Chapitre II - Le dernier voyage

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6 h 25. L’A320 atterrit sur le sol de Saigon. Les passagers récupèrent leurs bagages à main ; les traits de leur visage accusent les douze heures et demie de vol qui les séparent de Paris. Ici, la journée commence ; là-bas, c’est le milieu de la nuit. Les portes s’ouvrent. On avance à petits pas jusqu’à la sortie de l’appareil puis l’allure se fait plus pressante pour arriver aux guichets de la police et de l’immigration où l’on patiente en fonction de la bonne volonté du fonctionnaire, selon qu’on soit étranger ou vietnamien.

L’homme, un sac à dos sur l’épaule, visiblement pas rasé depuis trois jours, se présente à son tour avec son passeport. Le policier l’observe, lui demande d’ôter ses lunettes sombres, compare avec la photo officielle et effectue une recherche informatique. Puis il l’interroge dans un anglais compréhensible sur le lieu et les raisons de son séjour en vérifiant la validité du visa.

– Where you go ?

– Saigon.

– What hotel ?

– Lavender.

– You come in Viêt Nam for what ?

– Tourism.

Finalement, il rend le passeport et fait signe de passer.

L’homme se dirige tranquillement vers les toilettes où il en profite pour se rafraîchir le visage tandis que les autres voyageurs se hâtent vers la réception des bagages. Il se rend ensuite directement au contrôle des douanes. Il pose son ballot sur le tapis du scanner auprès duquel tout le monde s’agglutine avec ses affaires et passe de l’autre côté pour le récupérer. Une douanière l’interpelle en pointant une valise :

– Is this your luggage ?

– No.

Il n’a pas de bagages, juste un sac à dos.

Il sort du hall et marque un temps d’arrêt ; la chaleur et la moiteur caractéristiques de la ville contrastent avec la fraîcheur d’avril dans laquelle il baignait encore hier.

Il ne lui faut pas deux minutes pour trouver un taxi dans lequel il monte.

– Khách sạn Lavender, đường số 41, quận 4, indique-t-il comme destination au chauffeur.

La ville défile sous ses yeux avec ses parcs, ses innombrables commerces et sa circulation dense de cyclomoteurs auxquels, année après année, les voitures se mêlent de plus en plus nombreuses avec une nette prédominance de marques japonaises et coréennes.

Arrivé à l’hôtel, il s’enregistre et paie la nuit d’avance puis il monte dans sa chambre. Elle est spacieuse, les murs et les draps de couleur violette évoquant la lavande sont assortis aux boiseries de teinte teck qui composent placards et mobilier. Le matelas qu’il juge confortable et la climatisation lui permettront de passer ces deux premières nuits dans de bonnes conditions.

Il se rend dans la salle d’eau pour prendre une douche bienfaisante, laissant couler longuement l’eau sur son corps en fermant les yeux, ce corps qui ne lui servira bientôt plus.

Il va ensuite s’allonger, gagné par la fatigue du voyage.

Un claquement de porte dans le couloir le réveille. Couché sur le côté, il lui suffit de jeter un coup d’oeil à son portable en charge sur la table de chevet pour savoir qu’il est onze heures. Il a faim.

À la réception, on lui suggère un petit restaurant où il trouvera une grande variété de plats et de desserts locaux, à cinq minutes à pied de là seulement.

L’après-midi, il le passe à flâner dans les rues de la ville, à boire cafés et jus de canne, à déguster ces en-cas que des vendeuses ambulantes accroupies à côté de leurs popotes proposent aux passants, ou à s’asseoir aux terrasses pour observer la vie trépidante de la cette capitale économique.

Au centre, il se promène près du marché où l’on ne manque pas de lui proposer chapeaux, cartes postales et autres livres. Mais ce qui l’intéresse, qu’il souhaite revoir une dernière fois, se trouve dans la halle : ces boutiques d’artisanat local qui exposent les quadriptyques finement nacrés, les éventails majestueux aux couleurs vives, les petits objets ouvragés et les statuettes de bois aux essences diverses représentant des animaux ou des personnages tels que ce Bouddha rondouillard qui semble lui adresser un large sourire. Plus tard, il poursuit son chemin dans le premier arrondissement et finit par s’installer à la table d’un restaurant en face de la « Financial Tower ». Il regarde de bas en haut cette tour, inaugurée deux ans et demi auparavant, qui culmine à plus de 260 m avec un héliport aux deux tiers de sa hauteur, pointant en surplomb, comme une langue tirée. Il se dit qu’il aurait pu sauter de là-haut...

