8. Un cadeau

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Jeudi 29 novembreCASSIE

Éric, mon sauveur !

Hier, j’ai cru que je n’allais pas survivre à ma journée. Purée, ce n’était qu’une boule ou deux… Pourquoi il a fallu que je m’attache les cheveux et qu’Ash découvre ma cicatrice ? Merde, merde, merde ! Ce matin est pire que la veille. J’avance à reculons à travers le grand hall, je ne suis pas prête à affronter Crève-Cœur. Pas maintenant qu’il sait. D’ailleurs, sans Éric, je suis presque certaine que ses lèvres auraient pris possession des miennes.

Et… je ne l’aurais même pas repoussé ! Foutu cœur en miettes ! C’est un traitre qui bat plus fort en sa présence. Encore aujourd’hui. Alors quand Éric a débarqué et nous a sortis de notre léthargie. J’ai sauté sur l’occasion pour fuir. Mon nouveau refuge étant les toilettes pour dames. Une fois de plus. Et bien sûr mon portable en main attrapé au passage, j’ai de suite alerté les trois mousquetaires.

Les messages ont fusé, mais ce n’était rien par rapport à l’interrogatoire que j’ai subi en rentrant à la coloc. Un vrai traquenard complété par des cartons et des décorations jetées en vrac dans tout le salon. La couleur était annoncée. Surtout que Cole et Eliott m’ont accueillie le sourire aux lèvres et ont attendu que je range mon fouillis du matin même avant de leur expliquer la situation. Et quelle situation ! Après l’arrivée d’Éric et mon repli furtif dans les toilettes, je n’ai pas revu Ashley. Mis à part derrière sa porte en verre. Magnifique miroir d’eau derrière lequel il est resté. Comme un planqué !

Un putain de trouillard !

D’ailleurs quand j’y pense… Je suis mal ! Cole a carrément appelé Léa à la rescousse. Et ma meilleure amie va débarquer chez nous ce soir pour la mission sauvetage. Mais ils veulent me sauver de quoi au juste ? Mon passé ? Ce qui est fait est fait, on ne l’effacera pas. Mon présent ? Clairement, il est merdique, mais je ne laisserai pas tomber Noël. Surtout si c’est pour le faire vibrer dans le cœur d’Ashley. Ashley ? Bien sûr !

C’est de lui dont il s’agit. Encore et toujours. Tel un fardeau ? Non. Certes, j’ai du mal à le supporter et aussi contradictoire que ce soit, mon corps n’arrive pas à lui résister pourtant… Je ne me vois pas renoncer à cette mission que je me suis donnée. Surtout pas quand j’ai un soutien comme celui d’Eliott et celui surprenant d’Éric. Deux gaffeurs pour le prix d’un. J’adorerais les voir ensemble, la conversation en serait que plus explosive et drôle.

Mais pour en revenir à Ash. Le voile de tristesse qui s’est emparé de son regard quand il a compris qui je suis… Il m’a brisé le cœur. Enfin, s’il peut l’être un peu plus. Et sa voix tremblante quand il a prononcé mon surnom, elle m’a transpercé le corps de part en part. Cassie, reprends-toi, hier c’était hier. Aujourd’hui est un autre jour. Et ma petite robe vert sapin que je lisse de mes mains crispées en est la preuve.

Cette fois, pas de boules, juste une petite tenue aux couleurs de l’hiver. Quitte à faire plus sobre pour être plus discrète sans en oublier pour autant mon objectif, autant la jouer simple. Eliott a validé ma tenue en levant ses deux pouces en l’air et se poussant de devant le miroir avant que je ne le bouscule. Et Cole quant à lui, il m’a passé son café au moment de mon entrée dans le séjour. Le message est clair, la tornade d’hier n’a laissé personne tranquille.

