Chapitre 7

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A deux jours de marche de son embouchure, l’Unster se divisait en deux bras, un si large que la rive opposée était invisible et un plus étroit, trois à quatre portées de flèche au maximum qu’ils envisageaient de traverser. Entre eux, se trouvait une grande île boisée qui abritait un petit royaume forestier. Pour éviter le port et sa garnison, les fuyards s’étaient rapprochés des montagnes. Quand elle s’estima en sécurité, Saalyn envisagea la traversée.

Au bord de l’eau, la guerrière examinait la rive d’en face. Elle avait pensé à prendre une barque dans l’un des nombreux villages de pêcheurs du sud de l’empire, mais elle y avait renoncé. Ils étaient bien plus grands que les hameaux du marécage, bien mieux protégés. Les troupes faisaient des passages fréquents pour protéger les habitants des attaques pirates. Il n’y avait qu’une seule solution, nager.

Elle se tourna enfin vers ses compagnons. « On y va, dit-elle, de l’autre côté du fleuve c’est l’Ellez. Nous y serons en sécurité. »

Elle n’eut que le temps de délacer sa tunique. Un craquement dans le sous-bois attira l’attention de Meton. « Il y a quelqu’un sous les arbres, cria-t-il en tirant son épée. » Un cri de défi lui répondit. Les fuyards se jetèrent à l’eau pendant que Meton et Saalyn se positionnaient, leur arme dressée. Des soldats s’élancèrent sur la plage. Le guerrier se précipita à la rencontre du premier et engagea le combat avec lui. « Laisse tomber, ordonna Saalyn, ils sont trop nombreux. » Elle plongea dans le fleuve, suivie par son compatriote.

En voyant les archers se positionner sur la rive, elle sonda. Autour d’elle, une pluie de flèche cribla l’eau. Amorties, elles ne présentaient plus aucun danger. Assez rapidement, ils furent hors de portée, elle remonta à la surface pour respirer. Elle compta les nageurs qui l’entouraient. Deux manquaient à l’appel. Leur corps dérivait vers l’aval, laissant une traînée rouge derrière eux. Elle prit la tête du reste de sa troupe.

Alors qu’ils atteignaient presque leur destination, l’un d’eux poussa un cri. Il montra un bateau qui arrivait dans leur direction. Ils ont fait vite, pensa Saalyn. Il devait certainement être amarré dans un village de pécheur du voisinage. Vu leur faible importance, elle doutait qu’il soit là pour eux, mais les Okarianseny avaient profité de l’occasion. La berge était proche aussi ne s’inquiéta-t-elle pas. Cette lourde embarcation peu manœuvrable ne risquait pas de les rattraper.

Lorsqu’ils reprirent pied, le navire était encore trop loin pour les menacer de ses armes. « Dépêchons-nous, lança Saalyn, nous sommes hors de l’Okarian, ils n’ont pas le droit de venir ici. Mais il ne faudrait pas trop les provoquer, je serais plus rassurée quand nous aurons atteint un village sous le contrôle du primat d’Ellez. » Les stoltzt ne se firent pas prier. Ils avaient conscience du danger. Sans même prendre le temps de se sécher, ils se mirent en route.

Il ne leur fallut pas longtemps pour atteindre la première communauté. Le long de ce bras calme et poissonneux du fleuve, les pêcheurs étaient nombreux. Et d’autres villages plus enfoncés dans la forêt, comme celui qu’ils venaient d’atteindre, leur fournissaient bois, outils, gibier et produits végétaux en échange du poisson. Tout le nord de l’Ellez était peuplé de communautés prospères, alors que le sud, en butte aux attaques pirates et à la violence des tempêtes maritimes était plus désert.

Le village qu’ils avaient atteint était constitué d’une dizaine de huttes disposées en cercle autour d’une grande place, lieu principal de leur activité. Pour l’heure, ils étaient en train de faire sécher la viande sur de grands feux qui dégageaient peu de chaleur mais beaucoup de fumée. Ainsi préparée, la viande devenait coriace, mais elle pouvait se conserver des mois durant, ce qui était fort utile pour traverser la mauvaise saison dans ces régions méridionales.

