :

— Eh bien, vous ne prenez pas de notes ?

Devant sa confusion — encore, toujours la même, à des degrés qui enflent —, elle développe :

— Pour quoi croyez-vous que je me lance dans ce jeu de confessions ? raille-t-elle presque.

— Je ne comprends pas, bégaie presque Léo.

— Oh, voyons : vous savez bien que, même si lui ne sait pas à quoi je ressemble, la réciproque n’est pas vraie.

Bien sûr que je le sais, pense Léo. Mais il ne sait plus quoi faire, Léo. Il est coincé, Léo. Alors il la laisse parler, dire l’odieuse vérité. Et elle ne se prive pas de le faire, en se recalant bien au fond de son fauteuil :

— Je ne suis certes pas Sol — pas vraiment. Mais vous, vous n’êtes pas Léo. Et, puisqu’il négocie actuellement avec la justice, je suppose que vous devez être un membre des forces de l’ordre. C’est pourquoi je m’étonne que vous ne preniez pas de notes : si votre usurpation d’identité a pour but le démantèlement de ce réseau, ce grand déballage devrait vous satisfaire, non ?

En effet, ça devrait. Si, toutefois, il pouvait sortir de cet appartement sur ses deux jambes, contacter son équipe, et arrêter tout ce petit monde.

— Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ? est-il surpris de s’entendre demander.

L’Élaboratrice relève la tête, désinvolte.

— Pour une fois, je n’en sais rien, admet-elle. Moi qui planifie tout, d’ordinaire, je me retrouve dans l’improvisation totale, ce soir, et ça me plaît assez jusque-là. Mais lui, il doit avoir une idée.

Avant de pouvoir demander qui, il perçoit du mouvement derrière lui, et il pense Ben. L’homme en question s’abat sur lui, force brusque, tout en muscles, surpuissante dans sa surprise.

Ensuite, le contact humide d’un chiffon placardé sur son nez et sa bouche, puis l’aspiration, directe, violente, vers un autre monde.

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