Parcourant mon chemin maintenant digne d’une routine, je fonce droit dans l’ascenseur. Je suis perdue dans mes réflexions me demandant ce que me réserve cette nouvelle journée, tout en établissant malgré moi, un plan pour qu’Ash remarque mon petit clin d’œil au célèbre sapin de Noël. Peut-être qu’à présent qu’il sait qui je suis, il pourra me sourire. Juste un petit signe qui pourrait m’indiquer que tout n’est pas perdu.

— Petite sirène !

— Cassie, bonjour.

— Oh bordel ! Non, mais sérieux ! Vous vous donnez le mot ? Comment vous faites pour toujours arriver en mode furtif ? Demain, je vous jure que je vais inspecter les alentours avant de monter dans ce fichu truc, grommelé-je entre mes lèvres quand les voix d’Éric et Vince fusent de part et d’autre de mon corps.

J’aurais dû m’en douter, la matinée avait trop bien commencé. Il a fallu que les portes métalliques se ferment sur notre trio. D’un côté le chargé des ressources humaines et de l’autre notre gaffeur en chef. À nous trois, nous formons une belle brochette. Et si j’en crois le regard moqueur jeté par Éric, je suis prête à passer à la casserole. Merde ! Moi, qui pensais pouvoir échapper à un nouvel interrogatoire, je sens que l’ascension vers mon bureau s’annonce des plus chaotiques.

Je vérifie que mon manteau à la doublure épaisse est bien clos avant de plonger mes yeux dans ceux intrigués de Vince. S’il y en a bien un à qui je préfère donner des réponses, c’est lui. Lui qui dans le passé m’a déjà côtoyée. Lui qui m’impressionne toujours autant de cette prestance naturelle qui se dégage de sa posture droite. Son visage compatissant m’incitant à ouvrir la bouche pour m’excuser de mon manque de politesse et rire nerveusement.

Bravo, Cass, la grande classe !

Éric profite de ma gêne pour plaquer son bras sur mon épaule et souffler dans mon oreille. Tandis que Vince, lui, penche la tête pour décrypter le message que je tente sans y parvenir de lui transmettre. Merde ! Je vais devoir prendre la parole devant le Gaffeur. Et si cette conversation remonte plus tard aux oreilles d’Ashley, je pense que ni Vince ni moi ne ferons long feu dans ce monde.

— Il sait, finis-je par murmurer à l’attention de Vince.

— Ça explique donc son humeur d’hier soir.

— Eh ! Vous deux ! Ne parlez pas en langage codé ! Je veux être dans la confidence. Qui sait quoi ? Et d’ailleurs, j’ai interrompu une action des plus intéressantes entre elle et Ash ! Je ne te l’ai pas dit, Vince ? La petite sirène a envoûté notre cher playboy. Un véritable chant de sirène. Putain ! Il va falloir qu’elle me donne la recette pour capturer une proie comme elle l’a fait ! Hein, petite sirène ? Tu me fileras ton TRUC ?

— Ferme-là, Éric, grogne Vince à l’attention de son ami qui sautille à présent, tapant à plusieurs reprises mon épaule.

OK. Il doit abandonner d’urgence cette manie de frapper les gens quand monsieur est enthousiaste. Parce qu’entre mon bras secoué dans tous les sens, et mon épaule meurtrie par ses doigts qui l’enserrent, je suis servie. D’ailleurs, Vince l’ayant remarqué fait lâcher prise à son ami, tout en me demandant si je vais bien. Je vais bien ? Moi ? Non ! Pas du tout ! Ash sait que je suis STELLA !

Confuse, je reste silencieuse pendant que Vince calme les ardeurs d’Éric. D’abord doux, puis en haussant le ton voyant que le Gaffeur ne comprend pas le message. Merde ! Ce type va encore mettre son grain de sel dans ma journée et tout foutre en l’air. Pourtant, je me suis jurée d’être sage aujourd’hui. Ma robe cache-cœur en est la preuve. Et le nœud doré que j’ai glissé dans mes cheveux est l’indice final de ma tenue.