La nuit tombe déjà. Il flâne encore le long des rues dans le quartier des affaires avec ses restaurants européens et ses boutiques de luxe où commencent à s’illuminer de leurs néons multicolores les immeubles rivalisant de design et de taille.

Il est fatigué de marcher. Il s’arrête un instant au bord du trottoir et consulte sa montre. Il doit s’occuper de son voyage. Un taxi ralentit auquel il fait signe, et se fait déposer rue Lê Lợi où il achète un aller simple pour Mũi Né. Départ le surlendemain à huit heures, devant l’agence.

Deux jours après, vers 7 h 30, il entre chez le voyagiste auprès duquel il retire un autre ticket réservé pour lui par un tiers et qu’il donne, une fois ressorti, à un homme vietnamien. Tous deux montent dans le car en présentant leur billet au chauffeur et vont prendre place, lui au fond, le Vietnamien dans la zone centrale. Cinq minutes après, ce dernier redescend puis s’en va. Lorsque la plupart des passagers sont assis, il va s’installer sur le siège laissé vacant de fait.

Le car démarre.

Il redresse le dossier pour adopter une position assise mais, dès les premières secousses, le dossier redescend. Si, vu de l’extérieur, le véhicule donne l’impression d’être récent, ce ne semble pas être le cas de l’équipement intérieur : pour garder le dos droit, il doit maintenir une pression sur la manette de réglage du siège ; certaines buses de ventilation sont absentes et les voyageurs qui ne veulent pas recevoir l’air climatisé en pleine figure, n’ont d’autre solution que de boucher l’aérateur comme certains l’ont déjà fait à l’aide de papier ou avec un sachet plastique roulé en boule. En revanche, les toilettes ont été supprimées au bénéfice de meilleures conditions de voyage en termes d’odeurs. « Mais vu le prix du billet, on ne peut pas être trop exigent », se dit-il.

Par la fenêtre il voit défiler la banlieue de Saigon avec ses ponts qui se sont multipliés, ses nouvelles constructions et ses nombreuses entreprises de travaux public et du bâtiment témoignant, en particulier dans cette zone, du dynamisme immobilier. Le paysage se fait ensuite plus campagnard ; les rizières, quelquefois squattées par des élevages de canards, alternent avec les villages où les petits commerces se succèdent en enfilade tout au long de la route assez cahoteuse par moments. Des manguiers suspendent leurs fruits à mûrir au soleil auprès de la terre rouge creusée par l’homme et ravinée par les eaux. On peut encore voir des buffles tirant le soc, montés par des enfants qui les taquinent du bâton tandis que d’autres broutent en liberté jusqu’à la chaussée.

Ça aussi, il va devoir le quitter...

Une heure après le départ, il prend son sac et retourne s’installer à l’arrière du car. Personne ne semble prêter attention à ce manège habituant les voisins des deux sièges concernés à les voir temporairement inoccupés ; si certains ont le nez collé à la vitre, d’autres sont plongés dans leur lecture ou bien s’adonnent à des jeux vidéos sur leurs mobiles.

Après deux heures de route, il commence un peu à stresser. En principe, il est prévu une pause toilettes à mi-chemin. Dans le secteur, les lieux pour faire escale ne manquent pas avec leurs aires de stationnement aménagées pour les cars, leurs grandes salles de restauration et leurs petits commerces annexes qui ouvrent leurs bras aux touristes.

Si personne ne réclame auprès du chauffeur, il va devoir y aller lui-même faute de quoi l’arrêt pourrait passer aux oubliettes. Or, justement, il ne veut pas se faire remarquer, cela risquerait de contrarier ses plans. Cette pensée à peine estompée, une dame se lève et se dirige vers l’avant pour échanger quelques mots avec le conducteur qui répond en levant les cinq doigts de la main. « Dans cinq minutes, on s’arrête » comprend-il en esquissant un sourire de soulagement.

*

– Àlô !

– Cam ?

– Vâng...

– C’est Martin !

– Ah ! Martin... Tu es déjà réveillé ?

– Oui, je dois partir à Paris de bonne heure... Je venais aux nouvelles...

– Tout va bien. J’ai appelé l’agence à Saigon ; il a bien retiré le billet ce matin. Il doit être en route. Dans deux heures environ il devrait être à Mũi Né. Je l’attendrai comme prévu...

