3. Un plan

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Lundi 26 novembreASHLEY

Le visage planté sur mon portable, je fais défiler mes anciens calendriers. Le défi étant d’éviter de goûter à des chocolats des versions précédentes, je préfère vérifier mes listes passées. Et vu le regard que me lance, Vince, il sait déjà ce que je trafique. Il doit d’ailleurs sentir ce que je m’apprête à leur demander, à lui et Éric, car ses mains se posent de manière solennelle autour de son verre. Alors qu’Éric est encore en pleine contemplation de Cassie. Bizarrement, le regard langoureux qu’il lui porte à une forte tendance à éveiller ma colère.

Mais… elle sera mon premier chocolat cette année, et non, le sien.

— Surtout ne me dis pas que tu as une fois de plus sorti ton application merdique ? ricane Vince tout en connaissant pertinemment ma réponse.

Il le faut bien ! Le premier décembre est dans moins d’une semaine, il est même plus que temps que je commence à faire ma liste de sucreries. Surtout qu’à présent, je sais qui sera ma cible numéro un. ELLE. En l’évoquant, je pose mes yeux sur Cassie, et au moment où nos regards se croisent pour la énième fois, une lueur, une étincelle de déjà-vu me transperce.

« Je serais toujours là pour toi, Ashley. Toujours. Alors ne me repousse pas. Pas maintenant. Ne laisse pas les ténèbres t’atteindre ! Et surtout n’oublie pas qui je suis. Je t’en supplie. »

Mon étoile…

Reprenant mes esprits, la chaleur qui avait envahit mon visage grâce aux yeux de mon assistante quitte mon corps pour laisser place à un frisson. Serrant les doigts autour de mon smartphone, je me secoue pour reprendre le fil de mon plan. Première étape : afficher le calendrier de l’avent numérique sur mon écran. C’est d’ailleurs, le seul élément de mon quotidien qui s’orne des fioritures de Noël. Flocons et guirlandes se mêlant aux décors des cases découpées aléatoirement.

Et même si je grogne en les apercevant, je n’ai pas le choix. Peu importe le fond, les fêtes sont le thème principal de l’application et je ne pouvais pas y échapper, pour cette fois. Mais je pardonne sans mal les créateurs de cette application. Je devrais plutôt les remercier de cette petite merveille. Conçue de telle sorte que l’utilisateur est le seul maître de ce qui ce cache derrière chaque porte, chaque numéro.

Pour moi, c’est l’idée parfaite !

Ingénieuse, et juste ce qu’il me faut pour passer cette période de l’horreur.

— Tu as noté qui dans ta liste cette fois ? La petite Érika ? Elle avait un corps sublime celle-là, même si je l’avoue, elle manquait un peu de cervelle. Enfin… C’est bien connu. Tu sais ce qu’on dit des Blondes !

— Éric ! grogne Vince à l’encontre de notre ami. Pose-toi plutôt des questions sur le fait que son prénom est un dérivé du tiens !

— Quoi ? Mais, ce n’est pas moi qui le dis ! Tout le monde, l’affirme ! Les blondes n’ont pas de cerveau. Sinon leurs blagues seraient bien tristes, en rajoute Éric avec un sourire béat sur les lèvres.

Son but ? Faire enrager Vince. Sauf que je n’ai pas vraiment envie de jouer à ce jeu avec eux ce soir. Nous ne sommes plus des gosses ! Du moins, plus tout à fait. Des fois, je me demande bien si nous finirons par grandir un jour. Éric est hilare face à un Vince furieux. Merde ! Il a continué ses blagues sur les blondes. Il aurait mieux fait d’éviter. La femme de Vince, l’est… Donc, mon meilleur ami en provoquant le deuxième a tendu le bâton pour se faire battre.

Mais même si Vince semble énervé, il sait qu’au fond, nous l’aimons son petit bout de femme.

Passons !

Mes moutons ? Le calendrier, il en est où ? Au point mort. C’est le néant, cette année. Mise à part l’arrivée de Cassie qui m’excite plus que ça ne le devrait. Et pour en revenir à la question d’Éric : non, Érika n’est pas notée dans mon calendrier. En revanche, j’inscrirais volontiers Flore, la fille de la comptabilité. Elle est discrète pourtant, je suis prêt à mettre ma main à couper qu’elle cache un corps tout en volupté sous ses chandails de grand-mère. Quoique…

Mon attention flotte vers elle.