Un vrai cadeau vivant !

— Alors tu comptes faire quoi maintenant ? m’interroge Vince quand je soupire en remarquant que mon étage se rapproche trop vite.

— Continuer sur ma lancée ? Je suppose que tu avais un plan en tête quand tu m’as fait embaucher. D’ailleurs, ne m’avais-tu pas juré que je ne le croiserais jamais ? J.A.M.A.I.S. Jamais ! On était d’accord sur ça, non ?

— Vous recommencez tous les deux ! ronchonne Éric en posant ses mains sur ses hanches.

Hors de question que je lui explique ce qu’il se trame ici. Et d’après ce que je lis de la réaction de Vince, il est de mon avis. Très bien ! Laissons donc ce gaffeur professionnel mariner. Sinon, je suis certaine qu’il va courir et crier sur les toits qu’il vient de croiser une étoile. Et pas n’importe laquelle. N’est-ce pas Cassie ? Je suis dans la merde… Et ce n’est apparemment pas Vince qui va dire le contraire. Surtout quand sous le ding de l’ascenseur, qui m’est maintenant familier, les portes métalliques s’ouvrent sur le regard courroucé d’Ashley.

Génial ! C’est le pompon !

Je ne dois pas croiser ses émeraudes sinon, je ne pourrais même pas faire un pas devant moi. Alors c’est la tête rentrée dans les épaules que j’amorce mes mouvements. Un, deux, trois pas ! Je suis sauvée ! Et… non. Ash entrave mon bras, crochète mon poignet de sa main et me tire à sa suite sous les visages surpris de ses deux amis. Enfin… Presque ahuris. Puisque j’ai le droit à de magnifiques bras levés de la part de Vince et deux pouces en l’air de celle d’Éric. La belle affaire ! Et le pire, c’est que la seule pensée qui me traverse l’esprit à cet instant, c’est qu’avec Eliott, Éric fait la paire.

Crève-cœur me tire à sa suite sans ménagement. Ses doigts répandent leur chaleur sur mon épiderme, mes poils sur mon avant-bras se hérissent comme s’ils reconnaissaient son contact. En fait, c’est exactement cela. Mon corps entier se souvient de son toucher. De sa peau sur la mienne. Pourtant, ça fait tant d’années… N’aurais-je pas dû oublier ? Certainement. Sauf que j’ai préféré ressasser le passé, et m’enfermer dans une bulle de colère. La nourrir jusqu’à ce qu’elle… EXPLOSE !

— Lâche-moi, tout de suite ! Tu m’entends ? hurlé-je alertant par la même occasion toutes les personnes présentes aux alentours. Bravo ! Tu es fier de toi ! Regarde. L’attention est portée sur nous ! Félicitations monsieur Terence, sublime spectacle que vous offrez -là à vos employés ! Quoi ? Oh, je devrais me taire ? C’est bien mal me connaître ! Mais attends… c’est vrai. TU NE ME CONNAIS PLUS !

— Je… je, souffle-t-il sans que je ne lui laisse le temps de poursuivre.

— Allons travailler. J’entends d’ici le téléphone qui m’appelle. Alors, fais un effort et oublie-moi. Tu as réussi à le faire à merveille hier. Continue sur ta lancée, tu veux ?

Je crache mon venin, ne m’arrête qu’une fois que ses doigts me libèrent. Merde ! Mon poignet gauche, évidemment ? Oui. Il a fallu qu’il attrape la seule partie de ma peau sur laquelle se dessinent des étoiles… Chienne de vie ! Et foutu destin ! Ce n’est qu’un hasard n’est-ce pas ? Une coïncidence un peu énorme dont je ne dois pas prendre compte. Sinon… Sinon, ça signifie que je suis vraiment la lumière et lui les ténèbres. Mais c’est possible ? Non. Je ne crois pas.

