Chapitre 4

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Le camp dormait, à l’exception de deux sentinelles qui veillaient devant le poste de garde. Les propriétaires de la mine, ne pensant qu’à la rentabilité des lieux, s’étaient montrés imprévoyants. C’était d’ailleurs la raison qui avait présidé au choix de cette mission. Ils avaient prévu une attaque par une troupe nombreuse arrivant par le sommet de la falaise. Il n’avaient pas pensé à une personne seule arrivant par le bas. C’est par là que Saalyn entra.

Pour cette mission, elle avait revêtu une tunique et un pantalon de cuir noir et s’était barbouillé le visage et les cheveux de cendres afin de les assombrir. Elle avait choisi une nuit sans lune – ce qui n’était pas évident quand il y en avait trois dans le ciel – pour l’évasion. La seule touche claire était la courte corde qui lui ceignait la taille. Dans le noir, il fallait être très attentif pour la discerner. L’entraînement intensif qu’elle avait suivi ces trois derniers mois, depuis sa nomination à la corporation des guerriers libres, portait ses fruits. Elle était silencieuse. Seul un pisteur de haut vol aurait pu déceler sa présence et les gardes n’en étaient certainement pas.

Sa première action fut de se diriger vers le dortoir des gardes. Elle écouta, il n’y avait aucun bruits. Ils dormaient tous. Silencieusement, elle détacha sa ceinture improvisée et s’en servit pour attacher la poignée des deux battants de la porte. Ainsi, elle ne risquait pas d’être surprise. Il ne restait qu’un garde à l’extérieur, pour le moment au chaud dans le poste. Située au cœur de l’Okarian, cette mine n’avait pas pour habitude de faire face à des raids. Elle avait économisée sur la surveillance. Ils n’avaient qu’une seule sentinelle de veille là où en Helaria ils en auraient mis deux. Gardes au rabais, esclaves premier prix, ce soir le propriétaire allait payer son avarice.

Elle se dirigea ensuite vers le bâtiment administratif. Les locaux n’étaient constitués que d’une petite baraque en bois dressée au bord du ravin. La porte n’était pas fermée. Il n’y avait rien à voler. La mine ne conservait pas de monnaie sur place. Toutes les transactions se passaient au village.

Il n’y avait qu’une seule fenêtre qui donnait à l’opposé du poste de garde. Saalyn pu donc allumer la chandelle qu’elle trouva sur une étagère. Un bref coup d’œil lui permis de vérifier que la clef n’était pas fixée au mur. Elle posa la lumière sur le bureau et commença à fouiller les tiroirs, faisant bien attention aux éventuels doubles fonds. Ce qu’elle cherchait, c’était le double de la clef, conservé à l’abri des regards. La clef principale, utilisée quotidiennement, était fixée à la ceinture d’un garde. Elle trouva l’objet de ses désirs dans le troisième tiroir, négligemment cachée sous des documents. Elle la fit disparaître dans une poche de sa tunique. Elle reposa la chandelle sur son étagère. En l’éteignant, elle pensa au ridicule de son action : elle s’ingéniait à ne laisser aucune trace de son passage, alors qu’elle envisageait d’escamoter soixante esclaves. La porte entrouverte, elle dressa l’oreille. Aucun son, ni aucune lueur d’ailleurs. Il n’y avait personne dehors. Elle sortit.

Il ne lui fallut qu’un bref instant pour parcourir la distance de moins d’une centaine de pas jusqu’au dortoir des esclaves. Elle prit la clef et l’introduisit dans la serrure. A l’intérieur, elle entendit les prisonniers s’agiter. Malgré sa discrétion, sa tentative n’était pas passée inaperçue. Elle tourna la clef. Rien. Le morceau de métal resta immobile, refusant de déclencher la gâche. Elle refit une tentative tout aussi infructueuse. Saalyn lâcha un juron. « Que se passe-t-il ? Ouvre-nous vite. » Elle reconnut la voix de Meton qui filtrait à travers le panneau de bois. Pour ne pas attirer l’attention de la sentinelle qui gardait l’entrée du camp à un peu plus de deux cents pas de là, elle lui répondit en chuchotant. « Je n’ai pas la clef.

