Passé consommé

3 minutes de lecture

  Il neige depuis une semaine. Près de la fenêtre, je regarde la nuit et j’écoute le froid*. Le silence s’installe, solitaire comme la brume, jusqu’à recouvrir l’horizon. La fatigue m’étreint, s’immisce lentement sous mes cils enflammés. La journée enfin s’enfuit devant le sommeil qui guette, les heures atteignent leur terminus, court répit avant de reprendre leur course effrenée sur les rails. Pas de retard pour ces trains-là, pas de contre temps... La peine dans mes membres s’allège, se dissipe dans une bruine insensible. Un ballet de flocons noctambules s’offre à mes yeux endormis. Je n’avais pas vu la neige depuis tant d’années...

  Soudain, dans un son d’orgue enroué, je deviens enfant à nouveau : sous mes paupières se rejouent les batailles qu'on se livrait, nous, les gosses du quartier, lorsque la neige s’invitait dans les près. Ça pouvait durer des semaines. Le soir on rentrait boire un chocolat chaud chez l'un de nous, le nez rougi et les doigts endoloris. Le contact avec la tasse brûlante pénétrait la chair d’une douleur exquise, d’une chaleur glaciale. Le paradoxe d’un plaisir simple. Du bout des doigts je récupérais la fine pellicule de lait ondulant à la surface, la « peau » comme on l’appelait. Je prenais aussi celle des autres gamins de la tablée. J’en raffolais. Ça collait au palais, puis ça glissait doucement dans la gorge. C’étaient ensuite les effluves de cannelle qui se libéraient dans les vapeurs, qui embaumaient la pièce et venaient chatouiller nos narines. L’odeur me submerge encore de souvenirs aux échos de rires.

  J’ai huit ans et mes cheveux blonds me collent au front, trempé de poudreuse en sueur. J’ai longtemps attendu la neige. Son éclat blanc scintillant dans la prairie, là, derrière la fenêtre. Et je plaignais ces gamins qui ne l’avait jamais contemplée, ni profité de ses largesses. La neige ou le champ des possibles, une toile vierge, une page blanche. Un terrain à moduler de nos mains, plus souple que la terre, plus légère que le pavé. On en faisait des forteresses, on s’inventait des villes fantômes, et on en avalait de grandes poignées humides. Puis on s’en prenait dans la face sans avoir saisi quel enfant de salaud était responsable de l’attaque. Ça se transformait en pugilat.

  Plus vieux je me souviens, mes frères et moi avions bâti un igloo. C’était un mois d’avril, une neige qui s’était perdue dans les méandres de la mi-saison et nous avait honorés de sa chute. Qu'importe le flocon, pourvu qu'il y ait l'hiver maman disait. Entre deux joints on se balançait des briques glissantes, dures comme de la pierre. Fallait retirer ses gants pour tirer une latte. Ça faisait mal au doigts. On avait fumé jusqu’à ce que nos lèvres s’étirassent dans des sourires candides, béantes d’abrutissement. Le lendemain le soleil avait tout ruiné. Mon frère a pleuré. On s’est enlacés, et puis on a fumé encore en regardant nos tasses de café s’évaporer dans le ciel trop bleu. C’était une sensation étrange que ce monde qui s’était retourné sur nous. Il est allé tout piétiner – mon frère, pas le monde – et son entrain nous a contaminés. On était comme des gamins, à rendre à l’éphémère ses mérites. On tuait quelques vestiges d’enfance avant qu'ils ne fondent.

  Je regarde la nuit, et j’écoute le froid envahir l’atmosphère. La vitre s’embue ; de fines gouttelettes la parsèment. Comme la rosée prise au piège d’une toile d’araignée. C’est beau la neige dans le noir. Le contraste me saisit d’effroi. Où est donc passé le temps ? Ma main cherche mes lunettes. Je crois voir des lumières danser au loin dans l’obscurité. Des lumières flottantes. Les lunettes se dérobent ; c’est le flou qui m’enivre. La fragrance de la cannelle m’entête. Le noir et le blanc se mêlent, se confondent. Dans la nuit étoilée, ma mémoire vacille, je me sens fléchir. Cette nuit peut-être, je ne ferai pas le retour avec les heures ; cette nuit peut-être, je rejoindrai mes frères...

*incipit imposé de Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois.

mot : mots imposés

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire 6_LN ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0