Plot twist !

6 minutes de lecture

mardi 12 octobre

Je sors du ciné. J'ai été voir Serre moi fort sans savoir, dans une petite salle du coin. Ca m'a touchée, interpelée. Plus dans la forme que dans le fond, pour être franche. Ça m'a plu. Il y a une chose que j'ai particulièrement appréciée. C'est le quasi-rejet du plot twist. Disons qu'il y en a un. Avouons cela dit qu'il n'est jamais pris pour finalité, qu'il est moins destiné à frapper qu'à déranger.

La "révélation" survient au bout d'à peine un tier du métrage. Elle me malmène, parce qu'elle est suffisamment explicite pour ne pas laisser de doute, et pourtant, je n'ai pas envie d'y croire. J'ai envie que la protagoniste continue de me raconter des histoires, de me mentir. Je sais qu'elle ment mais je m'en fiche. Le soi-disant plot twist ne sert en fin de compte qu'à brouiller la frontière du réel et du récit, deux alternatives valables en même temps, qui coexistent, s'entre-alimentent. Il ouvre une porte sur mes retranchements, mon raport au réel, ce besoin compulsif de mettre en fiction. Le plot-twist est un mécanisme, pas un enjeu ultime.

Vous me voyez venir ?

Depuis quelques années, je suis fâchée avec les plot-twists. Surtout ceux qui pensent se suffire à eux-mêmes.

Si je devais définir sommairement ce que j'entends par « plot twist », je dirais : un revirement brutal de situation, qui remet en question ce qu'on pensait savoir de la réalité diégétique.

Maintenant qu'on sait de quoi on parle, parlons-en.

Le plot-twist est un mécanisme courant. Pour le conteur, il s'agit de duper le public, de le mener en bateau, de jouer avec ses attentes, souvent pour ouvrir une réflexion ou une remise en question particulière. Pour le public, le twist a souvent l'effet d'une claque, douloureuse mais jouissive. Ceux qui ont découvert Fight Club ados me comprennent.

Je pourrais citer quelques plot-twists que je trouve exemplaires. Car non, fâchée ne veut pas dire braquée.

Le retournement final d'Incendies de Denis Villeneuve (2010) est magistral. On y découvre la vérité en même temps que les personnages principaux, dont on a suivi l'enquête et remonté le passé tout le film durant. La force particulière du film — son petit plus, à mon sens, par rapport à la pièce de théâtre dont il est adapté — c'est de faire advenir la "révélation" uniquement à travers les yeux d'un personnage, par un plan subjectif. La vérité a été sous-entendue précédemment. Ce regard partagé la rend tangible. On partage le point de vue pratique du personnage et on est frappé en même temps que lui par l'insupportable réalité.

Outre ce qu'il produit émotionnellement, ce plot-twist tisse le lien entre deux personnages : l'innocence incarnée et le bourreau insensible. Ce lien redéfinit absolument tout ce qu'on croyait savoir et complexifie un univers que l'on concevait jusqu'alors en termes de victimes et d'agresseurs. Le lien tient un propos (sinon plus) : la pire des ordures ne l'est pas par nature, mais est façonnée par la barbarie du monde.

Je louerais aussi la quasi-totalité des plot-twist de Park Chan-wook, plus ou moins complexes. Ceux-là portent souvent un discours politique sous-jacent. Ses films invitent presque toujours à embrasser le point de vue d'un ou plusieurs personnages, pour mieux le dépasser. On sympathise aisément face à l'infortune du protagoniste d'Old Boy (2005). Comme lui, on désire connaître la mystérieuse raison de son calvaire. Comme lui, pourtant, on aimerait pouvoir choisir de faire l'autruche lorsque la vérité éclate. Reflet coupable d'une société hypocrite.

Dans Mademoiselle (2016), la surenchère des retournements crée une véritable sensation de vertige. On adopte tour à tour la position des personnages. On découvre leurs vices et manigances. Chacun se présente comme maître de la situation, avant qu'un nouveau retournement ne change la donne. Ces retournements disent beaucoup. Ils questionnent les bienfaits du savoir, à la fois source de pouvoir et de souffrance. Ils retracent aussi de vieilles tensions nationales, dépassées dans un ultime et faux plot-twist (qui ne l'est que pour le lecteur de Sarah Waters). Ils servent aussi un discours renouvelé sur la féminité, par le regard changeant que chaque femme porte sur l'autre.