Libérée, je reste tout de même plantée au milieu du couloir, sous les regards curieux, sévères, et surtout jaloux de mes collègues de la gent féminine. Le tout sous le rire joyeux d’Éric, qui se plie en deux, quand Ash ose pivoter vers lui. C’est mon signal ! La porte de sortie à travers laquelle je saute. Fonce Cassie ! Le raclement de gorge de Vince est mon feu vert. Ma respiration est saccadée quand je parviens enfin sans encombre ou presque à mon bureau.

D’ailleurs, je décroche de justesse le téléphone. C’est le hall d’accueil, le client Fabre vient pour une visite surprise. De mieux en mieux ! Mon soupir indique à Julie que ce n’est pas le moment, elle s’en excuse, mais je lui certifie tout de même que nous allons le recevoir au plus vite. J’entends à sa voix qu’elle en est soulagée. Au moins une qui passe une bonne matinée. Moi ? Je raccroche, note l’info sur un papier et prends le temps d’ôter mon écharpe. Puis, je jette mon manteau sur le dossier de mon fauteuil.

Prenant le temps de vider mon esprit, je lisse le volant fluide de ma robe. Le tissu vert sapin est surmonté d’un ruban doré à ma taille. Un fil d’or qui s’enroule et se noue sur le devant de mon corps. Le nœud dans mes cheveux complète lui l’attirail de ma tenue. Un cadeau sur pattes. Une Cassie emballée. Par contre je serais celui qui l’ouvrira, je me méfierais des épines. Merde ! Tu rêves encore que ce soit lui… Je suis irrécupérable.

— Quoi ? agressé-je Ash que je remarque planté de l’autre côté de mon bureau.

— C’est pour moi ?

— De ?

— Le papier que tu viens de griffonner ! Il est pour moi, non ? rage Crève-Cœur en pointant le post-it que je viens de raturer.

Quelle idiote !

Et je continue de me donner en spectacle en restant hébétée face à lui. Je marmonne et finis par lui tendre le bout de papier. Ash, lui, tente de croiser mon regard, mais je m’oblige à tourner la tête vers l’ordinateur que je viens d’allumer. Je suis une lâche. Je fuis sous le rire cuisant d’Éric qui se délecte de la scène que nous lui offrons Crève-Cœur et moi. Super ! Heureusement que je peux m’appuyer sur Vince qui pousse d’une main ferme le dos d’Ashley.

Une fois le trio de l’autre côté de la paroi, mon cul s’affale dans un bruit sourd sur le moelleux de mon fauteuil. Cette journée s’annonce sous le signe de la tempête. Sérieux, on ne peut pas avoir une journée simple ? Un train-train quotidien, c’est possible ? Cette fois, c’est le silence qui me répond. Une mouche vole, l’étage repart à ses activités. C’est au moins ça de gagné. Même si je suis prête à mettre ma main à couper, que les deux bonnes femmes d’hier vont se donner à cœur joie dans les rumeurs.

— Fais ton boulot, Cassie. Tu réfléchiras plus tard. Évite juste d’énerver Ash et tout ira bien.

Je m’encourage autant que je le peux. Et attends l’aval de Crève-Cœur pour rappeler Julie et faire monter le client dans son bureau. Indication qu’il ne tarde pas à me donner à travers un geste du menton. OK, le message est clair : il est hors de lui ! Oups… J’aurais dû le suivre ? Non, non, non. Je suis concentrée. Mails, téléphone, dossiers en cours. C’est bon, je respire. Cinq minutes suffisent au client à faire son apparition.

Je le salue. L’accompagne à la porte du bureau de mon chef. Le fait entrer sous les visages attentifs des trois compères et me retourne pour les laisser à leurs occupations. Très vite, Vince s’échappe du rendez-vous et me rejoint. Je le sais d’avance, il veut des réponses. Mais sur quoi ? Ma présence ici ? Je ne sais pas l’expliquer. Pourtant au fond, j’ai bien l’intention de rester et de mettre assez d’huile sur le feu pour que Noël prolifère dans ses bureaux de malheur.

