Chapitre 3

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C’est à cet instant-là que Jade est arrivée. Et c’est à ce moment-là que le drame a commencé.

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Elle entre, prenant bien soin de refermer la porte derrière elle. Dès que j’aperçois son visage, je suis béat. Mais je me dis intérieurement « Sin, ne souris pas comme un idiot ! Reste naturel. » Elle me dit bonjour. Je peux sentir sur elle l’odeur de La Petite Robe Noire, ce parfum irrésistible qu’elle porte chaque fois que l’on se voit. Une belle marque d’attention. Elle pose promptement ses affaires sur le buffet. Elle paraît surexcitée. Son visage s’illumine. Elle m’interroge :

- Sin ! Tu sais où est Ambre ?

- Je pense qu’elle doit être dans sa chambre ou dans la cuisine, pourquoi ?

A peine ai-je répondu à sa question qu’elle part d’un pas précipité dans la chambre. Elle doit avoir une bonne nouvelle pour sa sœur. Je la vois ouvrir la porte et la refermer aussitôt. Ambre ne devait pas se trouver dans la chambre. Enfin, j’entends la porte de la cuisine qui s’ouvre.

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Aussitôt, l’atmosphère semble légèrement plus lourde comme si un terrible orage allait éclater. Je n’arrive plus à respirer. Je panique, je ne sais pas ce qui m’arrive. Je me lève précipitamment. Je prends mon pouls, mon cœur bat la chamade. La tension est palpable. L’air est électrique. J’observe les alentours. Dehors les oiseaux se sont tus. Je n’entends plus une voiture rouler. Je ne perçois plus aucun bruit, si ce n’est ma respiration haletante. J’ai l’impression que je me trouve dans un film d’horreur, juste avant le passage qui effraie tout le monde. La scène autour de moi tire du surréaliste. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie et pourtant, il ne se passe absolument rien, pas de bruit, pas de personnes aux alentours. Je ne vois absolument rien d’animé autour de moi. On dirait que le temps s’est arrêté, et que je suis le seul qui puisse se mouvoir… Mais cela est impossible, enfin, je crois… Soudain, je pense à Jade, elle s’est précipitée dans la cuisine d’un air joyeux pour annoncer une bonne nouvelle à sa sœur. Le salon est à seulement quelques mètres de la cuisine. D’où je suis je devrai les entendre non ? J’ai un mauvais pressentiment. Je sens qu’il y a un souci. Je cours vers la cuisine. De loin, j’aperçois la porte qui est restée entrouverte. Je me dirige vivement vers elle et l’ouvre brusquement d’un revers de main. Ambre est en plein milieu de la cuisine. Son visage exprime de la sérénité. Tout semblerait normal, sans le silence assourdissant, et sans le sang qui découle de son flanc…

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La violence de la scène est inouïe. Le carrelage blanc contraste avec l’immense quantité de sang sur le sol. La main droite d’Ambre tient un couteau de cuisine teinté de rouge, sûrement l’arme qui l’a tué.

Ce que je vois devant moi est très éloigné de tout ce que j’ai pu entrevoir dans n’importe laquelle de mes séries policières préférées. Quand je les regarde à la télévision les homicides paraissent normaux, ils ne nous choquent pas. Comme si c’était une chose qui arrivait quotidiennement. Il y a souvent une musique au rythme lent qui vient renforcer l’ambiance inquiétante. Tous les acteurs sont télégéniques. Et surtout, dès l’arrivée des enquêteurs, un scientifique a déjà passé la scène de crime au peigne fin et vient annoncer l’heure et la cause du décès au responsable de l’équipe. Autrement dit, rien de ce que je vois actuellement. Un silence de mort règne dans la pièce. Je contemple son corps, la mort dans l’âme. Je demeure insensible devant cette scène, il faut que je raisonne avant tout par la logique. Je ne peux pas rester là devant la dépouille d’Ambre et la regarder se vider de son sang, je dois agir.

