Celui qui espère

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Il y avait un homme. Sur la route spongieuse et pleine de boue, l’inconnu traînait dans son sillage un coffre éraflé, rongé par les heurts du temps. Grand, vêtu d’un pardessus usé, légèrement trop ample, l’homme avançait lentement, mais d’un pas assuré. Il venait d’arriver dans notre ville : Rivmitz.

Coupée du monde, sinon très excentrée des activités de notre espèce, Rivmitz n’avait pas grand-chose pour elle. Ses habitants frileux et méfiants, aux passe-temps discutables, n’aimaient guère les étrangers. L’homme en était un. Au fil de sa traversée, les portes se fermaient, les habitants se claquemuraient et la ville perdait un pan supplémentaire de son âme. D’ordinaire, j’aurais sans doute aussi fermé mes volets si une chose ne m’avait pas fasciné. L’homme brillait.

Pas physiquement non, juste, il irradiait de bonheur. Sa peau claire, quoique trop foncée pour nos critères, était propre, son regard alerte et ses cheveux châtains cascadaient sur ses épaules. Mais ce qui frappait chez cet individu, dès lors qu’on s’attardait sur sa fine silhouette, c’était son sourire. Un sourire franc, sincère, découvrant des dents blanches, parfaitement rangées. Cet homme était heureux.

Voilà longtemps qu’une émotion similaire ne m’avait parcourue. À Rivmitz, les gens ne sont pas particulièrement expressifs. Sont-ils malheureux ? Non, mais pas pour autant heureux. Ils sont banals. La vie y suit son cours. Les enfants naissent, grandissent, s’assagissent un temps avant de basculer dans la bêtise de l’existence telle que nous la concevons. Une vie rangée, enfermée dans une routine attristante et ordinaire. La ville en est devenue grisâtre. Ses habitations cireuses et ses rues pavées, souvent vides et encrassées, ne laissent plus qu’entrevoir une image fantomatique d’un passé coloré, malheureusement révolu.

Je sortis. Galvanisé par un espoir longtemps refoulé, je marchai à présent sur les pas de l’étranger. Celui-ci venait d’atteindre l’unique place de la ville. Elle marquait le centre de Rivmitz et était autrefois un lieu de festivité et de rencontres. Son ombre s’étale à présent sur la ville. Sa fontaine craquelée et autrefois onirique n’exerce aujourd’hui plus que mélancolie. Des câbles électriques, promesse de modernité et de confort, pendent au-dessus du lieu désert, dont seules les lumières poisseuses de la brasserie apportent un semblant d’animation. Fermée, comme toutes les habitations entourant la place, on pouvait pourtant y apercevoir les visages soupçonneux des habitants nous dévisager.

Si l’homme en fut un temps abattu, il n’en laissa rien paraître. Le bassin de la fontaine atteint, il s’arrêta. S’asseyant sur son bord, il regarda autour de lui sans se départir un seul instant de son sourire. Ses yeux émeraude se posèrent sur moi, s’y attardèrent et reprirent leur ballet. Au bout, d’un bref instant, il se leva et entreprit de décadenasser son coffre.

« Viendras-tu m’aider jeune inconnu ? J’ai tant marché et erré sur ces terres désolées que mes mains ont fini glacées. Un peu de chaleur dans cette ville austère apporterait charme et vigueur en ce lieu oublié de tous. » C’étaient les premiers mots de l’homme. Ils m’étaient adressés d’une voix grave et profonde, quoique légèrement éraillée. Une douce chaleur se répandit dans mes entrailles, réchauffant un sentiment naguère oublié. M’approchant, j’entrevis des lumières poindre aux fenêtres de certains logis. Devant le pacifisme de l’homme, je préservai cet élan de communication.

- Qui êtes-vous ?

- Un simple voyageur, parcourant le monde au gré de ses pensées, marchant par-delà du monde accepté. Je vais et je viens suivant le souffle de la Terre, loin de la sphère humaine et de sa frénésie. Ainsi, mon existence suit-elle son cours.

