Partie 3 - Le fantôme de Kappa Phi

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Aliénor retrouve avec soulagement sa cabine après une énième journée passée à se battre avec un système informatique toujours instable. Il ne lui reste plus qu’à effectuer sa toilette avant de pouvoir retrouver son lit avec bonheur et se laisser glisser dans le sommeil avec Schrödinger à ses côtés.

Tout en brossant ses longs cheveux blonds avec des gestes attentifs, elle contemple son reflet dans la glace minuscule. Ses yeux bleu pâle sont cernés et irrités.

- Je travaille trop, se dit-elle. Dès que je serai rentrée, je m’occuperai de moi.

Elle se laisse aller un instant à ses rêveries : Livia s’approche d’elle, plaque son corps contre son dos et l’entoure de ses bras. Elle repousse ses cheveux d’un mouvement caressant pour poser ses lèvres sur sa nuque découverte. Sa main douce effleure son cou, y trace des cercles du bout des doigts, la fait frissonner, avant d’oser s’aventurer un peu plus loin. Alors, n’y tenant plus, elle se retourne, et…

Un miaulement strident suivi d’un crachement rageur la rappellent à la réalité. Elle sursaute violemment, lâche sa brosse et se précipite dans sa chambre.

- Schrödy ? Mais qu’est-ce qui t’arrive encore, grosse bête ? Pas moyen d’être tranquille ?

Elle reste figée sur le seuil de la pièce exigüe. Assis sur son lit, aussi désinvolte qu’il l’est resté dans ses souvenirs, se trouve Elian, son grand frère décédé il y a six mois.

- Salut Nila, je suis heureux de te voir. Je ne pensais pas que c’était possible. Tu m’as tellement manqué !

Un hologramme. Là, ce n’est plus une plaisanterie innocente. Comment ont-ils pu lui faire une blague aussi cruelle ? Ils connaissent les affres qu’elle a traversées, le deuil impossible que lui inflige la perte de son complice de toujours, son âme jumelle. Elle sent la blessure mal cicatrisée se rouvrir et la souffrance qu’elle croyait apaisée lacérer son âme. Ses larmes la brûlent.

- Je vais les démonter ! Cette fois, ils sont morts !

Elle s’apprête à sortir en trombe pour faire passer un très mauvais quart d’heure à ses collègues dont la facétie innocente a, de toute évidence, viré au pur sadisme.

- Nila, attends…l’implore l’apparition.

Aliénor se retourne et contemple l’être artificiel. Elle est prise d’un doute subit. Comment ont-ils pu imiter Elian avec un tel degré de fidélité ? Chacune de ses micro-expressions, chaque infime changement dans sa voix sont rendus à la perfection.

- Je sais ce que tu penses. Mais tu te trompes. Tes collègues n’y sont pour rien. Moi-même, je ne comprends pas très bien comment ce phénomène a pu se produire. Mais je suis là.

- C’est impossible. Ou alors, je perds la raison. C’est le surmenage. Oui, c’est ça. Dès que je serai rentrée, je prendrai une semaine de congés. J’en ai bien besoin.

- Avant de te faire une opinion, laisse-moi juste te raconter un souvenir. Tu te rappelles, lorsqu’on venait de s’installer sur Mars ? Le premier hiver qu’on a passé là-bas…J’avais treize ans et toi dix. Il y avait tellement de neige ! Il faisait bien plus froid que sur la Terre, au début. Le climat n’était pas tout à fait stabilisé. On a confectionné un bonhomme de neige. Il était plus haut que moi, avec un chapeau rouge et une cravate jaune. Après l’avoir fini, on était frigorifiés. Alors on a fait la bataille de boules de neige la plus démente qu’on puisse imaginer !

- Oui, c’est vrai, je me souviens de ce jour. Qu’est-ce qu’on a ri, tous les deux !

- Lorsqu’on est rentrés, notre peau était violacée, tellement on avait froid. On s’est changés, enveloppés dans une couverture et réchauffés avec un chocolat chaud extraordinaire. Papa n’avait pas son pareil pour le préparer. Crémeux, onctueux, avec juste ce qu’il fallait de cannelle. Jamais je n’ai oublié ce goût, cette odeur envoûtante. Après l’avoir bu, tu t’es endormie contre moi, sur le canapé. Je n’osais plus bouger, de peur de te réveiller.

Aliénor sourit à cette évocation, prise d’une bouffée de tendresse envers l’enfant qu’elle était, si confiante. Auprès d’Elian, elle ne craignait rien.

- J’étais au chaud, le ventre plein, tu étais là, c’est tout ce qu’il me fallait.

- Maman t’a emportée dans ses bras et t’a couchée sur ton lit. Tu étais si épuisée que tu as dormi d’une traite jusqu’au lendemain matin !

Tous ces détails…Il est impossible que Sören, Inéa, et encore moins n’importe qui d’autre, les connaisse. Il ne reste plus qu’à accepter l’inconcevable.

- Et cette envie que j’avais déjà de me mesurer au Colosse Martien(*), tu t’en souviens ?

- Cette montagne de malheur ? C’est à cause d’elle que je ne veux plus jamais vivre sur Mars. On la voit partout. Un si gros volcan sur une si petite planète, c’est une aberration !

Aliénor sent couler ses larmes. Elle s’en veut. Perdre le contrôle de ses émotions ne fait qu’ajouter à sa souffrance.

- Pourquoi as-tu voulu grimper là-haut Elian, pourquoi ? Qu’est-ce que tu y cherchais de si important ? De tellement important que tu y as perdu la vie et que tu m’as laissée continuer sans toi !