– Ça me rassure. J’ai essayé de l’appeler mais il ne répond pas...

– Il n’a peut-être pas accès au réseau ici avec son appareil...

– C’est vrai, je n’y avais pas pensé... Bon, je te laisse... Tiens-moi au courant. À bientôt, Cam... et merci!

– De rien. Salut, Martin !

*

C’est aux environs de Xuân Lộc que le véhicule interrompt sa course dans un nuage de poussière devant l’entrée d’un vaste bâtiment prêt à accueillir les voyageurs qui pourront s’y désaltérer, se sustenter et, à l’arrière, éliminer... ce qui semble répondre aux attentes de bon nombre d’entre eux. Il prend son sac à la main et suit le mouvement. En sortant, il s’éloigne de son groupe pour se fondre dans la foule.

L’endroit est très fréquenté ; d’autres cars ont libéré leurs passagers qui ont pris place aux tables ou font quelques emplettes. Il achète un café frappé servi dans un gobelet plastique avec son couvercle muni d’une paille et s’installe à l’écart pour le suçoter tranquillement. Le chauffeur, soucieux du timing, a donné dix minutes.

Lorsque ses covoyageurs commencent à regagner le car, il se rend aux toilettes et s’y enferme pendant un moment. Il ressort ensuite et, en essayant de se faire le plus discret possible, il avance en longeant le mur jusqu’à pouvoir jeter un oeil sur le parking. Son car est parti. « Parfait ! » pense-t-il en affichant un grand sourire de satisfaction. Son plan a fonctionné : personne ne s’est rendu compte de son absence et tout le monde a repris la route sans attendre.

Soulagé, il prend le temps de manger un plat de riz au poulet grillé en buvant une bière fraîche, une « Larue », marque vestige de la présence française jusqu’au milieu du XX° siècle. Le décor n’est pas particulièrement plaisant mais lui, il se sent bien. Et il veut profiter de cet instant de bien-être comme de tous ceux qui lui restent encore à vivre dans les deux prochains jours.

Il observe les gens autour de lui.

Une vendeuse de longanes au visage tanné par le soleil, coiffée de son chapeau conique, a retiré son masque de tissu qui la protège de la poussière pour venir proposer ses fruits aux clients. Il lui en prend une bonne poignée qu’il se met immédiatement à déguster en retirant délicatement l’enveloppe brune laissant apparaître un globe blanc – comme celui d’un œil – qu’il gobe en appréciant le jus sucré et la chair tendre rappelant un peu celle du litchi. Un garçon et une fille, assis l’un en face de l’autre en bout de table, se tiennent la main en discutant tendrement mais d’une voix vive pour se faire entendre l’un de l’autre dans le brouhaha environnant. Leurs regards complices témoignent de leurs sentiments amoureux. « L’avenir leur appartient », se dit-il. Pour lui, l’avenir c’est déjà du passé ; une belle histoire d’amour aurait peut-être pu commencer ? Il n’en sait trop rien… mais il n’en connaîtra jamais la suite. Attablés à sa droite, ces gens en train de manger leurs bols de soupe de nouilles, ce doit être une famille : un couple avec ses enfants, accompagnés des grands-parents qui paraissent assez âgés. La grand-mère se montre encore bien alerte tandis que le grand-père manifeste quelques difficultés à se déplacer : tout à l’heure, il a vu l’autre homme – certainement son fils – le soutenir pour venir s’asseoir. S’il a bien saisi quelques bribes de conversation, ils se rendent à Saigon pour y accompagner le vieux monsieur devant subir une opération à l’hôpital franco-vietnamien. Les enfants font huit, dix ans ; un âge que pourraient avoir les siens... Mais lui, il n’en a pas... Et son père, il n’a même pas eu la possibilité de lui venir en aide : il est mort des suite d’une grave maladie en décembre il y a près d’un an et demi, avant d’avoir pu fêter ses cinquante-huit ans... À ces souvenirs douloureux viennent se mêler d’autres pensées tristes qui l’amènent brusquement à déprimer. Cela ne lui est plus arrivé depuis dix jours, depuis qu’il a pris la décision d’effectuer ce voyage. Le dernier.