Jade est près de moi, non loin du cadavre de sa sœur. Elle est adossée contre le buffet. Elle se tient debout, immobile, paralysée par ce qu’elle vient de découvrir. Elle ne bouge pas d’un pouce. Ses mains sont posées sur ses lèvres, comme si elle se forçait à réprimer un cri atroce. Aucun éclat. Pas même un gémissement. Je ne perçois que le bruit de son souffle tumultueux. Son regard est plongé dans les ténèbres. Elle ne doit pas comprendre ce qui lui arrive. Malgré ma propre frayeur, il faut que je la sorte de là.

- Viens Jade, ne restons pas là. Allons au salon… Jade, tu m’écoutes ?

Aucune réponse. Son corps reste figé. Je me vois donc obligé de l’amener de force. Malgré ses protestations et ses coups de poings dans mon dos, je parviens à la saisir et la porter jusqu’au séjour. Je la dépose délicatement sur le canapé avant de retourner dans la cuisine.

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Je me souviendrai toujours de son visage plein d’expression à ce moment précis. Elle était complètement en transe, hors d’elle-même. Passez-moi l’expression, je ne pensais pas que le fait de simplement évoquer cette scène me mettrait dans un tel état. Rien que d’y repenser, je suis au bord des larmes. Par ailleurs, je fais mon possible pour ne pas pleurer à chaudes larmes.

Une fois la porte ouverte, je suis de nouveau horrifié. Je contacte la plupart des numéros d’urgence que je connais pour leur expliquer la situation. 15 – SAMU. 17 – Police. 112 – Numéro d’urgence européen. Par chance – enfin c’est ce que je croyais – un service de police est situé dans la ville, à proximité de la maison. Je me penche maintenant sur le macchabée étendu devant moi. Malgré ma faculté d’analyse élevée, je ne pourrai expliquer ce qui s’est passé. L’hypothèse la plus probable serait un suicide, étant donné qu’Ambre était seule dans la cuisine. Mais pourquoi ? Ambre n’avait pas de problèmes particuliers, que je sache. Mon regard est braqué sur le couteau. Je m’en empare et l’examine attentivement. Du sang coule encore le long de la lame. Décontenancé, j’ai encore du mal à comprendre et à réaliser ce qui s’est passé. Je me dis que je suis juste dans un cauchemar, que je vais bientôt me réveiller et que je passerai une après-midi tranquille avec Jade, comme tous les dimanches. Or le chaud fluide rouge qui ruisselle sur mes mains me ramène bel et bien à la réalité. Soudain, alors que je suis encore penché sur le corps de la défunte avec le couteau entre mes doigts, j’aperçois dans la vitre le reflet d’un flic en uniforme qui entre dans la pièce. Un chauve musclé d’une quarantaine d’année avec des grands airs. Enfin quelqu’un qui pourra m’éclairer sur ce qui s’est passé et calmer la situation, me dis-je. Je me retourne. Il affiche un air effaré, sûrement provoqué par l’horreur de la scène. Je lui lance un regard compatissant. Puis au moment où je me lève pour quitter la salle et lui laisser la place, il me saisit fermement les bras et me plaque contre le mur. Il me passe ensuite les menottes. J’ai à peine le temps de gémir qu’il m’annonce mes droits :

« Vous êtes en état d’arrestation pour homicide volontaire. Vous avez le droit de garder le silence. Si vous renoncez à ce droit, tout ce que vous direz pourra être et sera utilisé contre vous devant une cour de justice. Vous avez le droit à un avocat et d’avoir un avocat présent lors de l’interrogatoire. Si vous n’en avez pas les moyens, un avocat d’office pourra vous être accordé par la Cour. Durant chaque interrogatoire, vous pourrez décider à n’importe quel moment d’exercer ces droits, de ne répondre à aucune question ou de ne faire aucune déposition... »

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Un coup d’œil à ma montre me suffit pour m’apercevoir qu’il est minuit passé. Je vais me coucher, le réveil sera dur demain. La suite attendra. Le temps de me brosser les dents et direction mon lit et le pays des rêves…

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