Chapitre 10.1

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La créature, au bord de l'explosion, semblait lutter pour contenir en elle un flux d'énergie trop violent pour ses muscles et ses os. Sous plusieurs couches d'étoffes sales et déchirées, son corps voûté basculait rapidement de droite à gauche dans un rythme saccadé. Deux yeux laiteux, humides, secoués par le chaos des spasmes, émergeaient de sa capuche et des bandes successives de tissu qui masquaient son visage de cauchemar. Des volutes de fumée bleuâtre s'échappaient des doigts crochus de la seule main qu'elle laissait apparaître ; un instant auparavant, elle avait balayé deux gardes qui gisaient à présent sur le sol d'ébène, groggy.

« Une audience pour le roi des serpents, lança Hel d'un timbre sans passion. Avance Nidhogg, et parlons, puisque c'est ce que tu veux, n'est-ce pas ? »

Flegmatique, presque solennelle, elle caressait doucement les accoudoirs de son trône tandis qu'elle laissait son visiteur approcher d'un pas boiteux. Il s'était passé bien des choses depuis leur dernière rencontre.

« Et si je ne venais pas pour parler, femme ? lui répondit le maître du Niflhel. Et si c'était pour t'arracher le cœur, plutôt ? »

Il avait changé d'apparence, mais sa voix grave demeurait la même : puissante, vibrante, déchirant le vide comme la quille d'un navire coupe les eaux en deux. Elle semblait surgir d'outre-tombe, de l'époque éloignée où la redoutable magicienne n'était encore qu'une petite fille difforme qui vivait nue, entourée par les rochers de pierre coupante et les nuages de brume, crapahutant à quatre pattes tel un rat saturé de puces.

« M'arracher le cœur ? En jetant mon fils parmi les damnés, tu l'as déjà fait, ironisa la fille de Loki.

— Ah, mais après le gamin, je pourrais m'en prendre à la mère. Et récupérer cette partie de mes terres que toi et les Ases m'avez volée...

— Je te connais, Nidhogg. Il n'a jamais été dans ton intention de me faire le moindre mal. Si tel avait été le cas, tu l'aurais fait il y a longtemps », répondit la souveraine des morts, son air serein dissimulé en partie par son masque de métal doré.

Elle n'avait pas eu de mal à le reconnaître. Sous les haillons crasseux, elle avait facilement remarqué la peau noire et écailleuse du seigneur reptile. Elle qui maîtrisait à merveille l'art subtil de la métamorphose ne pouvait s'empêcher de se moquer, en son for intérieur, des pitoyables talents de Nidhogg en la matière.

« Je pratique une magie bien différente de la tienne, lança ce dernier en guise de justification. Maudits soient vos charmes et vos transformations, moi je manipule les forces du sang, de la chair et des éléments. Ta magie trompe, la mienne détruit ! »

La maîtresse des ténèbres ne se laissa pas impressionner par cette menace à peine voilée. Quoi qu'elle eût un monstre devant elle, la iotun affichait une totale maîtrise de ses nerfs. Toujours confortablement installée sur son siège aux ornements macabres, elle ne laissait échapper aucun geste qui aurait pu mettre en exergue une quelconque nervosité de sa part.

La tension, dans la pièce, était palpable.

« Que viens-tu faire ici ? De quoi viens-tu parler à celle dont tu as voulu tuer le fils ? demanda Hel en adoptant soudain un ton plus dur.

— J'aurais pu le tuer ; je ne l'ai pas fait. Pourquoi ai-je préféré le jeter dans Hvergelmir plutôt que de le dévorer ? Je ne suis pas sûr de le comprendre. Et même s'il m'arrive parfois de regretter ce geste magnanime, il est trop tard, désormais, pour attenter à sa vie.

— C'est exact. Je ne te laisserai pas prendre mon enfant. Si tu cherches à lui nuire une fois de plus, je m'y opposerai.

— Je suis plus vieux que toi. Et plus puissant. Odin en personne, par lâcheté, préfère ne pas se mêler des affaires qui concernent les serpents de Niflheim. Cela dit, t'affronter m'amputerait de l'essentiel de mes forces. Or, j'ai d'autres ennemis dont je dois m'occuper.

Hel plissa les yeux.

— Quel genre d'ennemis ? Qui est assez menaçant pour contraindre le dangereux Nidhogg à quitter son domaine ?

— Peut-être s'agit-il d'ennemis communs, femelle. Et c'est pour cela que je suis venu te voir.

