CHAPITRE V - 2/4

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On ne peut pas dire qu’on voit souvent Yann à la pension, en ce moment. Cela n’étonne pas la patronne auprès de qui il vient relouer la honda, dès le lendemain. Elle connaît ce client fidèle comme quelqu’un ayant la bougeotte, toujours enclin à découvrir les alentours et la vie locale. Ce dont elle ne se doute pas, c’est que les raisons actuelles de ses fréquents déplacements trouvent leur source à Phan Thiết où une jeune femme exerce une forte attraction sur lui. Et c’est là-bas qu’il se rend ce lundi. S’il vient en ville dès le matin, c’est pour retirer de l’argent et faire quelques emplettes ; il n’ira chez Lưu Ly que dans l’après-midi, comme convenu, car il ne veut pas la perturber dans son organisation ni lui donner l’impression d’envahir son quotidien. Voilà pourquoi il choisit également d’éviter le marché habituel et son quartier en allant prendre un bol de phở, cette « soupe de nouilles » traditionnelle plus près du centre.

Il a pris place à une table proche de la rue d’où il peut observer l’effervescence matinale tout en prenant son petit-déjeuner. Comme à l’habitude, la circulation est intense mais moins frénétique qu’à Saigon. On y voit aussi plus de vélos, moins d’autos et les marchandises transportées témoignent de l’activité maritime de la ville. L’œil averti reconnaît les barriques de bois destinées à la saumure de poisson qu’un camion va livrer à la fabrique de nứơc mắm et, accroché sur une moto cheminant en sens inverse, un amoncellement de cubitainers de cette sauce destinés à la vente. Un tricycle motorisé passe, sa benne à l’avant remplie de filets de pêche, un autre encore, chargé d’une barque ronde qui dépasse de tous côtés, zigzague dans un concert perpétuel de klaxons et de pétarades que quelque poids lourd rescapé des années soixante assortit d’un hoquet de fumées noires .

Rien de surprenant à tout cela aux yeux de Yann. En revanche, un détail attire son attention. Plutôt une silhouette, à une centaine de mètres de là. Une silhouette familière. Celle de Lưu Ly, semble-t-il ! Le chouchou rouge dans ses cheveux et le casque gris dont elle se coiffe maintenant ne laissent plus de doute. « Décidément, le destin joue les provocateurs, se dit Yann ; même quand je cherche à éviter de la voir, elle apparaît devant mes yeux ! »

La jeune femme s’en va, arrive dans sa direction et passe devant lui de l’autre côté de la rue, sans l’apercevoir, absorbée par le trafic. Au carrefour suivant, elle tourne et disparaît. Vu l’orientation prise, elle rentre chez elle, selon Yann.

Son repas fini, il décide de faire un petit tour à pied. Remontant la rue en sens inverse de celui qu’a pris Lưu Ly, il arrive à la hauteur de l’endroit d’où elle est partie. Se succèdent là une pharmacie, une bijouterie et une petite agence de tourisme proposant des visites dans la région. Parmi les illustrations sur les panneaux, la photo d’une statue toute blanche de Bouddha allongé donnent une idée au jeune homme : il va proposer une excursion à Lưu Ly et, pourquoi pas, à Tà Cú, justement.

Vers quinze heures, Yann gare son deux-roues devant la maison des Hoàng, prenant la place d’un autre qui vient de partir, chargé de gros sacs transparents gonflés de textiles multicolores. Lưu Ly apparaît sur le seuil en pyjama, ce qui est ici une tenue en tissu léger que l’on porte chez soi. Le vêtement, avec ses petites fleurs rouge carmin sur fond blanc, met en valeur sa peau bronzée. Mais il manque quelque chose, note Yann : elle ne porte pas son pendentif. « Elle ne le porte peut-être pas constamment », se dit-il.

– Oh ! Tu viens déjà ?

– Je peux repartir si tu veux !

– Non, non ! Mais je pensais tu viens à environ 4 h... Maman n’est pas encore rentrée… Viens asseoir sur le fauteuil.

Yann prend son sac et entre. Il l’ouvre ensuite pour en tirer deux paquets de café et trois briques de lait – des denrées pas très bon marché ici – qu’il dépose sur la table tandis que Lưu Ly cherche la théière et des glaçons. Lorsqu’elle revient, le plateau dans les mains, elle marque un arrêt de surprise puis le pose à côté des présents.

– Tu as encore apporté des choses !?

– Tu aimes le café, non ? Et le lait, c’est bon pour la santé, surtout pour les os !

– Mais pourquoi tu fais ça ?

La question embarrasse un peu Yann qui ne l’attendait pas. Alors qu’il s’apprête à donner une explication, la mère de Lưu Ly rentre à la maison. Il se lève et la salue. Elle aussi étonnée questionne sa fille.

– Anh Yann, indique laconiquement cette dernière.

– Tại sao ? demande encore sa mère.

