L'exquis Cadavre

8 minutes de lecture

Dans l’ombre, elle distingue une forme, une forme humaine. Elle s’approche doucement, méfiante, le cœur battant la chamade. En observant de plus près, elle se rend compte qu’il s’agit bel et bien d’un corps humain. Il lui semble qu’il s’agit plutôt d’un cadavre, n’entend aucun bruit de respiration dans le silence qui l’entoure et ne discernant aucun mouvement venant de celui-ci. Elle ne comprend pas ce qu’il se passe. Elle sent alors un chaud liquide recouvrant ses mains. Elle approche l’une d’entre elles de son nez, pour en déterminer l’origine. L’odeur du fer...du sang. Elle pose sa main contre ses lèvres et lèche délicatement ce qui s’avère être un délicieux fluide. Elle se penche sur la dépouille, genoux à terre. Le sol est froid et rugueux. Elle reconnaît la victime. Il s’agit de son père. Elle n’arrive toujours pas à se souvenir ni de ce qu’il a bien pu se passer, ni de la raison de sa présence sur les lieux du crime. Elle pose tout de même sa tête sur le torse de son père, essayant de capter un battement de cœur ou l’esquisse d’une respiration, malgré que le corps soit totalement tapissé de sang. Rien. Elle ne se sent pas aussi triste qu’elle le devrait, voir pas du tout. Elle est plutôt dénuée de toute émotion hormis la confusion qui se propage à toute allure dans ses pensées. Ce n’est pas cette sanglante scène qui la perturbe, elle apprécie cette odeur ambiante, mais plutôt l’incompréhension de la situation.

Elle se relève et chuchote dans l’obscurité ce qui lui passe à l’esprit.

— Mon Dieu ! Que s’est-il passé ? Comment ? Pourquoi ? Je ne comprends pas... Papa... Papa est… il est mort… Ce n’est pas possible. Je… et mes mains. Tout ce sang… serait-ce de ma faute ? Que vais-je faire ? Que va-t-on faire ? On ne peut pas prévenir la police... on est bien trop impliquées. On ne peut pas non plus le laisser ici… si quelqu’un le trouve, on fera directement le lien avec les traces laissées partout ici. Et puis on est où bordel ? Pourquoi tout résonne ? Pourquoi n’y a-t-il pas de lumière ? On doit trouver une solution… et vite ! N’est-ce pas ? Hein ? On doit faire ça, pas vrai ?

Elle se met à errer de façon incohérente dans la pièce. Son regard affolé papillonne à droite à gauche. Elle marmonne des propos incohérents. À l’extérieur la pluie tombe en trombe, martelant les murs d’un bruit assourdissant. Elle est seule, isolée par la tempête dans ce lieu obscur. Un éclair déchire alors le ciel et le tonnerre retentit. À nouveau la foudre s’abat et illumine les ténèbres où elle évolue. Puis, dans la lueur fugace, une ombre bouge au fond de la pièce. Elle capte le mouvement du coin de l’œil et se fige. Lentement, elle se dirige vers la forme et s’arrête à quelques centimètres à peine.

— Pourquoi ? Pourquoi On a fait ça ? Pourquoi J’ai fait ça ? Je ne sais pas… Je ne sais plus ! Qu’est-ce qu’il m’a pris ? C’est un désastre ! Je suis un Monstre ! Non ! Ce n’est pas possible…ça ne peut pas être moi…oui voilà, je sais…ce n’est pas Moi, c’est Toi !

Un rire dément fuse.

— Bien évidemment que c’est Moi. Qui d’autre ? Toi ? Laisse-moi rire ! Tu es faible ! Tu es pathétique ! Inutile ! Tu n’as pas de cran…Tu n’en as jamais eu…et tu n’en auras jamais. J’ai fait ce qu’il fallait quand il le fallait. Tu étais incapable de réagir, je t’ai donné un petit coup de pouce. Tu devrais me remercier.