Il s’était promis de profiter à plein de ce séjour, de revoir ses lieux favoris, de goûter à la palette extraordinairement variée des plats vietnamiens et de se faire plaisir. Hier soir encore, il a bu avec d’éphémères copains de fête et s’est laissé emporter par les charmes d’une hôtesse – ou deux, il ne se rappelle plus trop – avant de s’affaler dans un taxi pour se faire ramener à l’hôtel où le réceptionniste l’a aidé à regagner sa chambre en arborant un sourire paternaliste tout en marmonnant d’inutiles et néanmoins bienveillantes remontrances.

« Ce n’est pas le moment de se laisser aller, se dit-il, si je ne vais pas jusqu’au bout, qu’est-ce que je vais faire ? Qu’est-ce que je vais devenir ? »

Il consulte sa montre. Il se lève et se dirige vers le comptoir du restaurant pour se renseigner. Il voudrait savoir s’il n’est pas prévu qu’un car fasse escale ici pour continuer ensuite vers Phan Thiết. L’employée pointe l’index en direction de l’aire de stationnement. Effectivement, l’un des véhicules affiche cette destination sur une pancarte placée derrière le pare-brise. Il va à la rencontre du chauffeur qui revient avec un pack de bouteilles d’eau minérale. Tous deux conversent un instant puis tombent d’accord après versement de 200.000 đồng.

Depuis la route qui secoue toujours autant, on aperçoit de temps à autres la mer. Elle est apparue au détour d’une montagne et joue depuis à se cacher derrière les forêts et les collines, se faisant désirer par le touriste en mal de vacances balnéaires. Seules savent le distraire de cette attente les cultures de « thanh long », si particulières avec leurs bouquets de cactées grimpant contre des poteaux pour retomber comme une touffe de cheveux longs au bout desquels éclatent les grosses fleurs blanches à cœur jaune et les fruits roses foncés à la chair sucrée parsemée de ses petits grains noirs, les fruits du dragon. Quelques magnifiques flamboyants déploient leurs feuilles lobées finement découpées pardessus lesquelles éclatent leurs panaches de fleurs rouges, alternant avec les cocotiers dont les noix vertes forment une grappe serrée sous la couronne de larges palmes qui servent encore aujourd’hui à fabriquer la toiture de certaines maisons ou d’abris.

Il sort machinalement son téléphone de la poche et l’allume pour consulter sa messagerie. « Pas de réseau » affiche l’appareil. « Evidemment, j’ai pas de sim qui fonctionne ici, se dit-il en le rangeant dans son sac ; de toutes façons j’en n’ai plus besoin ». Il regarde sa montre et fait un rapide calcul : « Les autres sont repartis vers 10 h 20 et devraient arriver au bureau de Mũi Né vers midi et demie. Nous, on est partis vers 11 h, ce qui nous fait environ une heure moins le quart à Phan Thiết. Le temps de manger un bout, de trouver un chauffeur pour Mũi Né et d’arriver à la pension, ce sera le milieu de l’après-midi... La voie devrait être libre, d’ici là ».

Plus loin, un pont enjambe l’embouchure d’une rivière où s’agglutinent les bateaux de pêche aux cabines bleues avec leurs mats garnis de phares, proues face aux berges, attendant la nuit pour partir au large et composer une guirlande de lucioles dans l’horizon noir d’où ils rapporteront, aux premières lueurs de l’aurore, les fruits de mer et le poisson.

Las de regarder le paysage défiler, il s’allonge et ferme les yeux pour satisfaire à un coup de pompe passager.

Au-dessus de lui, un homme et une femme entament la conversation.

– Vous voulez goûter ?

– Qu’est-ce que c’est ?

– Je ne sais pas.

– Ah ? Bon, alors non, merci ! répond la femme avec un petit rire.

– Oh, ne vous inquiétez pas, j’en ai déjà mangé, c’est pas mauvais ; en tous cas ça n’a pas un goût fort...

– Bon, alors je vais essayer... Merci !

– Vous êtes d’où ?

– De Mouscron.

– C’est dans le midi ?

– Non, en Belgique.

– Je suis bête. C’est vrai que le fait de lire un livre en français ne signifie pas automatiquement qu’on soit Français !

– Et vous ?

– De Strasbourg.

– Ah, ben c’est pas si loin de chez nous !

– C’est la rencontre du chou de Bruxelles et de la choucroute au pays du riz.

– On peut voir ça comme ça, dit la femme en riant.

Ils laissent passer un moment puis l’homme reprend :

– C’est la première fois que vous venez au Viêt Nam ?

– Non, j’ai déjà fait le centre, l’an dernier : Huê, Hôi An... Et vous ?

