Chapitre VI  1/2

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Bouleversement




Jamais un vol Saigon-Paris ne lui a paru aussi triste. À chaque affichage de la distance parcourue sur l’écran central, Yann repense à Lưu Ly qui s’éloigne. Avec le repas du soir, il a pris un apéritif et boit du vin, attendant de l’alcool qu’il soulage son coeur et l’aide à s’endormir plus facilement. Les films, il les a déjà vus à l’aller, les hôtesses, non, mais elles ne l’intéressent pas.

Durant son transit à Paris, il a remis sa veste ; il doit bien y avoir vingt-cinq degrés de moins qu’à Saigon où il se trouvait encore la veille, selon son estimation. En fin de matinée, il arrive à l’Euroairport où l’attend l’oncle Martin à qui il avait communiqué le numéro de vol, quelques jours auparavant. L’homme de soixante-six ans, encore bien dynamique, l’accueille à bras ouverts.

– Heureux de te retrouver, mon gars.

– Moi aussi, répond Yann avec toutefois moins d’enthousiasme.

– Tu verras, je suis sûr que ça ira, dit Martin pour essayer de lui remonter le moral. Tu as faim ? Je t’emmène manger...

– Pas trop... Tu sais bien, toutes ces heures passées assis dans l’avion...

– Comme tu veux. Tu préfères que je te ramène chez toi ?

– Ouais. Je vais me débarbouiller et peut-être faire une sieste... Mais, si tu veux, on mangera ensemble, ce soir. Je viendrai chez toi dans l’après-midi ; j’ai pas mal de choses à te raconter...

– Tant mieux ! Si tu veux causer, c’est bon signe, mon gars...

– J’espère !

Martin dépose Yann chez lui. Il retrouve ce 3 pièces sur lequel il avait jeté un dernier regard il y a deux semaines en pensant qu’il ne le reverrait peut-être plus. Sur la table du salon, une enveloppe, celle qu’il avait laissée pour Martin, ses dernières volontés au cas où il ne reviendrait plus. Il la jette à la poubelle et enclenche le disjoncteur principal. Il fait froid. Il allume les radiateurs en commençant par ceux de la salle de bains et sa chambre. Il se rend dans la cuisine. Tout est silencieux. Il manque le ronronnement du réfrigérateur. Il en ouvre la porte pour tourner le bouton de mise en marche. Il va falloir faire des courses, il est vide ; en revanche, il reste du café moulu. Yann s’en prépare une petite cafetière, ça le réchauffera un peu le temps que la température de l’appartement soit confortable. En attendant, il défait ses bagages. Son sac à dos et sa valisette vides, il s’assied un instant dans le canapé en buvant une tasse. Il ôte sa veste et en sort d’une petite poche fermée par une glissière le collier de Lưu Ly. Il l’observe le temps de finir son café. Au bout de la chaînette dorée, le médaillon comporte en relief un dragon dont le museau, une patte et la queue dépassent du disque qui le supporte et avec lequel il forme un seul bloc.

Yann pose l’objet sur une étagère de son meuble de salon, à côté de la matriochka, puis il va se doucher.

Avant d’aller faire une sieste, il prend son portable pour appeler Lưu Ly.

« Pas de réseau ? » constate-t-il, un peu énervé. Il se rappelle alors qu’il y a encore la carte sim du Viêt Nam dans son appareil. Il la remplace par celle de son opérateur habituel. Les appels manqués, il s’en occupera plus tard, il veut d’abord entendre la voix de sa chérie.

– Alô ?

– C’est Yann. Tu vas bien ?

– Oui, ça va. Tu arrives bien à la maison ?

– Oui. Chez moi, je me sens seul. Tu ma manques déjà...

– Toi aussi.

– Et ta maman, elle prend ses médicaments ?

– Oui, je fais attention.

– Et tu as rendu visite à ton père ?

– Oui. Il rentre à la maison vendredi… Et toi tu vas chez le docteur déjà ?

– Mais non, je viens d’arriver ! Je vais téléphoner demain…

– Tu dois faire vite, tu sais, hein !

– Ne t’inquiète pas... Tu as mangé déjà ?

– Non. Mais maintenant maman apporte le riz.

– Bon, alors je vais te laisser manger. Moi, je vais dormir un peu… Je t’appelle demain, tu veux ?

– Bien sûr ! Je pense à toi beaucoup...

– Moi aussi... Je t’aime, Lưu Ly...

– Je t’aime, Yann...

Vers le milieu de l’après-midi, Yann sonne chez son oncle Martin.

– Alors, t’as pu roupiller un peu ?

– Oh, une bonne heure ! Après je suis allé faire quelques courses...

– Ce soir je te propose d’aller manger une pizza, ça te va ?

– Ouais.

– Café ? demande Martin en lui indiquant un pouf.

– Je viens d’en boire un avant de partir.

– Bon, installe-toi et raconte !...

Yann s’assied et commence son récit :

– En fait, quand je suis parti, tu m’avais presque convaincu de revenir mais, dans l’avion qui m’a emmené au Viêt Nam, j’ai ressassé, déprimé et, en fin de compte j’en étais revenu à mon idée initiale : finir mes jours là-bas... en me suicidant pour pas passer par des souffrances...

– Je me doutais que tu risquais de craquer, alors j’avais contacté Cam...

– Et moi, je me doutais que tu allais me faire chaperonner, alors je lui ai fait faux bond !

– On a vu ! dit Martin en secouant la tête.

Yann raconte ses premiers jours au Viêt Nam jusqu’au moment de sa rencontre avec Liêm.

– C’est lui qui m’a amené à réfléchir... Mais pas seulement lui... Et il m’a donné un Bouddha Rieur porte-bonheur en me disant qu’il me revenait de droit, mais je ne sais pas pourquoi...