Elle sent soudainement, en écho à ces propos, l’angoisse laisser place à la colère. Une rage immense. Cela lui arrive souvent. Elle l’a toujours contenue. Elle sait qu’elle a raison. Elle est une ratée. Elle a toujours été incapable de faire quelque chose qui puisse rendre les autres fières d’elle. Elle est trop introvertie pour ce monde. Elle se laisse toujours faire. Elle pense que cela la protège. Pourtant, cela ne l’a pas empêchée de se retrouver dans cette situation. Comme souvent, honteuse, elle a la tête baissée, le regard fixant le sol.

Le tonnerre continue de gronder, lui permettant d’observer ses pieds. Après quelques secondes, perdue dans ses tristes pensées, elle réalise que ses chaussures blanches sont devenues rouges. Du sang. Oui du sang. Elle n’en a pas que sur les mains, elle en est en réalité couverte des pieds à la tête. Si elle n’a rien à voir avec tout cela, pourquoi en aurait telle autant sur elle ? Se pencher sur le corps n’aurait pas suffi à cela. De plus, elle se trouvait près du corps. Il y a forcément une raison à tout ceci et pour elle son implication dans ce meurtre en est l’explication la plus plausible. Dans ce cas-là, cela veut dire qu’elle a été capable de quelque chose. Quelque chose d’important, de grand et de puissant.

— Tu dis toujours cela. J’ai peut-être toujours été faible. Je t’ai toujours obéi. Sauf qu’aujourd’hui ce n’est plus le cas. Je ne suis pas une bonne à rien comme tu me le fais comprendre si souvent. J’ai toujours cru que grâce à toi j’étais protégée, je t’ai toujours admirée. Je me suis soumise à toi pendant tant d’années, mais de ce que je peux en voir, je me suis trompée. TU t’es trompée. Tu ne m’as jamais protégée, bien au contraire, je réalise maintenant que te laisser décider de tout n’a servi qu’à m’effacer, me rendre inexistante et j’ai souffert de cela. La liberté que je viens d’obtenir, grâce à tout cela, à ce que je viens de faire, m’a aidée à le comprendre.

Elle se tient à présent droite, poings et dents serrés.

— Comment ça libre ? Et qu’est-ce que tu as fait à part gémir en découvrant tout cela ? Tu n’as rien fait du tout ici. Je te l’ai déjà dit, tu en es incapable ! Ce n’est pas dans tes capacités. Comment aurais-tu pu faire ça ? C’est moi qui ai tout fait, tout orchestré, tout réalisé. Je l’ai tué ! Il est mort et c’est grâce à moi ! Moi ! Moi ! Moi et rien que Moi ! Tu n’as fait que me mettre des bâtons dans les roues. J’ai failli ne pas réussir à cause de toi et tu oses me dire que tu as su faire quelque chose ? Toi cette petite chose fragile capable d’un tel massacre ? Toi, ce petit être qui pleure à la moindre occasion ? Tu n’es même pas capable de faire une entaille grande comme ton auriculaire ! Jamais de la vie. Tu es tellement drôle. Le plus amusant dans tout ça, c’est que tu crois réellement ce que tu es en train de me raconter. Tu n’es qu’une sale petite idiote !

A nouveau le doute s’immisce en elle.

— N…non, tu…Tu mens ! C’est impossible. C’est moi, c’est obligé. Regarde mes mains, tout ce sang, partout. Encore. Et ma tête, pourquoi j’ai si mal à la tête ? Pourquoi je ne me souviens de rien ? Pourquoi je ne me souviens jamais de rien ? Pourquoi tu es toujours là quand ça arrive ?

— Et oui, encore et toujours du sang. Sur tes mains, sur mes mains, sur nos mains. Tu auras beau essayer, autant que tu voudras, tu ne m’échapperas jamais. J’ai toujours été à tes côtés et ça ne changera jamais. Toi et moi sommes liés pour l’éternité. Et maintenant qu’Il est mort, tu n’as plus que moi. Que moi pour te protéger, te guider, te montrer la voie.

— C’est horrible, pourquoi on a fait ça ? Qu’est-ce qu’on va devenir maintenant ? On n’aurait jamais dû faire ça, c’était une erreur, une terrible erreur. C’est fichu, ils sauront forcément que c’est nous. Que faire ? Tu dois nous sauver !