– La deuxième. Moi, j’ai déjà été du côté de Hanoï, la baie de Halong... Cette année je visite le sud. Je suis parti de Saigon, je vais passer 2-3 jours à Phan Thiêt et je pousserai jusqu’à Nha Trang.

– J’y vais aussi. Il parait qu’il y a un parc de loisirs aquatiques là-bas avec une belle plage de sable blanc...

– Oui, sur une île... Je crois qu’on y accède par un téléphérique...

– Ça doit être chouette !

– Perso, y a beaucoup de choses que je trouve chouettes dans ce pays et les gens sont accueillants, on y mange de bons trucs...

– Oui, mais la vie est difficile aussi ; à Saigon, il y a des enfants qui vous accostent pour vendre des cartes postales, des billets de loterie, beaucoup de mendiants... Tiens, tout à l’heure encore, là où on a fait la pause, une petite mémé est venue tendre la main, elle avait du mal à marcher...

– Il faut dire qu’il n’y a pas de protection sociale comme chez nous... Mais ils sont démerdards et ils baissent pas facilement les bras, ils s’accrochent...

Ce commentaire venu du siège au-dessus le fait réagir ; il ouvre les yeux. « C’est vrai ; elle est juste la réflexion du gars, se dit-il, le regard fixe pendant quelques secondes. Mais, dans ma situation, c’est perdu d’avance, vaut mieux que j’aille jusqu’au bout, comme prévu... » Il referme les yeux.

Arrivé à destination, il va prendre place à la terrasse d’un petit restaurant, en bordure de rue. Jamais auparavant il n’était venu dans cette ville côtière ; pourtant, elle évoque pour lui le souvenir d’un événement qui n’a pas connu de suite. Etrangement, il scrute les environs comme s’il s’attendait à voir surgir quelqu’un. Quelqu’un qu’il voudrait éviter de rencontrer mais qu’il aimerait bien revoir. Dans ce paradoxe il éprouve un mélange de sentiments de lâcheté et de frustration d’une histoire inachevée. Mais la probabilité que cette rencontre se fasse reste faible en cette saison.

Il sursaute soudain lorsqu’une voix à côté de lui l’interpelle :

– Hello !

Il tourne la tête. Des jambes, une jupe, une chemisette, le visage souriant d’une jeune fille, celui de la serveuse qui vient prendre sa commande. Il opte pour un plat de pâtes sautées grillées aux fruits de mer.

Il continue d’observer le va-et-vient de la rue. En face, un peu plus loin, apparaît, solitaire, un moine enveloppé dans sa toge ocre qui déambule tranquillement le long du trottoir encombré. Une vendeuse de jus de canne lui tend un gobelet bien frais mais il ne le boit pas tout de suite ; il s’éloigne de quelques pas et va se tenir à l’ombre d’un bâtiment pour se désaltérer avant de traverser la chaussée.

La serveuse apporte l’assiette de pâtes. Il en profite pour lui commander à boire :

– Cho tôi một lon ba ba, dit-il selon son expression consacrée pour se faire servir une bière.

Le religieux au visage marqué par les ans, s’arrête à quelques pas devant lui, l’observe un instant en souriant puis continue son chemin d’une démarche difficile. Lui, reste quelques secondes bouche bée, un morceau de calamar entre les baguettes, se demandant ce que ce bonze a bien pu lui trouver pour marquer une pause à le regarder : « S’attendait-il à un don ? Non, il se serait approché… Bah, ce sont les mystères des mystiques… ! »

Il termine son repas par un café qu’on lui apporte accompagné d’un verre de thé glacé. Après avoir réglé l’addition, il se fait indiquer un endroit où trouver un « honda ôm » qui pourra l’emmener jusqu’aux plages de Mũi Né.

C’est donc vers la place du marché qu’il se rend, sac au dos. Il y a toujours des hommes qui attendent sur leur deux-roues pour reconduire les clients chargés à leur domicile ; un chauffeur devrait alors être facile à dénicher.

En effet, lorsqu’il arrive sur les lieux, il remarque quelques gars qui font le pied de grue en guettant les allées et venues des clients à proximité de l’entrée. Il discute le prix avec l’un d’entre eux qui lui donne ensuite un casque. Au même moment, à quelques mètres en face de lui, une jeune femme se retourne. Tous deux restent soudain figés en se regardant, comme si leurs visages leur évoquait quelque chose de particulier, comme s’ils voulaient se rapprocher l’un de l’autre sans pouvoir y parvenir. Elle fait un pas. Il sent l’émotion monter en lui, alors il enfonce son casque sur la tête, grimpe à l’arrière du cyclomoteur et commande au conducteur :

– Ði !

