Scène 4.

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Entre le Serviteur en tête de cortège, suivi de quatre GARDES, tous des hommes, portant un lourd cercueil noir. Tous semblent avoir pleuré ; d’ailleurs, certains ont toujours des larmes qui coulent. Pourtant, tous se maintiennent droit, portant d’un bras le cercueil, touchant de leur autre main leur longue épée. Le Serviteur s’arrête devant Dolores et s’incline ; son geste semble mécanique, un peu cassé.

SERVITEUR

Votre Altesse…

DOLORES

Serviteur.

SERVITEUR

Reine… voici votre roi. Comme vous l’avez réclamé.

Dolores observe pendant quelques secondes le cercueil porté par les quatre gardes, puis observe tous les gardes les uns après les autres, dans un lourd silence, brisé uniquement par des reniflements occasionnels.

DOLORES

Posez-le à côté du fauteuil.

Les Gardes échangent des regards et semblent hésiter ; finalement, après quelques secondes, ils obéissent. Une fois le cercueil au sol, les regards se posent sur le fauteuil, dans lequel trône Dolores. Elle pose sa main sur le coffre contenant le corps de son défunt mari.

DOLORES

Ah ! Mon roi ! Quelle douleur, oh ! Quelle douleur !

Elle s’effondre sur le bras du fauteuil, ses propres bras sur le cercueil fermé.

DOLORES

Oh, n’aimerais-je pas voir ton visage une dernière fois ! N’as-tu pas souffert dans tes derniers instants ? N’aurais-tu pas souhaité passer avec moi un peu plus de temps ? Oh, Serviteur !

SERVITEUR

Reine ?

DOLORES

Je te prends pour témoin ; ne suis-je pas miséreuse ?

SERVITEUR

Qu’est-ce qu’une reine sans son roi ?

DOLORES

Ah, Serviteur, une veuve bien malheureuse ! N’éprouvé-je pas de réconfort à le voir ici, enfin en sécurité ! Gardes !

Les Gardes, plongés dans une observation triste mais respectueuse du cercueil, ne semblent pas entendre. Le Serviteur bombe le torse.

SERVITEUR

Gardes !

La voix du Serviteur semble arriver aux oreilles des hommes qui se redressent et dirigent tous leurs regards vers lui.

SERVITEUR

N’avez-vous pas entendu cette pauvre reine endeuillée ? Elle n’est peut-être qu’une femme, mais elle est le nouveau roi !

Les Gardes se tournent à contrecœur vers Dolores. Un sourire satisfait monte aux lèvres du Serviteur.

DOLORES

Gardes ; n’avez-vous pas obéi aux ordres de votre roi ? N’est-il pas mort ? Obéissez à sa reine ! Protégez-le comme vous m’avez protégée moi, dans ce coffre impénétrable.

Elle s’approche des Gardes.

DOLORES

J’ai en moi une douleur inexprimable ; mon cœur porte un voile. Mais ne dois-je pas accepter le rôle dont j’ai hérité ? Nous devons tous accepter ce rôle désormais ; nous devons-tous nous plier à la volonté du destin. Ne m’avez-vous pas, avec talent, gardée ici toutes ces années ? Observez ce cercueil ! Voilà votre nouveau trésor ! Désormais vous le garderez chaque minute de chaque jour de chaque année ; protégez le corps du roi !

SERVITEUR

Votre Altesse, je crois que je ne vous comprends pas… n’allons-nous pas enterrer le roi ?

DOLORES, outragée

L’enterrer ? L’enterrer ? Serviteur, vous n’y pensez pas ! Crois-tu qu’un être tel que lui pourrait trouver le repos dans la terre, sous nos pieds ? Cet homme, ô ! Si supérieur ! Se faire marcher dessus ? Sais-tu ce que l’on trouve sous terre, Serviteur ?

SERVITEUR

Non, Votre Altesse ?

DOLORES

Des bêtes ! Des femmes !

Le Serviteur pousse une exclamation horrifiée.

SERVITEUR

Ah ! Comment n’ai-je pas pu y songer ? Un roi, sous nos pieds, alors qu’il n’a cessé toute sa vie d’être au-dessus de nous ! Toute une hiérarchie, renversée ! Non, vous avez raison, il faut le protéger ; il faut l’élever.

DOLORES

Oui, j’ai raison, j’ai raison ! Qu’il est terrible d’avoir raison dans cette situation ! Ecoutez mes paroles, Serviteur ! N’avez-vous pas peur que l’on cherche à le piller ?

SERVITEUR, horrifié

La personne du roi, piller ? Sûrement, personne n’oserait !

DOLORES

Ah, pauvre de toi ! N’es-tu pas naïf ?

SERVITEUR

Le suis-je ? Ah ! J’ai sous-estimé les indigents, qui même pour leur défunt roi n’ont pas de respect ! Gardes ! Ecoutez ! Obéissez ! Vous qui avez si bien protégé la reine ces dernières années ; vous qui, tel un important trésor, des regards impudiques l’avez préservée ; sur ce cercueil déportez votre regard. Vous n’aurez désormais qu’une tâche : protégez-le ! De jour et de nuit, ce cercueil surveillez ; n’abandonnez jamais ce bel écrin. Il est votre trésor.

Les Gardes se mettent à protester.

SERVITEUR

Silence ! Au roi n’avez-vous pas juré fidélité ?

DOLORES, d’un ton faussement innocent, réellement provocant

Gardes, quel est le problème ? N’avez-vous pas, durant ces dix dernières années, veillé sur moi ? Pas un jour de repos, aucun relâchement ! Vous quatre, toujours, sur ordres du roi, à vous relayer. N’étiez-vous pas zélé, à vous assurer que n’entre ou sorte aucun danger ? N’étiez-vous pas zélé, au point parfois même de rentrer me visiter, pour vous assurer que personne d’autre n’était présent afin de me supplicier ? Ah, n’étais-je pas impénétrable ! Messieurs, montrez envers votre roi un égal dévouement ! Ne vous inquiétez pas, pour votre labeur je vous ferai payer ; une forte solde vous sera allouée.

Les Gardes se font silencieux et baissent la tête.

SERVITEUR

Ah, Reine, n’êtes-vous pas admiratrice de leur travail ? Envers leur roi, envers leur reine, ne sont-ils pas fervents ?

DOLORES

Ah oui, quelle dévotion !

Dolores s’avance vers le cercueil et pose une main dessus.

DOLORES

Serviteur, gardes ; je suis encore une femme endeuillée. Je vous en prie, pour quelques heures encore, laissez-moi seule pleurer mon mari. Par la suite je consacrerai au royaume toute ma vie.

SERVITEUR

Ah, pauvre veuve ! Le royaume vous attend, prenez votre temps. Pleurez, pleurez, personne ne sera là pour vous observer. Quand vous serez remise, sortez.

Dolores demeure silencieuse. Les Gardes, abattus et vaincus, et le Serviteur, respectueux, sortent.

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