— Je suis désolé, souffle enfin Vince.

*

ASHLEY

Elle est sérieuse ! Elle hurle sur moi sans prendre en compte le reste de ses collègues. Elle a carrément crié, m’a donné des ordres. Tout ça pour quoi ? Bon d’accord, je lui ai presque arraché le bras en la sortant de l’ascenseur. Mais merde ! Elle était entourée de Vince et d’Éric et j’ai eu le sentiment de la perdre. Encore. Idiot ! Elle ne m’appartient pas pourtant, depuis hier soir mes idées sont en vrac, dans le flou total.

Elles ont carrément explosé en plein vol. Ou en pleine figure comme on préfère. En tout cas, notre rendez-vous au Loch Ness avec mes acolytes le soir même, c’est terminé sur un fiasco cuisant. Entre Anna qui nous a collé avec son serre-tête à cornes de rennes qui m’a ramené au pull de l’horreur de Cassie et les réflexions perverses d’Éric, j’ai passé un sale quart d’heure. Le gaffeur en chef rajoutant une couche chaque fois qu’Anna a tenté de poser son cul sur mes genoux.

Je ronronne en fonçant dans mon bureau, le papier portant l’écriture de Cassie en main. Cette femme aura ma peau. Elle souffle le chaud et le froid du jour au lendemain, tout en me rejetant avec colère et tristesse. Oui, je l’ai aperçue ce nuage gris dans ses yeux d’ordinaire si cristallin. Merde ! J’en suis le seul fautif. Trainant les pieds, je rejoins mon espace de travail et m’assoie tout en glissant mes doigts dans mes cheveux sur lesquels je tire.

À force de répéter ce geste, je vais vraiment finir par avoir des migraines tous les jours. Misère… Mon cœur non plus ne va pas supporter ce petit jeu longtemps, pas quand une étoile filante vient de le percuter de plein fouet, le transperçant de part en part. Arrachant dans un geste machinal, une peau de sur mes lèvres, je redresse ma tête vers mes deux complices qui sont silencieux. Un supplice pour Éric qui profite de mon mouvement pour ouvrir la bouche :

— Heureusement que la petite sirène n’a pas volé son trident à son père, ricane-t-il en s’installant face à moi. Elle te l’aurait planté dans le corps que je n’en serais pas surpris. C’est électrique entre vous.

— Et encore, tu n’as pas tout vu ! Tu les aurais connus quand ils étaient adolescents, tu n’aurais pas reconnu notre coureur de jupons.

Merci pour ton intervention, Vince. Mais… attends ? Il se fout de moi, là ! Non, mais je rêve ! Il savait ce petit con. Et il ne m’a rien dit ? Il va me le payer. Lui qui me disait tout en poésie de ne marquer que son prénom à ELLE dans mon calendrier… C’est une blague ? Une vulgaire blague, un coup monté ! Cassie est dans le coup ? Je fronce les sourcils, sens le pli furieux de mon front se former sous mon émotion. Éric arrête de bavarder quand il le remarque et attire Vince vers lui en tirant sur le tissu de sa chemise.

Tu es dans la merde, mon vieux ! Je ne vais pas lâcher le morceau tant que je ne saurais pas ce qui est passé par la tête de mon meilleur ami. Merde ! Il est au courant pourtant, il connaît notre histoire mieux que personne. Il nous a vu tous les deux à cette époque-là, il a été le témoin de notre ultime échange, il a été celui qui m’a sorti de ma phase d’alcool intensif avant de rester à mes côtés dans mon ultime passage à vide. Cet état dans lequel je suis depuis cinq ans maintenant…

Non… Pas seulement. En vérité, ça fait ONZE ANS ! Mon cœur est resté avec LUI, ma nounou et le dernier morceau s’est décroché pour se décomposer aux pieds de cette fille que j’ai détruite dans ma fureur, dans ma… tristesse intense. Ce vide qui est d’ailleurs toujours présent aujourd’hui ! Et qui depuis quatre jours semble se remplir. C’est infime, invisible presque, mais… quand j’ai compris qui Cassie est, une étincelle s’est ravivée.