— Contrairement à toi, je ne compte aucun adversaire. Il y a longtemps qu'Odin croit m'avoir soumise. À présent, il ne s'occupe plus de ce qui rentre et sort de Helheim. »

Conserver cette forme humanoïde demandait à Nidhogg un effort considérable. Il devait se faire violence pour contenir son essence de serpent géant dans un corps aussi minuscule et malbâti. Il manqua perdre l'équilibre tant ses deux jambes noueuses, sous ses frusques, parvenaient à peine à le porter. Mais son esprit, lui, demeurait vif. Plus vif que jamais.

« Tiens donc ! fit la bête. Comment réagira-t-il lorsqu'il apprendra que le petit fils de Loki et d'Angrboda cherche à le retrouver ? Crois-tu qu'il attendra sagement de se faire tuer ?

— Comment sais-tu cela ?

— Les morts parlent d'un champion, d'un sauveur qui viendra les arracher à leur agonie. Ils disent que c'est ton fils et qu'il déborde de haine envers celui qui est responsable de ce cauchemar. Certains n'ont pas la patience d'attendre et, comme des milliers d'autres avant eux, quittent ton royaume pour se jeter sous les crocs de mes soldats. Ce sont eux qui m'ont apporté la nouvelle. »

La situation semblait échapper à la souveraine des lieux. Troublée, elle pointa un doigt furieux sur son venimeux interlocuteur. Au diable le sang-froid, bas les masques ! S'en prendre à la chair de sa chair, c'était s'en prendre à ce qu'elle avait de plus précieux.

« C'est toi qui l'as créé ! rugit-elle. C'est de ta faute s'il est loin de moi, à présent !

— Ne sois pas sotte, répliqua Nidhogg. Qui doit endosser la responsabilité de son sort ? Moi, qui ai peut-être commis l'erreur de l'épargner ? Odin, qui t'a exilée ici ? Toi, qui n'a pas été capable de résister aux atours de Midgard ? Le mystérieux et peu regardant bellâtre qui t'a engrossée ? Balivernes ! Voilà des âges que son destin est écrit !

— Viens-en au fait. Pourquoi es-tu ici ?

— J'ai un présent pour ton fils. Quelque chose qui pourra peut-être lui être d'une grande aide. »

Le seigneur reptile, la tête secouée de tics, extirpa un coffre des replis de sa grotesque tenue. Sur la surface métallique, des serpents stylisés donnaient l'impression d'onduler en de lents et hypnotiques mouvements. Ce bel objet ne comportait aucune serrure, seulement une large pièce circulaire sur sa face frontale. Deux poignées d'argent permettaient de s'en saisir facilement. Enfin, une bande de fer ocre, gravée d'étranges runes, entourait sa partie inférieure, lui conférant un air robuste et vénérable.

Nidhogg lâcha la boîte, elle ne tomba pas. Soutenue par des ailes invisibles, elle resta suspendue en l'air puis lévita jusqu'au trône de Hel qui l'ouvrit sans attendre. À l'intérieur, une fine couverture olivâtre servait de lit à une plaque noire, aussi grosse qu'un plateau, et sur laquelle étaient posées deux lourdes boules d'ambre, brillantes comme des joyaux.

« Cette écaille m'appartient. Elle m'a été arrachée juste avant ma transformation. Quant à ces yeux, ce sont ceux de l'un de mes guerriers.

— Pourquoi donc offrir cela à Valgard ? Que manigances-tu ?

— Il n'y a là aucune traîtrise, rassure-toi. Pour que tu comprennes l'utilité de ces choses, peut-être faut-il que je te parle de Bloddrekk.

À l'évocation de ce nom, le cosmos lui-même laissa échapper un frémissement.

— Bloddrekk ? Qu'est-ce donc ?

— Son nom ne te dit rien. Pourtant, tu l'as déjà vue. Tu en es d'ailleurs la propriétaire actuelle.

— Je ne vois pas de quoi tu veux parler, Nidhogg.

— Il y a longtemps de cela, en des temps où tu n'étais même pas de ce monde, un quatuor de seigneurs iotnar commanda aux plus doués des forgerons nains des armes merveilleuses capables de rivaliser avec Gungnir, Miollnir et les artefacts magiques de leurs ennemis d'Asgard. Les nains, à qui on avait promis des trésors sans pareils, se mirent vite au travail. Grâce à leur savoir-faire incomparable, ils donnèrent naissance au sceptre Farleik, à la hache Hungrad, au fouet Kvalari et à l'épée Bloddrekk. Malheureusement, leurs créateurs furent dénoncés par Loki, ton père. Thor les mit à mort. »

Hel avait laissé son visiteur parler sans l'interrompre. L'histoire qu'il venait de raconter lui était inconnue et en même temps étrangement familière.

« L'épée que l'on a retrouvée aux côtés de Valgard... lâcha-t-elle dans un souffle. Je commence à comprendre.

