~Chapitre 1~

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 Les mains posées sur les genoux et le buste penché en avant, Ayame soufflait. Son coeur battait rapidement et sa respiration se faisait douloureuse.
Elle regarda en coin son père avaler l'entièreté d'une bouteille d'eau et soupira. Elle n'avait plus l'habitude de courir si tôt le matin.
Elle souffla une dernière fois et se redressa pour accepter la bouteille que lui tendait sa mère en souriant.


- Ne te moque pas !
- Loin de moi cette idée... Je n'ai même pas le courage de vous suivre.


Marie leva les mains en l'air et s'éloigna dans la cuisine, d'où s'échappait de merveilleuses odeurs. S'envoyant un coup d'oeil complice, Léo et Ayame se précipitèrent à la suite de la mère de famille, manquant de trébucher sur la petite marche. Ils s'assirent tous les deux au bar qui séparait cuisine et salle à manger et observèrent Marie s'activer devant le plan de travail.

Une semaine s'était écoulée depuis leur arrivée et ils avaient l'impression qu'ils n'avaient jamais quittés le Japon. Leurs voisins étaient encore majoritairement des connaissances et, même si le quartier avait subi quelques travaux de modernisation, il restait toujours ce bon vieux Magoricho. Leur maison elle-même n'avait pas changée malgré les rénovations de ses voisines, mais cela leur avait permis une installation rapide et passés les premiers temps difficiles, ils retrouvèrent leurs repères ici, au Japon.

Ayame regarda avec appétit le plateau de croissants que sa mère sortit du four et qu'elle posa devant eux. Alors qu'elle allait se servir, une tape sur la main lui fit froncer les sourcils et elle plissa les yeux en direction de sa mère.


- On se lave les mains d'abord. Pas de sueur sur mon plat.


La jeune fille grommela et se lava les mains dans l'évier de la cuisine avant de retourner s'asseoir d'un pas vif. Elle attrapa son bol violet, cadeau de départ de sa cousine, et prit enfin la pâtisserie qui lui faisait de l'oeil depuis qu'elle était sortie du four.


- Aujourd'hui des voisins viennent nous souhaiter la bienvenue. Il faudrait ranger les derniers cartons qui traînent.


Ayame s'étouffa et regarda son père. Pourquoi l'avait-il fait courir ce matin s'il allait y avoir un marathon au sein même de leur maison ? Elle jeta un regard par la fenêtre et soupira. La journée s'annonçait bonne et ils allaient la passer à dire des formalités à des inconnus, alors qu'elle voulait sortir.

Le rire de ses parents la sortit de ses pensées et elle croqua dans son croissant.


- Certains d'entre eux ont des enfants de ton âge. Tu pourrais les retrouver au lycée d'ici quelques jours.


Elle hocha la tête et avala une gorgée de son lait chocolaté en détournant le regard. Les amis et elle ne faisait désormais pas bon ménage. Elle préférait la solitude et croyait en l'adage "il vaut mieux être seul que mal accompagnéé".


- En tout cas... Ils arrivent pour seize heures. Sois prête à temps.


Seize heures ? Ca lui laissait parfaitement le temps de faire un tour dans le quartier, sans courir. Elle sourit en coin et reprit un croissant.

*

* *

Treize heures. Elle regarda sa montre à son poignet et hocha la tête. Il lui restait trois heures avant de rentrer affronter le ballet incessant de voisins, et elle n'était vraiment pas prête pour ça. Ayame jeta un regard aux nombreux sacs en papier qu'elle tenait dans les mains, regrettant presque pendant quelques secondes de s'être approchée de la zone commerciale. Elle haussa les épaules et reprit la direction de sa résidence. Elle pouvait se permettre de faire quelques achats et elle avait eu la surprise d'apprendre que son japonais était quelque peu rouillé. Elle se mit à chuchoter pour se rappeler la formulation de certaines phrases et ricana quand elle buta sur l'une d'elle.


- N'oublie pas d'employer le pluriel quand tu demandes plusieurs stylos...