— Tu savais ? demandé-je enfin à Vince alors que le silence entre nous devient pesant.

— Oui. Mec… Il n’y a que toi pour ne pas la reconnaitre alors qu’elle est gravée sur ta peau et dans ta mémoire depuis tout ce temps. Sérieux, j’ai cru que la lumière n’allait jamais s’allumer là-haut, me répond Vince en pointant mon crâne de son doigt.

— Attendez, attendez. Je suis paumé. J’ai le droit à une explication ? Non, parce qu’entre l’échange de Vince et Cassie, et maintenant le vôtre… Je ne pige rien. Que dalle ! Nada ! Qu’est-ce qu’il se passe ?

Merde, Éric ! Il n’en rate jamais une celui-là. Et dans un sens, je le comprends. Le pauvre, il est arrivé dans ma vie à sa période la plus noire. Nous rencontrant, Vince et moi, durant nos années de licence. Il a joyeusement égayé notre duo, le transformant sans mal en trio. Et je ne l’en remercierai jamais assez. Mais là… Ce n’est pas le moment. D’ailleurs son intervention m’énerve plus qu’autre chose. Et quoi ? Il a besoin de moi pour lui faire un dessin ? Alors non. Il ne se passe…

— RIEN !

— Rien, qu’il dit ! ricanent en cœur mes amis.

Oh bordel… Je suis vraiment foutu avec ces deux-là, et ce n’est pas le regard clair de Cassie qui va m’aider. Surtout qu’elle semble me hurler de réagir à son gribouillis que je tiens encore dans ma main. Je le lis et d’un hochement de tête, je lui signifie que c’est bon pour moi. L’arrivée de monsieur Fabre tombe à point nommé, je vais pouvoir ainsi me débarrasser d’au moins un de mes amis. Bien que je ne sois pas convaincu que ce soit la meilleure solution.

Notre cher Éric a encore le temps de débiter deux-trois conneries auxquelles je ne porte plus attention. Non, mon regard est braqué sur elle, alors que son corps se tend. Je détaille sans mal sa silhouette, me souviens à présent à quel point sa peau était douce sous mes mains d’adolescents amoureux. Aujourd’hui, je crache sur l’amour. D’ailleurs, qu’est-il ? Le seul que j’ai connu ne ressemble qu’à des déchirements, un jeu d’échecs géant dont je suis la pièce à abattre.

Je souffle surprenant le geste nerveux de Cassie. Elle a encore cette habitude alors ? Celle d’enrouler une mèche de ses cheveux autour de son doigt et de répéter le mouvement à de multiples reprises avant de se mordre la lèvre et de se reprendre. Puis, alors que je crois capter ses prunelles vers moi, elle retourne aux dossiers que je lui ai confiés. Merde… À quoi elle joue ? Et c’est quoi ce ruban ?

Mes sourcils se froncent et ma voix rauque dépasse ma bouche avant que j’en sois conscient :

— C’est quoi son but au juste ? Elle ne me laisse pas un jour de répit. Non, c’est trop demandé. Elle a un fichu ruban dans les cheveux ! Un nœud digne des poupées en porcelaine ! Et c’est quoi cette robe ? Du vert sapin, vraiment ? Elle me cherche, ma parole. Ce n’est pas parce qu’elle les porte sur elle que je ne vois pas ses allusions à ce con de Noël ! Elle va m’entendre ! grommelé-je pendant que mes amis tournent leur visage vers le sujet de ma colère.

— Avoue qu’elle est douée, la petite sirène. Elle navigue comme une cheffe entre les dossiers, s’installe sans mal à son poste, organise ton planning à merveille, et tout ça, en te menant par le bout du nez… ou de la queue ? Elle frétille ?