Je n'en dirai pas plus.

Voyez ou re-voyez ces films et savourez ces twists amers et riches de sens.

Dans une moindre mesure, beaucoup de twists font le taff. En terme de narratologie, je crois que l'intérêt principal du plot-twist, c'est d'ouvrir le sens ou une dimension insoupçonnée, d'opérer une remise en question. C'est mon avis.

Pourquoi suis-je fâchée alors ?

Dernièrement, et de plus en plus fréquemment, j'ai la sensation que le plot-twist se réduit à un simple "effet de surprise". Ça me gêne.

Primo, parce qu'il y a quelque chose de malsain — voire de carrément dangereux — à reléguer certains faits graves à un artifice narratif. Avec le recul, je me dis que c'est un syndrome inauguré par Psychose (malheureusement, tout le monde n'a pas le talent d'Hitchcock...). Même si le film est un cas d'école assez exemplaire, c'est avant tpout un jeu formel jouissif. Dans le fond, qu'est-ce que le plot-twist produit en terme de sens ? Il nous raconte qu'un vieux garçon solitaire est sûrement un psychopathe et véhicule une vision vraiment terrifique de la schizophrénie. Je caricature un peu. Au fond, le film vante certainement une forme de pouvoir résurecteur du cinéma. Avec toute l'ironie que ça implique, je crois qu'on ne peut plus se limiter à cela. Ou bien il faut avoir l'honnêteté sarcastique d'un Gus Van Sant...

Secundo, parce que du point de vue de la construction seule, beaucoup de plot-twist déservent le récit au centre duquel on les a placés. Je prends l'exemple d'une série que je regrette de ne pas avoir appréciée davantage : The Nevers, sortie récemment sur HBO. Elle comporte pour l'instant une première partie de six épisodes. Dès le premier ou le deuxième, on laisse entendre au spectateur que la protagoniste, Amalia, cache un lourd secret, a un passé compliqué, et que cela influe de façon significative sur les décisions qu'elle prend. Cependant, si la série n'a de cesse de nous rappeler ô combien le passé d'Amalia est trouble et mystérieux, jamais elle ne nous en livre un fragment. Du moins, pas avant le sixième épisode. La révélation des origines du personnage constitue donc, en un sens, une pirouette scénaristique. En effet, elle redéfinit complètement le contexte de la série. Sans pour autant faire naître de dilemme impactant pour le spectateur...

Ce sixième épisode est pour moi le meilleur de la saison, et de loin. Il crée un pont bien ficelé entre le passé du personnage et ses cas de conscience présents. Il fait naître pour elle une véritable empathie. Cette empathie, cependant, j'aurais aimé la ressentir d'emblée et tout le long de la série. J'ai l'impression désagréable que les scénaristes ont choisi de cultiver un mystère absurde (on suit un personnage qui nous cache explicitement ses actes passés) et ont préféré sacrifier l'écriture du personnage en même temps qu'une possible identification spectatorielle, tout cela au profit d'un effet de surprise qui retombe dans la foulée...

Tout ça pour dire quoi ?

Dans mes propres histoires, je renonce de plus en plus à jouer de l'effet de surprise. Du moins, je m'interroge toujours sur l'intérêt d'y recourir et sur ce qu'il produira. J'ai tendance à penser que le suspense peut offrir une alternative plus riche. Présenter les deux revers de la médaille, ou bien sous-entendre explicitement l'issue ou la chute, cela n'ampute pas l'intérêt d'une œuvre, contrairement à ce que la génération no-spoil a l'air de soupçonner. Cela implique un rapport différent au public, non moins sensationnel. Une œuvre comme Midsommar (2019) en témoigne de façon assez glaçante...

Qu'en est-il pour vous ? Pensez-vous abuser de l'effet de surprise ? Ou, au contraire, vous modérez-vous ?

(J'ai parlé de films ici, parce que les circonstances m'y engageaient,

mais ce que j'avance vaut pour n'importe quel type de récit)

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