La belle Cassie avec son regard de biche, ses yeux en amandes et cette couleur unique, elle m’intrigue. Surtout quand un frisson, écho de ce matin, grimpe et court le long de mon dos à chacun de ses sourires. Ses pommettes rosissant comme un appel à les effleurer et les caresser du bout des doigts. Mon pouce dessinant le contour de ses lèvres pour ensuite laisser la place à ma bouche. Le tout sous des gestes précis, possessifs presque trop délicieux pour être vrais.

Un raclement de gorge noie mon fantasme. Mes doigts ceinturent, à en devenir blanc, mon portable. Le calendrier. Je lève un sourcil vers Vince qui m’offre un visage suspect, avant de nous lancer dans une conversation active autour de mes intentions pour Noël. Quand Joe s’approche de notre petit trio et s’installe à notre table en attrapant un tabouret, nous sommes toujours au même point que dix minutes plus tôt. C’est-à-dire ? Nulle part. Aucune femme ne s’est ajoutée après la première case.

Notre barman doit être en pause et s’incruste sans mal avec ses clients habituels. Clients qui font d’ailleurs quasiment partie des meubles à force de venir ici. L’avantage ? C’est qu’il a ramené une bouteille avec lui. Tirant par la même occasion un sourire victorieux à Éric. Il est heureux, il peut boire à l’œil ! Enfin… presque. Je risque fortement de la payer cette bouteille. A la fin de la soirée, comme chaque fois qu’Éric abuse de l’alcool et fait fuir les autres clients du bar.

Un rituel éternel.

Vince quant à lui, il refuse l’offre de Joe. Préférant passer aux boissons sans alcool. Il ne faut pas l’oublier, il prend le volant dans une heure pour retrouver sa belle Sara. Tout ça pour dire que notre barman vient compléter notre troupe, tout en obstruant la vue que j’avais sur la table de l’autre côté de la pièce. M’empêchant de poursuivre le jeu de regards qui s’est instauré entre Cassie et moi depuis son arrivée au Loch Ness. Merde… Un râle m’échappe quand Joe prend la parole :

— Alors comment avance ta liste ? Tu as de quoi l’agrémenter ou plutôt l’étoffer un peu ce soir, regarde les belles demoiselles dans le coin là-bas. Il y en a une qui est bien encerclée mais les trois autres sont alléchantes, conclut-il en pointant mon assistante et ses amies du doigt.

Génial ! Nous avons-là, le complice idéal pour Éric. Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. J’en ai la preuve en suivant la direction que montre Joe. Cassie a les sourcils froncés et surtout les yeux révolvers braqués sur moi, comme si j’étais le fautif face à toute cette attention que notre table porte sur eux. Pour la discrétion, on repassera. Sérieux ! Mais du côté de son groupe, je remarque qu’elle est dans la même situation que moi, bloquée avec des amis du genre des miens.

Un rire rauque m’échappe quand mon attention se porte à nouveau sur mes amis. Joe levant son bras vers moi, je me décale. Ça suffit les coups pour ce soir ! Mais entre lui et le coude de Vince qui s’enfonce dans mes côtés, je suis servi. Surtout quand Éric crache sa boisson hors de sa bouche prit d’un gloussement incontrôlable. Génial, c’est la totale ! Ils sont conscients qu’ils ne me facilitent pas les choses ?

Non. Pourtant, avec cette entrée en matière, je risque d’avoir beaucoup du mal à trouver une stratégie pour séduire la petite brune… Surtout quand je dois m’appuyer sur des amis comme eux pour m’aider ! Merde… Les voilà qui recommencent avec leur délire d’hommes en rut. Joe notant les jeunes femmes en face de nous sur une échelle de un à dix, tandis qu’Éric les classent par grandeur de bonnet. L’élégance masculine à son apogée !