*

– Allô, Martin ?

– Oui ! C’est Cam ?

– Oui. Comme convenu je t’appelle... Mais il n’est pas avec moi. Il n’était pas dans le car...

– Comment ça ? À l’agence ils t’avaient pourtant dit...

– J’ai vu le chauffeur qui a appelé son bureau ; tous les billets vendus ont été utilisés...

– Le car s’est peut-être arrêté en route...

– C’est le cas. Mais le chauffeur m’a dit qu’il n’en sait pas plus. Il y avait plusieurs européens et, en repartant, personne n’a signalé de voisin absent.

– Il a dû descendre à ce moment-là...

– Ou il est redescendu dès le départ, à Saigon !... À tout hasard, je suis passé à la pension que tu m’as indiquée, mais rien...

– Bon...

– Tu connais mon point de vue ; je ne crois pas que ça sert à quelque chose de lui courir après, mais, comme je rentre à Nha Trang après-demain matin je repasserai à la pension demain soir, au cas où il serait arrivé entre temps...

– D’accord. Merci, en tous cas, Cam. Salut !

– De rien…Salut.

*

Il s’est allongé sur le hamac tendu entre deux poteaux, d’où il voit l’océan. En fermant les yeux, il se laisse bercer par le chuintement des rouleaux et le bruissement des palmiers. Ses lèvres ont un goût salé. Est-ce dû à l’air marin ou sont-ce les larmes qui, tout à l’heure, ont fini par couler pour s’assécher sous le vent de la vitesse sans pouvoir effacer les sentiments d’amertume qui reviennent par vagues se briser sur son cœur ? Peu importe, bientôt il ira noyer son chagrin.

Il aime bien ce coin, cette pension calme au bord du rivage où l’alizé du large vient souffler sur la chaleur tropicale. Loin des « resorts » à touristes qui poussent d’année en année de Phan Thiết à Mũi Né, il préfère cette simplicité presque sauvage où l’on est bien reçu.

Il n’y a presque personne en semaine et la saison touristique n’a pas encore commencé. À son arrivée, la patronne ne l’a pas immédiatement reconnu avec ses lunettes et sa barbe naissante mais, ensuite, elle a été à la fois ravie de le revoir et assez étonnée qu’il débarque en cette saison plutôt qu’en hiver ou à l’occasion du Tết. Elle lui a également fait savoir qu’un certain « Cam » l’avait demandé et laissé son numéro de téléphone. Elle lui a ensuite donné une chambre qu’il a indiqué vouloir occuper pendant trois ou quatre jours.

Près de la table à côté de lui, on a déposé un carton de 24 boites de bière pour ce soir. Il a commandé ça en arrivant cet après-midi. Tout à l’heure, avec Dimitri, le Russe qui passe six mois de l’année ici, le frère du patron, et Anh, coiffeur de son état, ils vont boire et manger des coquillages préparés sur le gril par la femme d’un pêcheur.

Le soleil descend. Il abandonne maintenant son filet pour aller prendre une douche avant que ses camarades ne le rejoignent pour « nhậu ». Il lave ensuite ses vêtements qu’il va suspendre à sécher au vent et retourne attendre les autres sous la gloriette au toit de palmes.

Ils avaient déjà mis ça il y a trois ans à l’initiative de Dimitri qui avait rapporté une bouteille de vodka et avaient ainsi passé au moins trois heures à grignoter, boire et deviser, chacun y allant de sa petite histoire, de son témoignage sur la vie dans son pays ou de ses impressions de voyage. Cette fois, il se révèle moins loquace au cours de la soirée. Il veut juste avoir de la compagnie et déguster ces noix de pétoncles préparées avec un filet d’huile à la ciboulette et des cacahuètes pilées, comme il les aime. Ses compagnons s’étonnent d’ailleurs de son silence, à quoi il répond en invoquant la fatigue du voyage ; il ne veut pas gâcher cette petite réunion en racontant ses malheurs et afficher son état dépressif.

Il se laisse doucement glisser dans la nuit, boite après boite...