– Et le pêcheur qui t’a sauvé, tu es allé le voir ?

– Oui ! Mais là, tu vas voir comme c’est surprenant. D’abord, est-ce que tu te rappelles de cette fille que j’avais rencontrée en 2010, je t’en avais parlé...

– Celle qui est « tombée à tes pieds » ? demande Martin avec un soupçon de plaisanterie.

– Oui, si on peut dire...

– Ce serait elle qui t’a sorti de l’eau ?

– Non, quand même pas ! Mais tu n’es pas tombé loin : c’est son père !

– Ben dis donc ! Alors, grâce à lui, tu l’as retrouvée, elle !

– Exact !

– Et je flaire une histoire sentimentale là-dessous, non ?

– Tu as toujours eu du flair, tonton !

– Je te connais, je sais que tu es quelqu’un de sentimental...

Yann poursuit ensuite son récit jusqu’au départ de la mère de Lưu Ly, la suite ne le regardant plus.

– Eh ben, tu t’es pas ennuyé ! Et tu as vachement bien fait d’aider cette famille... Finalement, j’ai maintenant une involontaire alliée pour te motiver à te soigner, n’est-ce pas ?

– Oh, oui ! confirme Yann se donnant un air d’enfant ayant fait des bêtises.

– Mais y a un truc qui me turlupine un peu... Tu as parlé d’un Bouddha Rieur...

– Oui… et alors ?

– Attends...

Martin laisse un instant le jeune homme au salon pour aller dans sa chambre. Yann l’entend fouiller dans une armoire.

Il jette un regard sur la pièce. Il est souvent venu rendre visite à son oncle mais il n’a jamais vraiment prêté attention à son appartement.

Oncle Martin est un « soixante-huitard » ; il avait 21 ans en mai 68. Cette année-là, il n’a pas participé aux évènements, il est rentré en France parce qu’appelé sous les drapeaux, mais il en a tout de même hérité la mentalité.

Célibataire endurci – il veut rester libre, dit-il toujours – il n’a jamais fondé de famille, voilà pourquoi il considère Yann un peu comme un fils, surtout depuis la mort de Didier, son frère, le père du jeune homme.

Et son intérieur ressemble visiblement à celui d’un célibataire, voyageur invétéré de surcroît, qui rapporte nombre d’objets souvenirs dont il pare son logement. Yann vit seul aussi, il a cependant opté pour arranger son appartement dans un style plutôt contemporain ; « chez oncle Martin, le style c’est qu’il n’y en a pas », se dit Yann avec un sourire compréhensif.

– Bordel, où c’est que j’ai fourré cet album ! s’exclame oncle Martin en revenant, visiblement énervé.

– Tu cherches quoi ?

– Un album de photos...

– Et là, sur l’étagère, celle en teck...

– Non ; ça c’est des photos de voyage… Je cherche des photos de famille, du temps où on habitait au Viêt Nam...

– Dans la malle de voyage, là... propose Yann en indiquant un vieux coffre.

– Non ; ça, c’est la malle qui appartenait à tes grands-parents. C’est tout ce qui reste de leur vie là-bas. C’est Cam qui nous l’avait conservée et remise à ton père et moi, après leur mort... On l’a ouverte qu’une seule fois, juste pour voir ce qu’il y avait dedans et... Bon sang ! Tu as raison ! C’est là que j’ai rangé l’album il n’y a pas longtemps, à sa place initiale, finalement ! Hou là, je crois que l’âge commence à me jouer des tours ! dit Martin en agitant l’index.

Il ouvre la malle et en sort le fameux album, puis tourne les pages, l’une après l’autre, jusqu’à celle qui l’intéresse et qu’il vient montrer à Yann.

– Tu vois, là : une statuette de Bouddha Rieur. Figure-toi que c’est un moine qui l’avait donnée à mes parents. Coïncidence étrange, non ?

– C’est un peu petit sur la photo mais c’est vrai qu’elle ressemble beaucoup à celle que j’ai reçue, sauf...

– Sauf quoi ?

– Celle-ci n’a pas de coquillage.

Martin regarde une nouvelle fois la photo en mettant ses lunettes.

– C’est vrai, admet-il.

– Pourtant, y a un truc bizarre : la forme du bras du personnage fait penser qu’il devrait être en train de tenir quelque chose...

– Eh oui... En fait... Attends que je me rappelle... Je devais avoir dix, onze ans à l’époque... Oui, c’est ça, il y avait un truc long comme ça, je ne crois pas que c’était un coquillage, mais je l’avais cassé en jouant avec la statuette à l’insu de mes parents... D’ailleurs ils s’en sont doutés après... Mais sans preuve... Ça pouvait être quelqu’un d’autre, tes grands-parents étaient très accueillants... évoque Martin avec un sourire néanmoins empreint de culpabilité.

– Et qu’est-ce qu’elle est devenue, cette statuette ?

– J’en sais rien... À l’époque, ça craignait pas mal, là-bas ; tes grands-parents en sont morts, comme tu sais... Tout ce que Cam a pu récupérer, il l’a mis dans cette malle ; le reste...

– Et le Bouddha Rieur n’y était pas ?

– Eh, non... répond Martin en soupirant. Mais le tien, tu l’as mis où ?

– Je l’ai donné à Lưu Ly, en souvenir.

– Bah ! C’est pas important... conclut Martin. Il regarde machinalement le coucou de la Forêt Noire accroché au mur et qu’il a rendu muet pour passer des nuits plus tranquilles. Oh ! On cause, on cause et il est pratiquement l’heure d’aller manger ! s’exclame-t-il. Allez hop ! On y va ! T’as pas la dalle ?

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