Yann reprend alors la parole pour répondre à leur interrogation commune en regardant Lưu Ly :

– Grâce à ton père, j’ai eu une deuxième chance et, pour moi, vous êtes comme ma famille… Tu sais bien, Lưu Ly, que je n’ai plus que mon oncle Martin… explique Yann en s’arrêtant là, de peur d’en dire trop.

Lưu Ly traduit à sa mère qui remercie le jeune homme et va ranger ses courses, tandis que la jeune femme monte se changer, laissant patienter Yann au salon après lui avoir servi un verre de thé glacé.

Lorsqu’elle redescend, elle repasse par la cuisine avant de rejoindre Yann. Sa mère et elle ont une conversation animée dont il perçoit et comprend une partie. Pas grand-chose, mais suffisamment pour prendre une décision. Lorsque Lưu Ly reparaît, il se lève :

– Lưu Ly, je dois partir.

– Pourquoi ? demande-t-elle l’air déçu.

– J’ai oublié quelque chose, il faut vite que j’aille en ville ; je serai de retour d’ici une demi-heure, je pense. Est-ce que je peux laisser le sac ici ?

– Oui, bien sûr ! répond-elle, surprise.

– Alors à tout de suite ! dit Yann en mettant son casque.

Comme prévu, il est de retour une demi-heure plus tard, un grand sourire aux lèvres. Lưu Ly est en train de préparer les affaires qu’elle emportera pour son père à l’hôpital. Elle raconte à Yann que, selon les dires de sa mère, celui-ci a changé de chambre, qu’il est maintenant installé plus confortablement et que la qualité des soins s’est également améliorée depuis qu’il a remis ce matin à l’administration un paiement conséquent, ce qui a été rendu possible grâce à l’enveloppe de Yann.

– Merci beaucoup, Yann, dit Lưu Ly avec un regard ému.

– Merci à vous !

– À nous ?

– À ton père, bien sûr mais aussi à ta maman qui est très gentille et à toi aussi qui illumine ma vie.

– Illumine ?

– Oui… Je t’expliquerai… En tout cas, j’aime beaucoup être avec toi, tu sais…

– Moi aussi, avoue à son tour la jeune femme.

Ils se regardent un instant sans rien dire. Puis Yann s’enquiert :

– Ah ! Tu as parlé à ta maman pour la consultation à Saigon ?

– Oui, elle est d’accord. Papa a insisté avec elle et il a donné le reste de l’argent dans l’enveloppe. Mon oncle peut venir à l’hôpital et mon cousin aussi.

– Bon, alors, maintenant on va téléphoner à l’hôpital franco-vietnamien.

– Oui. J’ai cherché le numéro. Voilà... dit la jeune femme en tendant un morceau de papier.

Yann appelle avec son portable, demande à dessein un interlocuteur parlant le français, et obtient sans difficulté un rendez-vous avec le médecin spécialiste des poumons. Ce sera pour dans quatre jours, vendredi matin de cette semaine.

– Si tu veux, on part un peu plus tôt, tout à l’heure et on va en ville réserver des places dans un car pour Saigon.

– Alors c’est mieux partir maintenant.

Arrivés chez l’autocariste, Yann reste dehors, à l’écart, laissant Lưu Ly s’occuper de l’achat des billets ; elle obtiendra un meilleur prix que lui avec son visage occidental. Mais avant qu’elle n’entre, il doit préciser que, pour lui, ce ne sera qu’un aller simple car dimanche prochain il prend l’avion pour retourner en France. À l’évocation de cette réalité, une ombre de tristesse passe dans le regard des jeunes gens. Puis il sort une liasse de dôngs et les tends à la jeune femme pour le paiement des places.

– Non !

– Si ! Sinon je ne viens pas avec vous, insiste-t-il.

Lưu Ly ressort vingt minutes plus tard avec les tickets en main.

– Départ jeudi midi pour l’arrivée à Saigon le même soir. Retour pour maman et moi, samedi matin... Mais on peut reporter, précise Lưu Ly.

– Pour les deux nuits, je vais réserver à l’hôtel Lavender.

– Il y a ma tante...

– Tu préfères aller chez ta tante ?

– Ben... Sa maison est petite, mais…

– Alors ce sera l’hôtel. J’ai le numéro, j’appelle tout de suite.

Lors de la visite à l’hôpital ils trouvent meilleure mine au blessé qui, le moral aidant, a également bon appétit. Ils l’informent à propos du voyage à Saigon, ce qui le met en joie. Sur les coups de 18 h, ils le quittent pour rentrer dîner à la maison où des calamars farcis les attendent.