— Et bien voilà, tu vois que, quand tu veux, tu reviens à de meilleures dispositions. De toute façon, quelles autres options as-tu ? Aucune. Sans moi tu es perdue, une pauvre petite chose fragile et geignarde, complètement tétanisée. Tu manques cruellement de cran, de tripes. C’est pourquoi tu es vouée à suivre mes instructions si tu veux t’en sortir. Et tu veux t’en sortir n’est-ce pas ? Tu vas m’obéir pas vrai ? Enfin cesser de te rebeller. A moins que tu préfères te débrouiller seule ? Que je te laisse à ton triste sort ? Que je disparaisse définitivement t’abandonnant ici comme une moins que rien ?

— Non, non, ne me laisse pas, je t’en prie, ne pas ! Je ne suis plus rien sans toi. Je ferai tout ce que tu voudras, oui, tout. Guide-moi. Aide-moi, aide-nous.

— Bien, très bien. Tu n’es peut-être pas un cas si désespéré finalement. Si tu veux qu’On s’en sorte, alors s ce que tu as à faire. Le corps doit disparaître, tout doit disparaître et alors nous pourrons renaître de nos cendres, tel le majestueux Phoenix.

A présent qu’elle a cessé de se débattre avec elle-même et qu’elle a accepté la situation, sa mémoire semble refaire surface. Elle se rappelle vaguement de l’endroit où elle se trouve : une cabane puante et humide au plus profond d’un bois glauque. Elle se rend à la cuisine tout en marmonnant à voix haute pour retracer le fil de sa mémoire.

— On est arrivé récemment. On ne reste jamais longtemps au même endroit. C’est de ma faute, peut-être, sûrement. De la faute de la colère et des trous noirs. Ils veulent m’aider, me protéger. Mais On n’a pas su se contenir cette fois-ci. Et Il est mort, Papa.

Armée d’un bidon d’essence elle commence à asperger de liquide l’intérieur de la cabane, les murs, le sol le plafond et enfin le cadavre. Elle sort de sa poche une boite d’allumettes et vient se planter devant la silhouette.

— Vas y, craque l’allumette, arrête d’hésiter !

— Je…je ne sais pas. Il ne mérite pas ça, de finir dans l’oubli.

— Fais le Je te dis !

— Non, je…il doit y avoir un autre moyen, peut-être qu’on pourrait…

— Ça suffit ! Tu n’es qu’une idiote inutile et apeurée ! Même ça tu n’as pas assez de courage pour le faire. Quelle petite chose pathétique tu fais ! Puisqu’il en est ainsi tu ne me laisses pas le choix !

— Non, arrête, s’il te plaît !

— Fais-le !

— Je…

— Inutile…

— Arrête…

— Pitoyable…

— Arrête !

— Vas y, laisse la colère te guider, laisse là prendre le pas, écoute la, écoute moi. Sort de tes gonds, affirmes toi !

Dans une explosion de colère noire, elle donne un coup de poing dans le miroir qui lui fait face, zébrant de dizaines de fêlures son reflet. Elle s’observe dans les éclats de glace. Un sourire mauvais se dessine sur ses lèvres.

— J’attendais ce moment depuis si longtemps. Le moment où tu perdrais totalement le contrôle, le moment où tu cesserais enfin de lutter. Le moment où je ne serais plus prisonnière, enfouie au plus profond de notre personnalité. Maintenant c’est mon tour et tu seras la spectatrice impuissante de notre vie. C’est l’aube de mon règne et le début de ton enfer personnel.

Elle rit à gorge déployée, d’un rire démentiel. Elle sort de la cabane sans un regard pour son père. Sur le seuil, elle craque l’allumette puis la balance à l’intérieur. Le feu prend instantanément dans un violent souffle.

Sans plus de considération, elle se tourne vers la forêt et s’enfonce dans l’obscurité, rapidement recouverte par la tempête qui fait rage.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire G.V. LEJAMTEL ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0