En traversant le village avec son groupe, la stoltzin regarda autour d’elle avec beaucoup d’intérêt. Elle l’éveilla aussi chez les autochtones, mais sans que personne ne réagisse. « Nous pourrions peut-être leur acheter de la nourriture, proposa Meton.

— Excellente idée. » Elle chercha du regard une personne de responsabilité et ne tarda pas à la trouver. Sortant d’une hutte que rien ne distinguait des autres, un petit groupe venait à leur rencontre. Ils étaient armés de sagaie mais ne semblaient pas menaçants. Celui qui était en tête n’avait pas d’arme, certainement le chef. Il avait l’air très jeune, mais cela ne voulait rien dire. Il pouvait bien être âgé de plusieurs siècles.

Le chef prononça quelques paroles dans une langue totalement inconnue. Les langues de l’Okarian et de l’Helaria avaient quelques points communs. Ces deux peuples provenaient de l’éclatement du Vornix, deux mille ans plus tôt. Mais l’Ellez était totalement différent. Les sons qu’il prononçait n’éveillaient aucun écho en elle. Le chef s’en aperçut, il répéta ses paroles en Okarianmen.

Après les salutations d’usages, ils entrèrent dans le vif du sujet. Saalyn cherchait à acheter la viande et les fruits nécessaires à la poursuite de leur voyage. Les villageois n’y voyaient pas d’inconvénients mais les ex-esclaves étaient démunis. Les négociations étaient serrées entre les deux interlocuteurs. Les fuyards, intéressés par la discussion, se rapprochèrent. A l’évocation des besoins du village, l’un d’eux tapa sur l’épaule de la stoltzin pour attirer son attention. Elle demanda une suspension et s’écarta avec celui qui l’avait interrompu. Tyres, se souvint-elle. « Je crois comprendre que ce qui leur manque ce sont les outils, dit-il.

— En effet. Leurs outils sont en mauvais état. Ils ne sont pas assez riches pour se procurer des outils en métal. Le silex se casse facilement et ils n’ont pas de tailleurs.

— Un tel village produit suffisamment pour entretenir un tailleur de silex. Et si l’endroit semble pauvre en nodules, les pierres brutes sont moins coûteuses à négocier que les produits finis.

— Ou veux-tu en venir ? » Du doigt, il désigna le petit couteau en obsidienne qui pendait à la ceinture de Saalyn. « Les outils de pierre que vous possédez Meton et toi sont d’excellente facture. Les tailleurs helarieal sont compétents. Si je vous accompagne je ne serai qu’un tailleur parmi d’autres. Ici, par contre, je pourrai devenir une personne importante. Mon talent sera apprécié. » Saalyn prit le temps de réfléchir à la proposition. « Il sera apprécié en Helaria aussi. On n’a jamais trop de bon artisans. Es-tu sûr de vouloir rester ici ?

— Oui, répondit-il sans hésitation.

— Et si les gardes okarianal viennent jusque ici, que feras-tu ?

— Comment sauront-ils que je ne suis pas un villageois mais un esclave en fuite ? Ils ne connaissent pas mon visage, je n’ai aucun signe distinctif.

— Très bien. Je vais parler de ton offre à Lovo. » Elle rejoignit le chef du village et reprit sa discussion là où elle l’avait laissée.

Quelques minutes plus tard, le petit groupe repartait, un membre en moins mais chargé de nourriture et sans avoir dépensé aucune de leurs rares pièces de cuivre.

Il n’avait pas fait quelques centaines de pas dans la forêt que des cris retentirent derrière eux. Saalyn stoppa le groupe et reparti en arrière pour voir. Elle revint rapidement. « Les Okariaseny ont envahi le village. Ils ont violé la souveraineté de l’Ellez. » Le groupe accueillit la nouvelle avec désolation. Ils se croyaient en sécurité. Mais la traque n’était pas finie. Jusqu’où se prolongerait-elle ? « Ils s’en sont pris aux villageois ? demanda Zimoa.

— Ils les ont un peu bousculés, mais personne n’a été blessé, répondit-elle.

— Même Tyres ? » Elle hocha la tête. Rassurés sur le sort de leur ancien compagnon, ils reprirent la route. Mais l’ambiance joyeuse qui animait le groupe avait disparu.

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2016 © Floriane Aubin
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