Pendant le repas, la mère de Lưu Ly en profite pour connaître un peu mieux le jeune homme et lui pose essentiellement les mêmes questions que celles de Lưu Ly la veille. Cette dernière, peut-être pour la rassurer sur sa prudence, répond certaines fois à la place de Yann qui confirme ou apporte quelques précisions, leur apprenant entre autres qu’il possède un appartement à Huningue en Alsace, qu’il a déjà vécu avec quelqu’un pendant deux ans et qu’il a perdu son emploi mais qu’il envisage de créer sa propre entreprise de graphiste en publicité. Ce dernier détail étant un peu édulcoré puisque, s’il avait effectivement ce projet en tête par le passé, il avait fini par l’abandonner depuis.

Il n’aborde cependant pas le sujet de sa maladie. Il se rend d’ailleurs compte que, plus il attend, plus il sera difficile et douloureux de l’évoquer. Il se promet cependant de le faire avant son départ.

La conversation se centre ensuite sur Lưu Ly à l’initiative encore de sa mère. Lorsque il est question de sa vie à Saigon où elle a travaillé chez sa tante, la jeune femme annonce d’elle même, par égard pour la franchise de Yann, qu’elle a fréquenté quelqu’un pendant un an environ, l’année passée, ce qui ne manque pas de provoquer un petit pincement au cœur du jeune homme qu’il évacue aussitôt en se raisonnant.

Sans le dire, les jeunes gens se rendent bien compte que la maman a une idée derrière la tête. Elle finit par exposer ce qu’elle a déjà dit à Lưu Ly la veille et qui lui avait arraché cette petite exclamation, à savoir que, quelque temps auparavant, un devin lui a prédit que sa fille épouserait un « Tay » – un occidental – de caractère gentil et qui lui permettrait de réaliser un rêve. Cette fois, la jeune femme ne proteste pas. Elle attend la réaction de Yann. Celui-ci, justement, ne sait trop comment réagir ; son avenir à lui semble plutôt compromis et ce n’est pas un devin qui le lui a dit. Il aimerait tant déclarer à la jeune femme : « Lưu Ly, mon souhait le plus cher est d’être ce Tay » mais ce serait faire de façon sous-jacente une promesse pour le futur qu’il sait avoir peu de chances de pouvoir tenir. Il s’en sort finalement avec une pirouette :

– Je ne sais pas si le devin a raison mais je souhaite de tout cœur que Lưu Ly réalise ses rêves, car elle le mérite… et je pense que le Tay qui l’épousera aura beaucoup de chance…

Un instant de silence suit cette déclaration que Lưu Ly vient de traduire à sa mère pendant lequel tous trois poursuivent leur repas silencieusement en songeant vraisemblablement à la portée de cette phrase. Les jeunes gens ont encore besoin de temps, leur première rencontre à Saigon et ces deux dernières journées c’est un peu juste pour pouvoir s’engager, doit bien admettre la maman qui croit cependant dans le coup de foudre et dans les prédictions dont elle a gardé momentanément une partie pour elle. En effet, le devin avait également ajouté que le Tay en question quitterait sa fille par deux fois avant de se fixer avec elle, et encore qu’en joignant leurs capacités, ils auraient une situation aisée. La jeune femme, quant à elle, ne peut, pour les mêmes raisons que sa mère, pas attendre une réponse tranchée de Yann, même si cela aurait pu la rassurer… et lui faire plaisir.

Après un bref moment, Yann reprend la parole en s’adressant à Lưu Ly :

– Comme on s’en va jeudi pour Saigon, je voudrais te proposer, avant ça, un petit voyage d’une journée à Tà Cú... Ça te dit ?

Lưu Ly regarde sa mère qui, ayant assez mangé, se lève pour les laisser entre eux. Elle n’hésite pas à l’encourager ; depuis quelques temps la jeune femme se consacre beaucoup à sa famille, une sortie lui fera du bien.

– D’accord. Tu veux aller quand ?

– Demain ! Comme ça, mercredi on peut encore rendre visite à ton papa avant le départ, propose Yann en finissant son assiette.

– Mais il faut partir le matin et je n’ai pas préparé manger.

– On s’arrêtera simplement sur la route quand on a faim. Je veux que tu en profites et pas que tu te donnes encore du travail.

– Bon… On va comment ?

– Xe honda !

– Tu connais le chemin ?

– Je regarderai sur Internet, quand je serai rentré à Hoa Biển. Et puis on pourra toujours demander au gens sur la route... Si je viens te chercher demain matin à 9 h, ça va ?

– Oui, bien sûr ! confirme Lưu Ly en rassemblant les assiettes vides sur le plateau.

– Alors, je vais pas rentrer trop tard, ce soir.

– Tu veux boire un café ?

– Oui, je veux bien ! répond Yann, toujours enclin à gagner quelques minutes en présence de la jeune femme.

– Maman a fait chauffer l’eau... Cà-phê đen ou sữa đá ?

– Cà-phê đen.

Lưu Ly se rend à la cuisine en débarrassant ce qui reste sur la table et va préparer le filtre pour le café. Pendant ce temps, Yann fouille dans la poche de son pantalon et en sort un petit étui de papier qu’il pose derrière lui sur le fauteuil.

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