Le seul problème, c’est qu’ils n’ont pas compris l’intérêt du calendrier. Trop complexe pour eux, il ne leur est pas adapté alors que pour moi, c’est le défi idéal. Faisant ainsi monter le plaisir et l’adrénaline jusqu’à l’extase de la vingt-quatrième case, ou plutôt celui de la dégustation de ce fameux dernier chocolat. Mordillant ma lèvre inférieure en y appuyant mon index, mon attention se fixe sur l’objet de mon désir.

Ses pommettes semblent rougir de plus belle, alors que son visage m’analyse. Mais très vite, nous sommes rattrapés par les personnes qui nous entourent. Moi, haussant les épaules et elle, hochant la tête. Geste qui attire immanquablement son voisin de table. Oublie Ash. Mon but est de m’éclater, me détendre et non, attirer une femme déjà prise. Bien que… en les examinant tous les deux, je suis presque sûr de remarquer des similarités.

— Ash ? Ton calendrier, tu en es où ? m’interroge Vince me détournant de ma contemplation.

— Quoi ? Merde les gars, un peu de sérieux ! Je voulais vous parler de ma première case. Je crois qu’elle promet déjà des merveilles.

— Ta secrétaire ?

Perspicace, Vince porte sur moi une attention toute particulière. Il se redresse sur son fauteuil, m’adresse un sourire entendu et attrape mon smartphone dans sa main. Au final, j’ai peut-être réussi à l’intéresser à mon plan annuel. Et puis, j’ai besoin de lui comme complice. C’est le meilleur quand il s’agit de trouver des stratégies pour faire tomber les femmes dans mes draps. Même si… il déteste que j’exploite ses talents de prétendant romantique pour piéger les femmes dans mes filets.

Mais bien entendu, je ne lui en laisse pas le choix. Puis, si vraiment ça le dérangeait, il pourrait partir. Je ne le retiens pas, bien qu’il reste la tête pensante de notre joyeux petit groupe. Une bande de gros lourds, dragueurs sans sentiments ou presque. Nous avons le romantique, l’affamé, le gaffeur et le JOUEUR. Moi. Et la mission qui m’attend ne me semble pas être de tout repos. N’empêche que je suis prêt.

Depuis que cette jeune femme a passé le pas de ma porte, je ne peux pas contrôler les réactions de mon corps ni celles de mon esprit. Et si ça me perturbe, je suis d’autant plus intrigué de découvrir la raison du bouleversement qu’elle déclenche en moi. Quelle est la signification de ce frisson qui m’envahit chaque fois que je plonge dans ses yeux translucides ? Je l’ignore. Mais, j’espère pouvoir l’expliquer assez vite.

— Il faudrait que tu démarres doucement. Il te reste quoi ? Quatre jours avant le premier ? Tu vas devoir exploiter ce délai pour la faire succomber. Parce que cette petite-là, n’a pas l’air de vouloir être docile.

Vince nous expose ses réflexions, et il semble qu’il y a déjà pensé. Ses idées sont précises, concises, déjà préparées. Et rapidement, je me rends compte que ses paroles sont justes. Je ne la connais pas, alors pourquoi cette obsession ? Remarque. Il est rare qu’une femme reste assez longtemps pour que je sois capable de connaître ses préférences. Donc, pourquoi pas Cassie ? Et en parlant du loup…

Mon ami qui une seconde plus tôt analyser encore le calendrier numérique sur mon écran, redresse son visage et le tourne vers le bruit d’une chaise qui racle le sol. Cassie. Elle est debout au milieu de ses amis, et la blonde à côté d’elle lui donne une claque sur les fesses comme pour lui donner l’impulsion pour avancer. Putain, moi aussi je veux pouvoir toucher ses formes rebondies.

Vince quant à lui, il se contente d’apprécier les moindres détails de la silhouette de la jeune femme qui se dirige à présent droit sur nous. Et merde ! On est mal. Je profite du temps de sa traversée pour admirer une dernière fois sa stature avant de me faire assassiner sur place. Ses hanches se balancent de manière sensuelle, de droite à gauche, et ce sourire. Je suis sans voix. Elle semble comprendre l’effet qu’elle fait aux hommes et en abuse juste assez.