- Viens t’asseoir près de moi, tu veux bien ?

Après un temps d’hésitation, elle s’installe sur sa couchette, à bonne distance de ce qu’elle commence à percevoir comme un spectre authentique. Immobile, patient, silencieux, Elian attend que sa peine s’apaise.

- C’est toi, le fantôme de Kappa Phi ? Je n’arrive pas à y croire.

- Pas exactement. Je suis ton fantôme. Je suis là pour toi, Nila. Rien que pour toi.

- Tu veux dire qu’ici, chacun a son fantôme attitré ?

- Oui, en quelque sorte.

- C’est incroyable. Comment est-ce possible ?

- Oh tu sais, quand ces ordinateurs quantiques se mettent à buguer, les effets peuvent être imprévisibles. On est loin de tout savoir concernant les lois de l’Univers. Une grande partie des propriétés de la matière noire nous sont encore inconnues.

A ce moment, Schrödinger émerge de dessous la couchette où il avait trouvé refuge. Il s’installe près d’Aliénor et se roule en boule comme si de rien n’était.

- Tiens, il n’a plus peur de toi, on dirait ! Son caractère est un peu changeant, quelquefois.

- Décidément, ses rayures vertes sur fond blanc, je ne m’y fais pas…

Aliénor ne répond pas. Par association d’idées, elle pense à sa relation avec Livia, qui possède un chat-robot similaire de couleur orange.

- On dirait que quelque chose te tracasse, petite sœur, j’ai tort ?

- Eh bien, je…

- Je te connais, tu sais ?

- Est-ce que…tu te souviens de Livia ?

- Oui, bien sûr. Elle venait quelquefois jouer chez nous quand on était enfants. Une drôle de gamine, trop sérieuse pour son âge. Jolie mais triste. Elle semblait accablée en permanence par un poids invisible. Tu l’as revue après ma mort, n’est-ce pas ? Lors de mon enterrement, j’ai senti sa présence auprès de toi.

- Je l’ai rencontrée par hasard au spatioport. Elle est mon amie depuis ce jour. Enfin, elle l’était...

- Que veux-tu dire ? Vous vous êtes brouillées ?

- Non, au contraire. Mais ce que j’éprouve pour elle est…autre chose que de l’amitié.

- Quel est le problème ? De nos jours, c’est tout à fait banal. Ne vous posez pas trop de questions toutes les deux et soyez heureuses. C’est tout le mal que je vous souhaite !

- Ce n’est pas si simple, frérot. Je ne suis pas du tout à l’aise avec cette idée. Je n’ai pas envie qu’elle sache à quoi je pense lorsque mes yeux se posent sur elle. Pourtant, une autre partie de moi ne souhaite que cela.

- Ne te fais donc pas tant de nœuds au cerveau, Nila. De toute manière, si vous êtes aussi proches, tu ne pourras pas lui dissimuler tes sentiments bien longtemps.

- Et si ce n’est pas réciproque, comment réagira-t-elle ?

- La seule manière de le savoir, c’est de lui parler. Peut-être qu’elle aussi t’aime sans oser te l’avouer ?

- Oui, tu as raison, je…

Sans aucun signe annonciateur, le fantôme d’Elian disparaît. Là où il se trouvait moins d’une seconde plus tôt, le regard d’Aliénor ne rencontre plus que la paroi impersonnelle de son étroite cabine.

- Elian ? Tu m’entends ? Que s’est-il passé ?

Aucune réponse ne lui parvient. Il ne reste plus que le vide.

- Pourquoi es-tu parti si vite ? Je n’ai même pas pu te dire au revoir.

La sonnerie de son téléphone portable retentit, brisant l’instant de sa musiquette incongrue. Aliénor décroche d’un geste machinal.

- Oui, allo ? prononce-t-elle mentalement.

La voix surexcitée d’Inéa retentit dans son esprit et lui donne mal à la tête.

- Ça y est, on a réussi à retaper le système, Sören et moi ! Il tourne comme une horloge, un vrai bonheur ! Il ne reste plus qu’à consolider un peu tout ça, mais le plus gros est fait.

C’était donc cela ? Plus de bug, plus de fantôme ?

Cette fois, elle ne verra plus jamais Elian, cette parenthèse miraculeuse que la vie lui a offerte est bel et bien achevée. Avec tristesse, elle se demande combien d’autres occupants de l’hôtel spatial partagent son désarroi. Le système d’information de Kappa Phi est réparé, mais la station est définitivement orpheline de ses êtres surnaturels.

- Ben alors Nila, ne cache pas ta joie surtout ! Tu pourrais nous féliciter, au moins !

- Excuse-moi, Inéa, je ne suis pas très en forme, ce soir. Bravo à vous deux, vous vous êtes montrés largement à la hauteur. Dans mon rapport, je soulignerai la qualité de votre travail, promis !

- Merci. Tu veux qu’on passe te voir, Sören et moi ?

- Non c’est très gentil de votre part, mais ce n’est pas la peine. Je suis fatiguée, je crois que je vais aller me coucher. Bonne nuit !

- Salut, à demain !

Avec un soupir las, elle raccroche, seule avec sa tristesse et son deuil incomplet.

La prochaine fois qu'elle verra Livia, elle lui dira tout.

***********

(1) Le Colosse Martien : petit nom que j'ai pris la liberté d'attribuer au Mont Olympe, la montagne la plus haute de tout le système solaire, avec ses 22000 mètres de sommet. À jamais invaincue, elle attire les alpinistes terriens les plus extrêmes, à qui le 8000 mètres ne suffit plus.

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