- Et qu’est-ce que la Terre vous a soufflé pour venir ici ?

- Rien, jeune inconnu. Ce lieu est juste au milieu de mon chemin. Il est empli de tristesse et de nostalgie. L’aube y semble morne et le crépuscule vide de toute âme. Les couleurs fanent, la vie s’évanouit et la cité meurt. Un peu de lumière apportera sans doute joie et chaleur à cette chimère de l’humanité.

- Je ne comprends pas.

- Il n’y a rien à comprendre, juste à regarder.

Sur ces mots, l’homme qui finalement ne semblait n’avoir besoin d’aucune aide, ouvrit d’une main leste le lourd couvercle de sa malle. De l’intérieur, nulle lumière ou fioriture synonyme ne sortit physiquement, pourtant, c’est ainsi que mon esprit visualisa son ouverture. Toujours dans des mouvements souples, le voyageur y plongea ses bras et en sortit quantité de lumière et de couleurs. Ce fut d’abord de longs tissus chatoyants, décrivant des arabesques exotiques dans la bise matinale, puis vinrent de longs serpents filiformes dans une étoffe légère aux nuances semblables à l’aurore qui vinrent s’accrocher sur les câbles suspendus de part et d’autre de la place. Se succédèrent ensuite de larges anneaux luminescents, une nuée de papillons éméraldines, ainsi que d’oiseaux spectraux aux yeux rubis. Étaient-ils vivants ? Nul ne saurait dire, mais il se dégageait de ce spectacle une beauté primordiale, pure, exempte des tourments de ce monde.

Alors que peu à peu lumière et couleurs fusionnaient, une musique claire et enjouée semblait se propager dans l’espace. La vie se frayait un passage. Les portes s’ouvraient, les volets se brisaient, tandis que leurs occupants s’approchaient. Sourires timides et rires discrets remplaçaient moues chagrines et sentiment d’amertume. L’agitation se propageait, changeant murmures réservés en babillage spontané. Voilà longtemps que Rivmitz n’avait connu pareil rassemblement. La moitié de la ville s’était massée autour de la fontaine et la foule grossissait toujours, joignant femmes et enfants, hommes et vieillards.

Alors que de nombreux feux-follets colorés parcouraient dorénavant les airs, sous les exclamations des spectateurs, l’homme sortit deux grandes tiges reliées à leur fin par deux cordes de différentes longueurs et d’un geste précis engloba le plus jeune spectateur dans une bulle aux reflets lilas. Sa parade fantasmagorique se répéta, avant qu’une grande madone aux cheveux clairs en hérite. Confuse et hésitante aux premiers instants, elle imita et perfectionna, non sans grâce la dextérité de son modèle et bientôt devint actrice de cette surprenante festivité. Se joignirent à elle, enfants et messieurs, dansant, riant et jouant chacun au rythme de la Terre venue revigorer ce lieu délaissé.

Les maisons en apparence cendrées, se paraient à présent de tuiles écarlates, de façades ocre, ainsi que de nuances réconfortantes. Un dernier tour du voyageur semblait matérialiser joie et réjouissance en estampes orientales. Petit à petit, Rivmitz renaissait. Ses nuances moroses laissaient place aux teintes chatoyantes qui faisaient sa gloire, il y a de cela des années. Les gens parlaient, chantaient ; de tous âges et de tout bord. Des Hommes avec des Hommes.

Émerveillé par ce spectacle si plein de vie et d’espoir, je cherchais son auteur du regard. À ma vue, nul homme, ni coffre, seule une foule en liasse. Fendant celle-ci, je supposais que le voyageur avait décidé de continuer sa route. J’avais vu juste. Je retrouvai mon homme aux portes de la ville.

« Attendez ! » lui criai-je, figeant ainsi sa silhouette longiligne. « Vous ne pouvez nous laisser ainsi ! »

Mes paroles ou le bruit de ma course le firent se retourner. Son visage rayonnait toujours, pourtant son teint semblait plus cireux. Plus clair. Son regard exprimait la même confiance et son sourire toujours la même franchise. Pour autant, quelque chose semblait manquer. Peut-être nous l’avait-il offert...