L'adolescente se retourna et observa la personne devant elle. Une fille aux longs, très long cheveux rouges se tenait à ses côtés les mains sur les hanches. Elle n'était pas typé asiatique et l'accent qu'elle possédait était encore moins japonais. Elle avait des yeux bleus de différentes teintes, rendant son regard plutôt particulier et un piercing sur le sourcil droit. Elle n'était définitivement pas d'origine japonaise.
La rouge sursauta légèrement et s'avança en lui tendant la main.


- Excuse-moi de t'avoir interrompue dans tes pensées ! Je m'appelle Ludmila Lyadova Tarasovna, enchantée !


La blonde attrapa sa main en fronçant les sourcils. Cette fille ne s'était pas inclinée à la façon traditionnelle pour se présenter, soit elle n'était pas très au fait des coutumes, soit elle s'adaptait à celles d'Ayame.


- Ayame Martin, ravie de te rencontrer, Traso...
- Tarasovna. Appelle-moi juste Mila, ça ira.


Elles se lâchèrent la main et Mila sursauta une nouvelle fois, les mains en l'air.


- Tes yeux sont magnifiques !
- Merci... Les tiens aussi.


Ayame gloussa doucement, suivie par la jeune fille qui éclata de rire. Le violet était une couleur plutôt rare pour des yeux, et elle fut heureuse de constater que Mila ne restait pas focalisée dessus, contrairement à d'autres.


- Je t'ai entendu parler et je n'ai pas pu m'empêcher de t'aider... Ton japonais est plutôt bon pour une étrangère, en oubliant le pluriel évidemment...
- Je viens de France mais je suis souvent en vacances ici... Mes parents ont finalement décidés de s'installer au Japon définitivement cet hiver...


Ludmila s'exclama en frappant ses mains l'une contre l'autre. Son sourire était contagieux et Ayame se surprit à trouver ce début de conversation très plaisant. La jeune fille pointa du doigt les nombreux sacs qu'Ayame tenait d'une main et sourit.


-La zone commerciale est faite pour que les clients ne repartent pas les mains vides en ayant des boutiques diversifiées... Et elle y arrive plutôt bien.


La blonde entre-ouvrit ses sacs et observa, dépitée, les babioles qui s'y trouvaient. Bien que quelques articles allaient lui servir pour la rentrée prochaine, d'autres termineraient sûrement sur son bureau à prendre la poussière ou même oubliés dans un carton.
Elle regarda de nouveau sa montre et soupira. Il restait encore beaucoup de choses à ranger chez elle et il ne lui restait qu'environ deux heures et demi en comptant la ponctualité parfaite des japonais.


-Je dois rentrer chez moi, on m'attend avec impatience je suppose..

-Quel quartier?

-Il n'est pas loin, c'est de l'autre côté de la Tokaido Main Line à quelques rues. Près de la supérette Seven Eleven.


Ayame regarda avec surprise les yeux bleu de Mila s'écarquiller, avant que cette dernière ne lui attrape soudain, brusquement les épaules.


-Tu rentres donc au Lycée Tenshin la semaine prochaine ?


L'adolescente hocha la tête de haut en bas et rit de bon coeur. Elle connaissait quelqu'un avant même la rentrée.
Elles se mirent en route toutes les deux d'un mouvement de tête et Ludmila lui annonça qu'elle n'habitait pas très loin non plus du magasin. En seulement vingt minutes de marche, Ayame en sut plus sur sa camarade qu'elle n'en savait sur ses anciennes amies en plusieurs années. Née au Japon de parents Russes, expliquant son nom et son accent pononcé, elle avait deux grands frères, l'un en troisième année au Lycée et le second à l'Université ; elle s'apprêtait elle aussi à entrer au Lycée Tenshin en seconde comme elle. Mila avait un chien qui n'aboyait que le matin pour les réveiller, exaspérant ses voisins, et deux chats qu'elle ne voyait que le soir lorsqu'ils rentraient dormir. Ayame sourit en écoutant sa nouvelle amie lui conter les aventures d'une paire de chaussures qui avait fait le tour du monde, son bagage ayant été embarqué dans un mauvais avion lors d'un voyage.
Elles se séparèrent à deux rues de l'habitation de la française à leur grande surprise de se savoir aussi proches voisines, et la jeune fille quitta la russe en gloussant, la regardant faire de grands gestes de la main jusqu'à ce qu'elles ne se voient plus. Le sourire aux lèvres, Ayame parcourut lentement les rues restantes, retardant au maximum son arrivée chez elle.
Elle se sentait curieusement apaisée. Elle était dans un pays totalement différent de son pays natal, dans une ville et un quartier à l'opposé de ce qu'elle avait connu en France et pourtant elle ne se sentait pas plus dépaysée que ça. Le fait de se rendre au Japon depuis son plus jeune âge avait dû jouer un grand rôle dans cette situation.