— C'est bien l'une des quatre armes mythiques que ton fils a brandie face à mes soldats. Grâce à elle, il a pu venir à bout d'un serpent du Niflhel, alors qu'en temps normal il n'aurait jamais trouvé la force de réaliser un tel exploit...

— J'ai vu cette épée. Ce n'est rien de plus qu'un vieux bout de fer rouillé.

— Détrompe-toi. Lors de son séjour passé entre ces murs, elle a lentement perdu son pouvoir. Sa voix ne t'est pas parvenue car elle était trop faible. Cependant, traînée par ton fils jusque sur mon territoire, elle conservait suffisamment de volonté pour refuser de se laisser manier.

Les révélations de Nidhogg donnaient soudain du sens au récit de Valgard.

— Il m'avait parlé de cette impuissance étrange, cette fatigue insurmontable... C'était donc ça ?

— Privée de sa dose de carnage, Bloddrekk s'est nourrie des pouvoirs du gamin. C'est pourquoi ce dernier sentait son énergie le quitter au fil des secondes. Lorsqu'elle a transpercé le corps de Grabak, sa soif de meurtre s'est réveillée. En la voyant se nourrir du sang qui avait recouvert sa lame, je me suis rappelé cette vieille histoire. Oui, l'épée que les dieux ont tant redoutée est tombée entre les mains de ton fils ! Crois-tu qu'il s'agisse là d'un pur hasard ?

Hel mesura la portée de l'information. Elle déglutit bruyamment.

— Et tu n'as pas cherché à t'en emparer ?

— Pour quoi faire ? Revêtir cette forme humanoïde me fatigue terriblement et je me vois mal manipuler une épée minuscule sous ma véritable apparence. De toute manière, je suis convaincu qu'elle et ton enfant sont liés, désormais. La chance seule ne peut justifier que l'on ait retrouvée l'arme non loin de Valgard, après sa chute dans Hvergelmir. Le hasard n'a pas sa place dans notre existence, Hel... »

Il y eut un silence. Les deux souverains continuaient à se toiser, aussi immobiles que des statues de marbre noir, l'une assise et majestueuse, l'autre courbée dans une posture presque animale. Aucun ne bougeait : sans doute tenaient-ils à garder en eux tout leur pouvoir pour le libérer sur l'autre d'un seul coup, au cas où la situation dégénèrerait.

« Fort intéressant, dit Hel au bout de plusieurs secondes, mais je ne sais toujours pas pourquoi tu es venu jusqu'ici pour m'offrir ces présents.

— Bloddrekk a besoin de recouvrer ses anciennes forces. Elle doit être reforgée. Dans cette écaille, une nouvelle garde et un nouveau fourreau pourront être sculptés. Grâce aux yeux, l'épée saura voir le danger, d'où qu'il surgisse.

— Tu es fou. Il n'y a en Helheim aucun forgeron capable de réaliser un tel ouvrage.

— C'est pour cela que tu n'as d'autre choix que d'aller trouver les nains de Svarinshaug, répondit-il. Là-bas, se trouvent les descendants de ceux qui ont donné vie à cette épée.

— Comment peux-tu être sûr qu'ils accepteront de m'aider ?

— Ils nourrissent une haine farouche à l'égard des dieux, désespérant de pouvoir jamais leur faire payer l'assassinat de leurs ancêtres. Tu peux être tranquille, Hel, ils rendront à Bloddrekk sa gloire d'antan.

— Tu sembles avoir planifié jusqu'au moindre détail. Ce n'est pas pour rien que les Asgardiens se méfient de toi comme de la peste. Cela dit, je me demande toujours ce qui te pousse à agir de la sorte. Un pur esprit de revanche ?

Un sourire sous la capuche.

— Disons que c'est la curiosité. Je brûle d'envie de voir jusqu'où ton rejeton va pouvoir se hisser. Rares sont ceux qui osent défier les dieux et je dois avouer que les voir mordre la poussière me procurerait un plaisir des plus intenses. »

Hel ne savait que penser de l'attitude de Nidhogg. Après avoir tenté de tuer Valgard, il jurait ne vouloir que le bien du jeune homme sans pour autant s'étendre davantage sur ses réelles motivations. À quel jeu jouait-il, lui qui, le plus souvent, se tenait à l'écart des sordides manigances des autres immortels ? Le gigantesque serpent ne servait pas d'autres intérêts que les siens. Mais si s'associer à ce monstre ne s'avérerait peut-être pas la meilleure chose à faire, refuser son aide pourrait être pire encore. Valgard se retrouverait bientôt seul face au courroux des Ases et, sans alliés de poids, sa quête de justice serait sans doute condamnée à échouer misérablement.

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