— Tu n’as rien trouvé dans le bureau ?

— J’ai une clef, mais ce n’est pas la bonne. Ça doit être celle de la mine. Je vais y retourner, la bonne ne doit pas être loin.

— Fais vite. On doit être loin d’ici le lever du jour. »

Un bruit de pas hérissa Saalyn. L’intrus ne cherchait pas à dissimuler son approche. Par réflexe, elle crispa les épaules, s’attendant presque à recevoir une flèche dans le dos. Au lieu de ça, c’est une voix masculine qui arriva. « Je crois que c’est ça que tu cherches ? » Lentement, Saalyn se retourna et dévisagea le nouveau venu. C’était le chef des gardes. Dans la main gauche, il tenait une arbalète encochée. Mais c’est ce qu’il y avait dans la droite, qu’il avait libéré en posant la lampe à ses pieds, qui retint toute l’attention de la guerrière libre. Il brandissait la clef tant convoitée. Et à l’air narquois qu’il arborait, Saalyn estimait que c’était bien la vraie qu’il exhibait ainsi. « Je vous remercie de me l’avoir apportée, dit-elle, ça va être plus facile pour ouvrir maintenant.

— J’en doute, car quand j’en aurai fini avec toi, tu n’ouvriras plus rien du tout.

— Vous allez me tuer ?

— Allons, une belle poule comme toi. Il y a mieux à faire. Je suis sûr qu’un bordel d’Okar ou d’Elmin serait prêt à payer une jolie somme pour une fille comme toi.

— Vous n’en tirerez pas grand-chose, je ne suis plus vierge.

— Tant mieux. Comme ça tu pourras te rendre utile jusqu’à ton départ.

— Comment ça ? »

De l’épée, il désigna le dortoir derrière elle.

« Certains d’entre eux n’ont pas connu de femmes depuis longtemps. En t’offrant à eux, cela permettra de faire retomber leur agressivité et nous fera économiser le prix de la putain qu’on fait venir tous les mois.

— Cela ne me fait pas peur.

— Ne t’imagine pas un instant que parce que tu as voulu les aider, ils vont t’épargner. Tu as échoué, ils te le feront payer cher. »

Saalyn hésita un instant sur la conduite à tenir. Son épée était accrochée dans le dos, elle avait peut-être une chance. S’il n’y avait pas eu cette arbalète…

Il commit alors ce qu’elle considéra comme sa première erreur. Il se rendit vulnérable en diminuant la distance qui les séparait en deçà du raisonnable. Elle aurait pu se jeter sur lui et essayer de l’étrangler, mais l’arme, qu’il tenait pointée sur son cœur, l’en dissuadait. Pour le moment. Il s’approcha d’elle à la frôler, s’appuyant presque contre elle, son arme plaquée sur le cou. « C’est presque dommage de te laisser à ces pourceaux, dit-il. » Il plaqua son corps contre celui de la stoltzin, lui écrasant douloureusement les seins. Du genou, il tenta de lui écarter les jambes.

Saalyn lui passa un bras autour du cou, comme pour l’embrasser. « Serait-ce en fait pour moi que tu es venue cette nuit ? demanda-t-il.

— Je veux vivre, je ne veux pas finir avec eux, répondit-elle.

— Tu deviens raisonnable. » Il savait à quelle extrémité pouvait se résoudre un individu pour sauver sa vie. Il n’avait donc aucune raison de se méfier, surtout d’une femme qui pesait la moitié de son poids.

Brutalement, il se recula en criant de douleur. Un filet de sang coulait de sa jambe. Saalyn avait profité de sa distraction pour saisir le poignard en obsidienne passé à sa ceinture. Elle en avait porté un coup au garde. Malheureusement, il était mieux entraîné qu’elle ne l’avait cru. Il s’était méfié, elle ne l’avait pas blessé suffisamment pour le neutraliser. « Salope ! cria-t-il, je vais te crever ! Tu vas mourir très lentement. » Il laissa tomber son arbalète pour saisir son épée. Ce fut sa seconde erreur. Saalyn dégaina la sienne et se mit en position.