Et bien entendu, je peux compter sur Éric et son amie Discrétion qui ne se gênent pas pour me frapper de son coude. Encore ! Par contre, j’aimerais survivre à cette soirée ! Il est pire qu’un collégien en transe devant la fille populaire. Une bombe ! Une explosion de lumière qui fait battre mon cœur. Enfin… en plus d’allumer un désir qui lui se manifeste plus bas, et surtout qui durcit à l’accélération impulsive du rythme de ses battements.

Mince, elle est bandante…

— Monsieur Térence. Aurais-je une tâche au milieu du visage ? Je sais que je suis nouvelle dans le quartier, mais je suis loin d’être une bête de foire ! Et j’aimerais si possible passer une soirée tranquille avec mes amis, sans avoir à me cacher demain derrière mes dossiers. Est-ce que je suis claire ? elle débite ses phrases d’un ton franc, agressif.

— Une bête de foire ? Non, plutôt une belle sirène sans écailles, annonce Éric avec un air béat.

Celui-là… Il ne retient que ce qu’il veut. Et en plus, il a le don de mettre les pieds dans le plat. Un fiasco total ! Un jour, il va m’attirer de sacrés ennuis. Surtout quand la femme en face de nous n’a pas l’intention de se laisser faire. De quoi bien pimenter mon jeu. Ni une ni deux, j’arrache mon téléphone des mains de Vince, et m’apprête à inscrire le prénom de Cassie sur la première case de mon calendrier de l’avent. Mais, Vince m’a devancé, s’attendant surement à cette réaction de ma part.

— Tu n’as pas répondu à la question, Ashley.

MON prénom dans SA bouche est une telle douche froide que ma bonne humeur me quitte. Ce ton, l’expression ferme de son visage et l’émotion que j’ai senti dans l’intonation de sa voix, je les connais. Et ils me terrifient. Une seule personne ose encore m’appeler par mon prénom, cette horreur que je porte depuis ma plus tendre enfance : ma Mère. Du dégoût, de la tristesse, le tout forme un mélange agressif qui se lit dans ce regard si attirant.

Qui es-tu ?

Je me racle la gorge avant d’ouvrir les lèvres, déstabilisé :

— Veuillez excuser les paroles de mon ami, mademoiselle Bellarke. Il a une forte tendance à dire n’importe quoi et à oublier de tourner sept fois la langue dans sa bouche avant de parler. Quant à nos regards sur vous. J’en suis l’entier responsable. J’expliquais à mes amis, ici présents, que vous risquez fortement de vous croiser lors de vos journées de travail. D’ailleurs, il paraît évident que vous avez déjà rencontré Vince. Et en tout franchise, je dois vous avouer, que nous vous trouvons à notre goût. Vous êtes une très belle femme. Mais ne vous inquiétez pas, je suis là pour tenir mes amis éloigner de vous.

— Très drôle. Je te remercie. Le truc, tu vois, c’est que je n’ai pas besoin de toi pour me défendre des goujats. J’ai grandi, je suis une grande fille.

Sarcastique, elle termine sa phrase dans un demi-tour spectaculaire et affiche au passage un sourire triomphant. Ses talons claquent sur le sol en s’éloignant de nous. Nous restons d’ailleurs tous les quatre pantois, ne sachant pas comment réagir ni quoi dire. Elle est… surprenante. Sa façon de me tutoyer, cette manie d’entourer une mèche de ses cheveux autour de son doigt. C’est familier et étrangement rassurant.

Surprenante. Résistante.

Le défi de la première case avec elle comme chocolat promet d’être des plus palpitants. Elle est de loin très différente des femmes que j’ai l’habitude de croiser sur mon chemin. Certaines m’auraient déjà fait les yeux doux et ne se seraient pas gênées pour me faire des avances aguicheuses. Mais elle, c’est tout le contraire. Elle m’apparaît presque contrariée face à moi, troublée aussi. Assez intrigante pour me donne envie de briser sa carapace.

J’ai encore quatre jours.

Je compte bien tous les exploités au maximum.