Ayame leva les yeux pour regarder le ciel et inspira un grand coup. Elle se sentait bien. L'air était frais, le ciel bleu sans nuage et le soleil pas trop brûlant. Elle continua sa route, ses sacs se balançant contre ses jambes et pénétra dans sa rue, ses pieds traînant presque sur le sol. Elle ne les connaissaient pas les voisins, et bien que ce soit une bonne idée de les rencontrer de cette façon, sa seule envie était de rester dehors. Elle franchit son portail et ouvrit tant bien que mal la porte d'entrée avant de poser ses sacs en soupirant. Un coup d'oeil vers eux et Ayame regretta finalement de s'être rendue à la zone commerciale. Peut-être que prendre les peluches Rilakkuma et ses compagnons n'était pas nécessaire...


- Aya ?


La jeune fille releva les yeux et dévisagea sa mère qui se tenait dans l'encadrement de la porte menant à la cuisine.


- Maman !

- Pas d'explications ! Tout ce que je souhaite c'est que tu n'as pas déjà dépensé tout l'argent du mois...


Muette, Ayame regardait sa mère en retenant un sourire. Les peluches étaient définitivement de trop. Un signe de main plus tard, l'adolescente se retrouva dans les escaliers trimballant tant bien que mal les sacs pour se rendre dans sa chambre. Rapporter encore plus de choses à ranger, quelle brillante idée.
Elle passa l'heure suivante à vider les contenants en papier et les derniers cartons qui traînaient sur son parquet en se demandant si son armoire suffirait à tout contenir. Evidemment ce ne fut pas le cas, et elle empila tristement par terre ses nombreux livres et cahiers, donnant priorité au linge.
Quand sa porte s'ouvrit, manquant de l'assommer au passage, Ayame comprit que le temps était écoulé. Elle regarda la tête de son père passer le chambranle et observer l'état presque parfait de sa chambre avant de se focaliser sur sa fille.


- J'imagine bien comment elle sera dans quelques semaines déjà.

- Il n'y a rien à dire !


Elle se jeta dans son lit, la tête dans ses oreillers.


- Pour l'instant en tout cas. Sinon... Prête ?

La jeune fille soupira et s'enfonça dans les couettes, se cachant de son père qui laissa échapper une exclamation joyeuse. Ils connaissaient certains voisins, mais elle n'en avait aucuns souvenirs, leur dernière visite s'étant déroulée durant les vacances scolaires il y a plus de cinq ans, soit quand la majorité des enfants n'étaient pas là.


- Courage. Tu pourras faire connaissance avec tes probables futurs petits copains !

- Papa !


Rouge de gêne, elle se releva et le frappa à plusieurs reprises quand il s'approcha d'elle mort de rire. Des larmes de plaisir s'échappant de ses yeux, il s'éloigna et reprit son sourire malicieux de toujours. Il donna un léger coup de tête en arrière, les yeux plissés.

- Tes prochains amis alors... D'ailleurs les premiers sont déjà là. Allez descends et fais un beau sourire si te souviens toujours comment faire !

- C'est mieux et je sais toujours comment sourire !


Il ricana et sortit. La jeune fille l'écouta descendre les marches avant de se relever à son tour et de franchir la porte.


- Adieu la tranquillité...

- Ayame !


Elle sursauta et tourna la tête vers le bas de l'escalier. Une masse sombre, dans l'obscurité dû au manque de fenêtre dans l'entrée, se tenait à la rambarde. Ayame se précipita légèrement et sourit en reconnaissant son interlocutrice. Elle avait bien entendu l'accent à l'appel de son prénom.


- Mila ?!

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