Dès l’aube, les pêcheurs sont à pied d’oeuvre sur la plage, tirant les filets qu’ils sont allés jeter en mer dans leurs embarcations rondes. Les mailles sont fines et drainent toutes sortes d’animaux : des crabes, des poissons, des coques, ou encore des méduses... Aujourd’hui, on a même capturé un petit requin ; une espèce naine, selon les dires d’un marin.

Il émerge avec une légère gueule de bois et se promène sur le sable, allant de-ci de-là découvrir le produit de la pêche. Des femmes trient les poissons et fruits de mer que les hommes détachent des filets ; on plonge les coquillages dans une bassine d’eau afin de préserver leur fraîcheur. Il échange quelques mots avec les uns et les autres, et en profite pour s’informer sur le moyen de se rendre sur l’île Ghềnh. De l’index, quelqu’un pointe un endroit plus loin sur la côte puis, avec la main, fait des gestes que l’on peut comprendre comme étant l’itinéraire à suivre pour y parvenir.

Il s’attarde encore une petite heure sur le rivage à regarder les vagues ourlées d’écume s’étirer sur la grève en roulant les bernard-l’ermite et toutes sortes de vestiges de la civilisation, à observer la vie matinale de la plage : l’affairement des gens autour des bateaux pour assurer leur subsistance quotidienne, les nuages de libellules à l’affût des restes et les crabes qui se précipitent dans leur trou à la moindre perception d’un mouvement suspect pour y rester un long moment avant de se hasarder à nouveau dehors. Certains, tous petits, confectionnent d’innombrables billes de sable qu’ils disposent autour de leur repaire en aménageant un couloir d’accès. Pour les taquiner et voir leur réaction, il obstrue ce passage. Les crustacés déplacent alors les billes pour s’en frayer un autre. « Quelle ténacité et quelle patience elles ont, ces bestioles ! » constate-t-il.

Il revient ensuite à la pension et loue un cyclomoteur pour se rendre au marché de Mũi Né où il achète un bloc de papier et des enveloppes, puis, dans un restaurant sur le chemin du retour, il prend un bol de phở, une « soupe de nouilles », pour le petit déjeuner.

Trois quarts d’heure plus tard, installé dans sa chambre, il rédige une lettre. Il la plie et l’insère dans une enveloppe sur laquelle il inscrit les coordonnées du destinataire puis la range dans son sac. Sur une autre feuille, il écrit ces quelques mots : « Merci de transmettre à Martin. Désolé d’avoir fait faux-bond » qu’il signe et met également sous enveloppe avec une inscription en vietnamien demandant qu’elle soit remise avec le sac à M. Cam dont il indique le numéro de téléphone. Après quoi il range le tout provisoirement dans le placard et sort.

Le patron, attablé à l’ombre d’un manguier, est en train de boire un café au lait frappé ; il lui en propose un, ce qu’il accepte volontiers. En attendant que l’employée apporte la boisson il informe l’hôtelier qu’il s’absentera pour la journée et peut-être même pour la nuit. Il en profite également pour régler les trois prochaines d’avance.

Après avoir fini sa boisson, il fait commander un taxi. Celui-ci arrive au bout de cinq bonnes minutes et l’emmène au village des pêcheurs où il va passer le reste de la journée à se balader non sans avoir au préalable convenu avec l’un des hommes de la mer de se faire emmener le lendemain après-midi sur l’île Ghềnh. Il aurait voulu y aller dès aujourd’hui mais n’a pas trouvé quelqu’un de disponible pour lui assurer la traversée. Il repousse volontairement à une heure tardive son retour à la pension pour éviter l’éventuelle rencontre avec Cam.

Envoi d’un SMS

À : Martin.

Il est arrivé à la pension Hoa Biển. Je ne l’ai pas vu car il est parti pour la journée. Selon le patron il devrait rester 3-4 j. J’ai laissé mon num. tel. Salut. Cam.

Le lendemain matin, après la balade sur la plage et un dernier café, il pose l’enveloppe à l’attention de Cam sur son sac, à côté du réfrigérateur, puis sort. Il croise la femme de chambre à qui il remet la clé avant de quitter les lieux à pied. Il longe la route du littoral sur laquelle le soleil tropical darde ses rayons. « Ça chauffe ! J’aurais dû mettre un chapeau... se dit-il. Oh, et puis à quoi bon ? »

Un cyclomotoriste ne tarde pas à s’arrêter pour lui proposer de le véhiculer. Il enfourche le deux-roues et se fait déposer au même endroit que la veille. Là, il se rend sur le rivage et retrouve Cường, le pêcheur qui doit l’emmener en bateau dans l’après-midi. Le vieil homme est occupé à débarrasser ses filets, aidé de deux autres personnes qu’il présente comme étant sa femme et son fils. Il salue le groupe et, devant l’étonnement de Cường, confirme avoir bien compris que le départ ne se ferait qu’après le déjeuner ; rendez-vous à 14 h à cet endroit comme prévu.