*

CASSIE

Tu parles d’une bonne idée. « Fonce dans le tas, tu verras le résultat plus tard. » Et il a fallu que je le tutoie. Que je prononce son prénom. En entier ! Bordel, Cassie, tu sais qu’il le déteste. D’ailleurs sa réaction me hante alors que mes pas me ramènent vers mes amis. Ses yeux pourtant emplit d’un esprit de compétition se sont aussitôt ternis prenant une teinte sombre. Cette couleur de désespoir et de tristesse. Cette femme, elle l’a détruit. Je me demande si elle est encore dans sa vie, maîtresse de sa marionnette préférée.

Même si ma victoire a un goût amer, je suis fière de lui avoir cloué le bec. J’ignore ce qu’il m’a pris mais il fallait que ça sorte. Eliott lève ses deux pouces vers moi, et il éclate de rire à mon haussement d’épaules. Celui-là, il va m’attirer les foudres de mon chef demain matin. Tant pis pour ce soir, disons que nous avons déjà dépassés les limites du respectable et surtout du raisonnable.

— Alors ? Ils nous voulaient quoi ? m’interroge Audrey quand je pose mes fesses à ma place.

— Rien. Ce ne sont que des mecs en mal d’amour.

Ma réplique a le don de me détendre. D’autant plus que mon frère me gratifie d’un sourire complice. Il me connaît, il sait par quoi je suis passée après Ash alors il est ravi de me soutenir dans mes rejets envers les hommes. Pour lui, tant que mon CRÊVE-CŒUR reste loin de moi, tout va bien. Enfin… C’était sans compter sur sa super sœur qui se lâche au milieu du filet de pêche dans l’espoir de ne pas être remontée à la surface.

Croisons les doigts.

— Ils ont un problème avec les décorations de Noël ?

Quoi ? Je me retourne vers Léa pour examiner plus en détails ce qu’elle pointe du doigt. Je n’y avais même pas fait attention jusqu’ici. Pourtant, c’est aussi gros que le nez au milieu de la figure. Le coin de ces messieurs les vautours est vide. Il est nu, sans la moindre fioriture, là où le reste du bar arbore de magnifiques guirlandes électriques multicolores, et qu’un sapin artificiel de plus de deux mètres est planté sur l’estrade à gauche du comptoir.

D’ailleurs, il est parsemé de boules brillantes, pailletées et de répliques minuscules du monstre à écaille légendaire d’où tire son nom le lieu. L’ensemble dans des nuances de bleus et d’argent. Au pied de l’arbre se trouve déjà plusieurs cadeaux, surement faux. Mais cela ne fait qu’accentuer le côté chaleureux de cette scène. Et plus j’analyse la globalité de la pièce, plus je prends conscience du problème souligné par Léa.

— Il n’y a que leur coin qui n’est pas décoré, murmuré-je au moment où mon regard se plante sur leur bande.

— C’est étrange, tu ne trouves pas ? Je veux dire, c’est comme s’ils repoussaient Noël. Regarde ! Incroyable…

Léa se renfrogne, croise les bras sur sa poitrine en même temps qu’elle hausse le ton. Mais merde, qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? Pourquoi repousse-t-il autant cette lumière, et cette beauté que sont les fêtes ? Parce que c’est ce qui énerve Léa, la réaction d’Ashley à l’instant où Éric se permet de poser sur leur table un sapin miniature. Il s’est carrément levé de son siège pour balancer la jolie décoration derrière le comptoir à proximité.

Il détesterait les fêtes à ce point ?

Non. Impossible.

Il faut que je passe à autre chose. Où on en était de notre soirée avant que Sandy me pousse à foncer vers eux ? Ah oui, Les boissons ! Où est la mienne ? Cole. Non, mais il se moque de moi, lui aussi. Je croyais qu’il n’aimait pas mon cocktail. Je souffle en tapant sur la main de mon frère qui s’apprête à boire une nouvelle gorgée de mon verre. Geste qui le fait rire, mais il finit tout de même par me rendre mon bien.

Non, mais.

— Tu ne nous as pas raconté ta journée, sœurette.

— Ouais, rien à dire. C’est super. Génial. Je suis au comble du plaisir.