Le garde s’élança sur l’Helariasen et le combat s’engagea directement, sans salutation, ni défi. Le stoltzen était bien entraîné, presque autant que Saalyn et il était bien plus fort. Mais il était furieux, ce qui lui faisait commettre des erreurs de jugement. Après quelques feintes destinées à contrer l’attaque violente, elle parvint à reprendre l’avantage et à le repousser. Quelques passes permirent de trouver son point faible. Il portait ses coups avec force, se laissant presque entraîner par son arme. Malgré ça, il était habile, il se reprenait rapidement. Elle mettait cette erreur de débutant sur son état d’esprit. Elle devait en profiter avant qu’il se ressaisisse sinon il vaincrait.

Elle resta immobile un instant, feignant de s’être tordue la cheville. Voyant là un moyen de l’achever, il s’élança de toute sa force. Mais elle esquiva au dernier moment. Emporté par son élan, il la dépassa. Elle lui assena un coup dans le dos qui le projeta à terre sans le blesser sérieusement. Elle se précipita sur lui avant qu’il se relève. Elle tenta de l’embrocher, il l’évita en roulant. Par une série de petites attaques rapides, elle l’empêcha de se relever. Il ne pouvait qu’esquiver et contrer de son arme. Brusquement, alors qu’il ne s’y attendait pas, l’épée passa d’une main à l’autre, prenant sa défense à revers. Saalyn frappa d’une direction qu’il n’avait pas prévue avant qu’il ait pu réagir. L’épée s’enfonça dans la poitrine jusqu’au cœur. Il émit un gargouillement horrible, puis il s’immobilisa et cessa de respirer.

Saalyn tomba à genoux. Elle resta là quelques secondes à reprendre son souffle jusqu’à ce que le sang eut cessé de lui battre dans les tempes. Au loin, le bruit des gardes, réveillées par le combat, qui essayaient de défoncer la porte bloquée de leur dortoir lui parvint. Ils n’allaient pas tarder à se libérer, elle devait faire vite. Lors du combat, la lampe s’était brisée. Elle chercha la clef à tâtons. La nuit qui lui avait permis de s’infiltrer sans se faire repérer se révélait maintenant un désavantage. Par chance, elle la trouva dans le sable à quelques pas de là. En prenant appui sur son épée, elle se releva. La serrure, parfaitement huilée, glissa sans un bruit. La porte s’ouvrit, livrant le passage aux prisonniers.

Le premier à sortir fut Ancaf, il dévisagea longuement Saalyn, sans lui adresser le moindre mot. Mais la stoltzin n’y fit pas attention. Elle surveillait Meton. « Tu es dans un bel état, ironisa-t-il.

— C’est plus dur en conditions réelles qu’à l’entraînement, répondit-elle. » Il lui passa un bras autour de la taille pour la soutenir.

Il ne jeta qu’un bref coup d’œil au cadavre, puis à l’arbalète à quelques perches de là.

« Pourquoi c’est il débarrassé de son arme ? demanda-t-il.

— Il m’a sous-estimée parce que je suis une femme, répondit-elle.

— Je n’ai jamais fait une telle bêtise.

— Mais toi, tu es né en Helaria. Tu n’a pas la mentalité machistes des Okarianseny. Je suis une femme donc je suis plus faible et je ne sais pas me battre aussi bien qu’un homme.

— C’est stupide.

— Il est mort de sa stupidité. »

Les esclaves avaient quitté leur prison. Ils se dispersèrent dans le camp. La plupart d’entre eux se dirigèrent vers le baraquement des gardes, mais ils ne laissèrent aucun endroit inexploré. Quelques cris brefs furent les seuls témoignages de la faible résistance que les geôliers opposèrent à leurs prisonniers. Submergé par le nombre, sans arme, ils furent égorgés sans avoir eu l’occasion de se défendre. En un instant, tout fut fini.

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