Durant la traversée les deux hommes parlent peu. Au bout de quelques minutes, le vieux marin rompt le silence en lui demandant s’il est Américain.

– Không phải. Tôi là người Pháp.

– Pháp, hả ?

En apprenant que son passager est Français, le visage ridé de Cường se plisse un peu plus pour laisser place à un large sourire. Il explique que sa nièce parle bien le français et que son rêve est d’aller à Paris voir la Tour Eiffel. Son interlocuteur répond laconiquement souhaiter qu’elle puisse réaliser son rêve. Cường le regarde alors et lui propose qu’à son retour de Ghềnh, il revienne le voir pour qu’il lui fasse rencontrer la jeune femme.

Voici l’île.

Le pêcheur l’y laisse avec un clin d’oeil :

– Nhớ, nhé !

Un rappel vain. Mais il ne peut pas lui dire...

C’est la première fois qu’il vient sur Ghềnh, bien qu’il en ait déjà entendu parler auparavant. Au moins il n’y trouvera pas de souvenir qui puisse le retenir. Cette dernière nuit, il la passera ici, dans cet endroit encore un peu sauvage, escarpé, baigné par des eaux claires...

Assis sur un rocher, il regarde vers le large. « Il parait qu’avant de mourir on voit défiler toute sa vie. Je ne sais pas ce que je verrai mais je me souviens des images qui m’ont emmenées jusqu’ici » se dit-il. Enfant du vingtième siècle, il a passé une première partie de jeunesse heureuse et se souvient surtout de ces moments passés dans ce pays – celui de sa mère – qui est devenu le sien de coeur. Le vingt-et-unième siècle aura été bien plus sombre. Sa mère est décédée en 2003. Elle a toujours été d’une santé fragile, certainement en raison des évènements qu’elle a vécus en fuyant par la mer pour échouer dans un camp de réfugiés en France où son père l'a rencontrée. En 2010, un mois après son retour de congés, il a appris que l’entreprise qui l’employait allait fermer et s’était retrouvé au chômage. L’année suivante, son père a été emporté par la maladie. Et voilà qu’il y a deux semaines on lui a annoncé qu’à son tour il avait contracté une grave maladie. Après avoir plongé dans la déprime et s’être coupé du monde extérieur, il a pris la décision de partir. Définitivement. Devant l’insistance de son oncle Martin pour le persuader de revenir en France se faire soigner après son séjour au Viêt Nam, il a hésité. Mais il s’est finalement ravisé, dans l’avion, en choisissant de « finir là-bas, rapidement, et pas comme son père, à l’agonie pendant des semaines avec des tuyaux partout ».

Ce sera pour demain, jour de son anniversaire.

Le disque solaire émerge lentement à l’horizon. Des pêcheurs sont encore au large, face à la presqu’île de Mũi Né, comme chaque matin. Lui, il ne va pas dans cette direction. Il se lève et s’étire. Il approche de l’eau. « Toujours aussi bonne ! » se dit-il. Puis, à haute voix : « Bon anniversaire, Yann ! ». Il s’avance et entre dans les vagues jusqu’à hauteur du nombril, puis s’allonge pour nager.

Il nage pendant de longues minutes. Et il nage encore. Le soleil levant l’éblouit. Il continue de nager. Il commence à fatiguer. Il continue de nager. Une crampe naît dans sa jambe. La lumière du jour et ses reflets dans la mer chauffent son visage. Il a de plus en plus de mal à avancer. Le rivage est déjà loin. Il n’aura plus la force de faire demi-tour, comme prévu. Il continue de nager. De l’eau entre par son nez ; il tousse. Il arrive encore à percevoir le bruit de moteur des barques rondes au loin. La fatigue, l’éblouissement, les crampes, tout cela l’étourdit ; par réflexe, il ouvre la bouche pour prendre plus d’air ; l’eau salée s’y introduit. Il tousse encore, avale encore de l’eau, le soleil l’aveugle encore plus, sa tête plonge, elle heurte quelque chose. La nuit tombe.

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