Je marmonne m’agace en prenant mon temps avant de dresser le visage vers mes amis. Mince, je n’avais pas pensé leur en parler tout de suite. Enfin, si les grandes lignes. C’est un poste au top, au cœur d’une entreprise qui a de l’influence et qui ne pourra m’apporter que du bonus pour la suite. Mais il fallait bien sûr que ce soit Crève-Cœur mon chef. D’un raclement de gorge gênée, je prends mon courage à deux mains et lâche de but en blanc :

— Vous voyez, le mec que je viens de rembarrer, celui que j’évite depuis… mes dix-sept ans ? Ouais. En fait, c’est le directeur de la boîte de communication dans laquelle je viens d’être embauchée. Et accessoirement, je suis son assistante. Et oui, c’est lui le chef de projets. Je suis gâtée.

— La totale ! Arrête. Ne te plains pas, il est canon. Un peu étrange peut-être avec son dégoût flagrant pour les guirlandes innocentes mais il reste agréable à regarder.

— Sandy… Tu ne comprends pas, je ne le supporte pas ! Merde, Cole et Eliott m’ont ramassé à la petite cuillère la dernière fois qu’il a fait un passage dans ma vie.

Ce que je ne lui dis pas, c’est que peu importe ce que je faisais, la vie me ramener toujours dans les bras de mecs dans son genre. Des gars sans remords, sans la moindre honte à lâcher une fille au bout de deux semaines, ou encore à coucher sans lendemain, dire des « je t’aime » et t’abandonner sans un mot, sans une explication. Détestable. Et en même temps, aucun d’eux n’auraient eu sa chance. Pas avec un cœur en mille morceaux.

— Cassis ?

— Tout va bien, El. Par contre, il y a un souci énorme là-bas. En plus de sa présence. Ou plutôt en moins.

Je glousse toute seule, mes amis ne comprenant pas de quoi il en retourne. Clairement, je fais peine à voir, sinon Eliott ne poserait pas sa main sur ma jambe, caché du regard des autres. Merde… Le retour d’Ash me ferait-il plus d’effets que ce que je n’aurais cru ? Serrant mes doigts autour de ceux de mon meilleur ami, je me sens rassurée, comme protégée par le halo de lumière qu’il dégage. Audrey et Sandy tentent depuis mon rire involontaire de me tirer les vers du nez, et elles y parviennent enfin.

— C’est le vide intersidéral au bureau. Passée les portes de l’ascenseur, on se retrouve dans un espace blanc et froid. Il n’y aucune chaleur, aucune magie. Tout est trop calme. Pas de père-noël chanteur, pas de musique d’ambiance, ni même une petite boule de Noël ou un bonnet rouge. Attendez, il n’y a pas un seul « joyeuses fêtes ». Rien ! C’est tellement…

— L’horreur !

— J’allais dire : triste. Mais oui, l’horreur est aussi un bon moyen de décrire le lieu.

Mes amis s’offusquent, s’énervent cherchant à comprendre comment une entreprise qui plus est de communication et spécialisée dans la publicité peut se permettre un tel manquement vis-à-vis des fêtes. Mais moi, je reste persuadée que la faute revient à Crève-Cœur. J’en suis presque sûre. Surtout quand je repense à sa réaction quand je lui ai demandé comment cela se faisait qu’aucune décoration n’était présente à notre étage. Et très rare aux autres.

Sa réponse : elles n’ont pas leur place ici.

Où alors ? Dehors dans les rues ? Dans les magasins ? Les vitrines ? Les marchés ? Chez nous ? Oui ! Carrément alors pourquoi nous empêcher de rêver encore un peu au travail ? Nous aurions toujours les mêmes projets, les mêmes contraintes par rapport à nos dates de rendus, nos clients et leurs attentes. Mais non ! Il faut que nous restions dans un vide glacial. A moins que… Peut-être pourrais-je apporter ma petite touche à mon espace personnel.

En quoi, une guirlande et quelques lumières pourraient être préjudiciable ?

— Cass, il en pense quoi ton chef de ça ?

— Lui ? crié-je en pointant Ash du doigt. Il semble qu’il a problème sérieux avec Noël. Ou alors il se prend trop au sérieux. Après tout, il est jeune pour occuper la place qu’il a. c’est surement un moyen pour lui d’assurer sa position.

Peut-être.