Il est sérieux ? Merde, Éric ! Cette fois, il aurait pu s’abstenir. Mais non, il hoche le menton comme pour me signifier que j’ai compris sa métaphore. Ma queue ne frétille pas ! Elle gonfle à chaque fois que la belle Cassie est trop proche de mon corps, que nos peaux se touchent, que nos yeux se croisent. Et je palpite d’excitation à chaque confrontation, chaque interpellation, chaque provocation de sa part. D’ailleurs, celle-ci ne déroge pas à la règle.

Mes nerfs sont tendus, mes poings serrés et tout ce que Stella trouve à faire, c’est de se ramener dans mon bureau, accompagnée de ce cher monsieur Fabre. Génial ! Il va me tenir la grappe. Ou peut-être que je peux m’en décharger en laissant Éric s’en occuper. Après tout, c’est lui qui tient le dossier entre ses mains. Un sourire malicieux s’installe alors sur mes lèvres. Et un raclement de gorge de mon Gaffeur préféré m’indique qu’il a compris le message.

Par contre ce que je n’avais pas prévu, c’est que Cassie repartirait aussi sec. Elle a lâché le client et s’est enfuie à sa place illico. Bien que cette fois, elle soit en bonne compagnie. Je les observe un instant, elle et Vince. Ils me semblent complices, presque chaleureux. Trop proches. D’une main compatissante, Vince vient taper sur l’épaule de mon assistante, tout en énonçant une phrase que je ne perçois pas. Merde ! C’est quoi ça ?

Vite ! Ash trouve une échappatoire, sort de ce bureau !

— Monsieur Fabre, ravi de vous revoir.

— Moi de même. Je suis désolé de débarquer à l’improviste, mais je voulais, si c’est possible m’entretenir avec votre comptable pour faire le point sur les dernières modifications de notre projet. Le budget devant être fixé pour la banque, je préfère faire le déplacement en personne. De plus, j’avais très envie de découvrir les locaux de votre fabuleuse entreprise. Pour un jeune directeur, vous semblez tenir les lieux d’une main de fer. Et je tenais absolument à vous en féliciter.

Le monologue de mon client se poursuit ainsi pendant près de deux minutes. J’avais oublié à quel point il est simple pour un commercial de remplir le vide. Si mes nerfs étaient déjà à rude épreuve à présent, ils sont prêts à céder. Mon regard s’éloigne derrière le corps grossier de ce personnage et se focalise sur le visage clair de Cassie, qui est maintenant seule. Ouf… Mon soulagement doit se lire sur mes traits puisqu’Éric profite de mon soupir pour prendre le relais avec le client.

— Ça tombe bien ! Je suis le comptable. Alors si vous le voulez bien, nous allons descendre de quelques étages et faire le point sur votre projet autour d’un café. Dans une ambiance plus douce que ce bureau de verre, conclut mon ami en me faisant un clin d’œil.

Il ne laisse d’ailleurs pas le temps à notre client de lui répondre que déjà, il le pousse vers l’extérieur, une main au milieu du dos. Merci, mon pote ! Faut le dire quand c’est nécessaire, je ne ferais rien sans eux, Vince est le plus responsable, mais Éric est celui qui me surprendra toujours. À cause de ses farces, mais aussi de par son côté serviable. Et sur ce coup, il me sauve la mise. Les poings toujours serrés, j’examine la femme qui d’un air sérieux est concentrée sur son écran.

Elle me cherche, me hurle dessus, m’ignore et quoi encore ?

— Je lui ai brisé le cœur, arrachant le mien au passage. Alors… qu’est-ce qu’elle fait ici ? me murmuré-je l’air perplexe.