Une fois parvenu à sa hauteur, l’homme s’adressa de nouveau à moi.

« - Il y a des années, des siècles peut-être, l’humanité était ainsi. Soudée et généreuse. Mais elle est imparfaite, elle le sera toujours. Notre union s’est déchirée. Le pouvoir et la vanité nous ont fait oublier l’essentiel. Depuis nous nous berçons d’idoles et de simulacres, abandonnant derrière nous celle qui nous a mise au monde. Parfois, cet étrange équilibre préserve certains d’entre nous. Le monde se fissure alors davantage sous le poids de ces prétendus puissants. Mais souvent, la vie décline emportant avec elle humanité et générosité. Nous n’avons pourtant besoin que de peu de choses pour nous retrouver.

- Restez… Je ne sais pas qui vous êtes… ou ce que vous êtes, mais restez. Sans vous, tout redeviendra comme avant.

- En es-tu si sûr ? Regarde autour de toi. La ville a toujours été ainsi. Ce sentiment de vide et cet abandon ne résultent que de vos choix passés. Un nouveau départ, un nouveau souffle vous sont offerts, allez-vous vous en saisir ?

- Je…

- Jeune inconnu, je n’ai ni nom, ni fortune et pourtant, j’inspire nombre d’entre vous. Je ne connais ni gloire, ni pouvoir, mais défie les puissants. Une once de magie et de folie dans un monde comme le vôtre est à la portée des plus simples d’entre vous. Un lieu commun ou une dévotion semblable dans un endroit si plein de vie et de sincérité vous préservera d’un avenir délétère. Vous n’avez besoin ni de moi, ni de personne pour vous diriger. Tant que vous serez unis et égaux, le monde s’ouvrira à vous. »

Ses paroles, inspirantes et réconfortantes, me firent entrevoir un avenir meilleur. Plus lumineux, loin des tourments tortueux que la vie nous avait jusqu’alors réservée. Même si l’étrange nature de mon interlocuteur et bon nombre de ses propos m’échappaient, je sentais s’étendre en moi espoir et euphorie. Sa mise en œuvre semblait toutefois inaccessible. Sans doute l’inconnu partageait-il cette impression, car de nouveau, il ouvrit son coffre, y plongea un bras et en ressortit un petit coffret foncé jaspé de vert qu’il me tendit. Je m’en saisis et constatai qu’il n’était ni lourd, ni léger, mais possédait une aura bien singulière une fois en main. L’homme reprit :

- Voici un fragment d’espoir. Aussi précieux qu’un nouveau-né, prenez-en grand soin. Il vous remémora à jamais cet instant et portera vos convictions les plus pures jusqu’à la fin de votre vie. Un jour, il apportera une ère nouvelle faite de rêves, d’unité et de liberté. Souvenez-vous donc de cette volonté qui vous anime en ce jour nouveau, alors sans doute renouerez-vous avec ce qui donna jadis naissance à l’humanité !

Ces derniers mots avaient été prononcés d’une voix plus forte et furent suivis par un murmure d’approbation, auquel succéda bientôt une puissante clameur. Me retournant, je constatai que les habitants nous avaient rejoints. Une lueur nouvelle, ou jusqu’alors profondément oubliée brillait dorénavant dans leurs yeux. Je portai donc plus haut le présent de notre mystérieux invité, intensifiant ainsi l’énergie nouvelle qui nous animait. Celui-ci avait déjà refermé son coffre et, toujours souriant, s’était redressé de toute sa hauteur. Dans un dernier geste d’adieu, ses bras robustes m’enserrèrent dans une accolade rapide et fraternelle.

Sans un mot de plus, il se retourna et traînant son coffre avec une énergie nouvelle, sortit de la ville. Sa ville et la nôtre. Une ville nouvelle pour l’humanité emplie de rêves et d’espoir, qui je suis sûr, un jour se concrétiseront.

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