Quoique… Je me demande si la vipère ne serait pas derrière tout ça. Surtout quand on sait ce qui est arrivé à son père. Cassie, tu divagues encore. Ashley a clairement un souci avec les fêtes. D’ailleurs, au moment où je me fais cette réflexion, je vois son expression de dégoût quand une femme pulpeuse débarque à leur table et lui enfonce un serre-tête à oreilles de rennes sur le crâne. Deux secondes. C’est le temps qu’il lui faut pour arracher l’objet de sa tête. Deux secondes de plus lui suffisent à hurler sur la jeune femme.

— Lâche-moi avec ces conneries de merde ! Je t’ai déjà dit de ne pas me faire chier avec Noël !

Quel langage ! Loin de celui avec lequel je l’ai connu. Des souvenirs ternis par cet épisode. Une scène flashe dans ma tête pour s’effacer aussitôt. Sauvée ! Je ne veux pas revivre ça ce soir, pas maintenant alors que mes amis m’entourent. Reprends-toi. Cole place son bras dans mon dos tandis qu’Eliott serre d’une douce pression ma cuisse. Qu’est-ce que je ferais sans ces deux-là ? Rien. Sans eux, je n’aurais pas su remonter la pente. Mes deux colocataires sourient, et hochent la tête d’un air entendu.

— Tu devrais faire ta Cassis.

Quoi ?

Je n’ai pas le temps de poser la question au sous-entendu de mon frère qu’une voix grave me surprend. Je sursaute faisant rire mes amis qui eux ne se privent pas de m’examiner. Décidément cette soirée ne se finira jamais. Entre les regards en biais, les clins d’œil, et les airs compatissants, je ne vais pas m’en sortir indemne. Surtout quand l’objet de nos conversations se lève, enfile sa veste et suivis de ses deux compères, le troisième retournant derrière son comptoir, s’apprête à sortir du bar.

Plus que deux pas et sa présence ne fera plus palpiter mon cœur à des rythmes aléatoires. Seulement une minute, puis nous pourrons conclure nous aussi notre soirée et rentrer à l’appartement. Mais ce que je capte me laisse sans voix. Son ton est rauque, plus grave que dans mon souvenir. Bien que je l’aie déjà entendu aujourd’hui, la vibration de ses mots me percutent. Et ce qui me chamboule, c’est la discussion qui plane à côté de notre table quand ils ouvrent la porte pour la franchir.

— Ash, tu pourrais être plus aimable avec Anna. Elle a voulu être gentille. Te mettre dans l’ambiance du mois à venir. Je sais que le vingt-quatre se rapproche à grands pas et que tu ne supportes pas cette date. Mais… ce jour-là est aussi ton anniversaire, ne l’oublie pas.

— Je n’oublie rien. Justement. Puis merde, Éric, fiches-moi la paix !

— Non, mec. Ça fait quoi ? Onze ans ? Lâche prise, profite de la magie de Noël. Tu pourrais passer les fêtes avec tes amis, ta famille…

Ash ne laisse pas son ami terminer sa phrase. D’ailleurs, quand ce dernier a prononcé ces derniers mots, les poings de Crève-Cœur se sont serrés. Fermés avec une telle pression que ses jointures en sont blanches. Un râle sourd sort de sa gorge alors qu’il attrape le dénommé Éric par le col de sa chemise. Merde… On est où là ? Alors que j’amorce un mouvement deux mains fermes me maintiennent en place. Eliott chuchote à mon oreille me conseillant de rester à ma place.

Ce n’est pas mon combat.

— Quelle famille ? Putain, Éric ! Je hais ces fêtes de merde ! Je hais cette ambiance, ces chants ridicules, ces marchés, ces sourires idiots figés sur le visage des gens ! Je les hais ! Noël n’a rien de joyeux ! Il est froid et solitaire ! Merde…

Sa voix se casse et se finit sur un murmure. Puis sans un mot de plus ni un regard, Ashley relâche son ami et passe la porte. Seul son dos se grave dans ma mémoire, ce dos qui hante encore mes cauchemars parfois la nuit. Sauf que ce soir, je remarque un détail auquel je n’avais encore jamais prêté attention. Il est voûté, les épaules archées et la tête baissée vers ses pieds. Vulnérable.

C’est décidé…

— Je vais tout faire pour qu’il aime à nouveau Noël !

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