Mais avant que je ne me décide à bouger, Cassie capte mon attention sur elle. Elle fronce d’abord les sourcils, puis d’un mouvement d’épaule, elle semble tomber le masque. Sa lumière m’éclaire alors qu’un sourire sincère s’incruste sur son visage. Elle se lève de son fauteuil. S’avance de trois pas pour s’en dégager et sous mon regard sceptique, elle amorce un geste inattendu.

Le volant de sa robe se soulève sous le coup de sa ronde. Sa chevelure brune rebondit à mesure qu’elle tourne sur elle-même les bras écartés. Elle m’offre un spectacle enfantin qui sans que je ne le souhaite me tire un rire grave. Un son que j’avais oublié. Puis, alors qu’elle vacille légèrement, elle arrête sa danse d’enfant pour plonger son océan dans mes émeraudes. Des paillettes flottent dans ses yeux, et l’instant suivant, elle termine sa prestation d’une révérence formelle.

Elle veut ma mort, j’en suis certain.

Cette femme aura ma peau !

Surprise par le rire qui m’échappe encore, Cassie se précipite sur son fauteuil. Le ruban autour de sa taille flotte et attire mon attention. Merde alors ! Cette robe est une jolie merveille de couture. Un cache-cœur dont il suffit de défaire le nœud pour découvrir ce qu’il cache. Un fil d’or qui ici, m’appelle, me hurle de venir l’attraper pour mieux en révéler le chocolat succulent qui s’y planque.

Plus que deux jours et je pourrais goûter à ce chocolat. Mais, le pourrais-je vraiment ? Qu’elle soit qui elle est, change-t-il quoique ce soit ? Si elle me veut, je suis prêt à lui offrir mon corps. En tout cas, le mien ne demande que ça, se délecter de cette chaleur sucrée qui est la sienne. Cette douceur qui je m’en rends compte m’a manqué. Et ce n’est pas le mot gravé sur ma poitrine qui en dira le contraire.

Pris d’une pulsion, je me décide à sortir de ma cachette de verre. D’un pas certain, je fonce sur elle. Il ne me faut d’ailleurs pas longtemps pour atteindre le dos de son fauteuil. Mon désir est ardent et plus elle me provoque, comme à l’instant, plus elle attise mon envie de la redécouvrir. Comme avant… Si elle veut jouer, nous allons le faire, mais selon mes règles. C’est d’ailleurs avec un rictus mesquin que je la surprends en tournant son siège vers moi.

Mes bras se tendent et se posent de part et d’autre de son corps. Mon torse est penché sur elle, et mon visage vient se placer à deux centimètres du sien. Sa respiration se coupe quand mon souffle atteint le bout de son nez. Et d’un geste presque naturellement ma langue sort de ma bouche pour venir lécher la douceur de son épiderme. Juste là, sur ce nez fin et mignon. Cassie en sursaute, percutant de son front le mien.

— Merde ! Cassie ! Tu ne peux pas faire attention ! crié-je en me redressant et me frottant le haut du visage.

— Quoi ? Non, mais tu te prends pour qui ? Tu trouves ça normal, toi, de lécher la face des gens ? Tu es quoi ? Un chien ! Non, mieux, un chiot en manque d’affection qui se frotte contre sa maîtresse. Ouais ! Ça te correspond plutôt bien, non ? Qu’est-ce qu’Arnaud disait toujours ? Attends que je m’en rappelle… Ah oui ! La fifille à sa maman aurait-elle besoin d’un peu d’attention ?

Cette fois, il n’y a plus aucune lumière entre nous, juste une allumette qui vient d’allumer l’explosif que Cassie gardait encore caché dans sa manche. Une putain d’explosion même ! Mon humeur passant ainsi de la naïveté à la fureur. De la colère de l’enfant torturé, à la tristesse de l’adolescent quand il a dû faire des choix et surtout à cette sensation de vide de cet homme que je suis. Cet homme qui cherche depuis ce jour fatidique à recoller les morceaux d’un cœur qui n’a que trop peu connu l’amour.

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