La nuit les ponts glissent — 3 (V2)

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 Dans le dôme, l’obscurité vivait, elle respirait.

 C’était probablement l’air qui s’engouffrait par le puits en contrebas.

 À tâtons, Raul cherchait le panier à torches qu’il savait rangé là, non loin de l’entrée. Il le faisait toutefois au ralenti, de peur que sa main ne rencontre l’innommable. Son imaginaire lui glissait que des choses affreuses attendaient son contact pour s’éveiller dans l’ombre.

 Impossible à trouver. Raul se sentait paumé, pas assez préparé, épuisé aussi. Il pensa à ces frustrés de la brigade. Manquerait plus que ces troufions aient eu la bonne idée de piller la réserve de torches à leur convenance. Dans ce cas, il aurait fait tout cela pour rien et pouvait directement rentrer au banquet, ruminer son échec, le bec dans le vin.

 Ses mains auscultaient le sol, ne trouvant que le lisse éternel de la corne. Désespérément Vide. Il allait devoir rebrousser chemin, devoir se reprendre ses saletés en pleine figure. Il insulta les ténèbres. Lesquels s’en foutaient, heureusement.

 Ses ongles rencontrèrent soudain la fibre molle ; dedans, les bâtons — il eut la désagréable impression qu’on venait de glisser le tout sous ses doigts. Arrête de rêver ! se fâcha-t-il, extirpant l’une des torches humides d’huile. Restait à trouver le briquet mural et l’élucidation pourrait enfin commencer. Tandis qu’il le cherchait le long de la cloison, il regrettait d’avoir balancé sa torche. Les gardes ronflaient sous leur tente lorsqu’il était passé, vigilants comme jamais. Raul aurait pu traverser accompagné de toutes les lumières de l’Envers, ils n’auraient rien remarqué. Il aurait gagné un Temps précieux.

 Le mécanisme enfin trouvé, il fit pivoter le levier à silex et incendia son bâton. Les flammes dissipèrent ses craintes. Il n’y avait qu’un couloir, au bout duquel s’ouvrait l’arène.

 Le dôme. Depuis l’allée, Raul n’en voyait qu’une petite portion, mais sa mémoire complétait le tableau. Le splendide théâtre d’une mascarade, voilà ce qu’il était. Les souvenirs désagréables affluèrent, se bousculant en sortant des ombres. La perte de son fils d’abord, qui n’en finissait plus de ne plus l’émouvoir ; suivi de toutes ces chutes qu’une réforme des traditions aurait dû empêcher ; ensuite son propre transpassage, il y a de cela cent vies… Dire qu’il avait été un adolescent un jour, qu’il avait espéré se tailler une existence meilleure que ce que son enfance laissait présager. Résultat : recevoir son sceau l’avait précipité dans une solitude encore plus profonde. Merci, sa femme d’avoir si bien travaillé à le rejeter. Merci, sa mère d’avoir sombré. Merci, son père qui lui avait toujours mis des bâtons dans les roues. Merci, la débilité ancestrale de sa propre caste… Bref, tandis qu’il écoutait le Vent chanter depuis le gouffre en contrebas, Raul se disait qu’il aurait mieux fait d’y tomber comme son gamin.

 L’heure n’était pas aux regrets. Inutiles, encombrants, Raul avait décidé de les bannir de sa vie. Empoignant fermement sa torche, il s’avança vers l’allée de hauts-Aers. Moins de chauves-souris ici, enfin un peu de calme, de l’espace pour penser, sentir. Il avait du mal à comprendre en quoi le dôme différait des enterrains impies. Aussi sombre, aussi coincé dans les entrailles de la Terre, aussi mortel… Mais les Ter avaient sans doute mille arguments pour justifier leur disparité, ils avaient de toute façon toujours raison, grâce à leurs pirouettes. Restait que le coin, surtout de nuit, et sans le faste de la cérémonie, ne lui paraissait pas si différent du tunnel où il avait retrouvé le corps du Ter… — Idoin, ce drôle de nom — mort d’égale façon — enfin… à priori. Tout dépendait des indices qu’il trouverait.

 Il s’approchait de l’endroit du meurtre. Les citoyens affolés avaient abandonné énormément de babioles dans leur fuite, y compris de la bouffe. Il trouva un quignon un peu sec, un peu piétiné, un peu rouge… Il comprit vite l’origine de ces taches absorbées par le pain. Dégouté, il le jeta au loin, avec son appétit. Il remonta les éclaboussures. Il n’y avait pas de doute, Fard Egan avait subi le même sort : tête éclatée. Moyen, inconnu. Les Ter parlaient de pouvoir divin, les lanciers parlaient de pouvoir divin ; affaire réglée. Mais Raul n’y croyait pas. Pourquoi un dieu tuerait comme cela plutôt que d’une autre façon ? Il avait une autre hypothèse et, cette fois, sans les culs bénis dans les pattes, il aurait l’occasion de la vérifier.

 Le rapport des lanciers, les dires imbibés rassemblés au banquet, tous décrivaient la même scène. Depuis le haut de la salle, l’homme-inversé avait pointé le Réalien du doigt et, d’un coup, gerbes de sang, terreur. Un traumatisme qui coupait toute réflexion, ne laissant place qu’à la peur. Or, les indices se trouvaient là, au-delà de l’horreur : qui dit explosion de crâne, dit impulsion, donc trajectoire.

 Il n’y avait probablement que les élucides pour penser à cela, se dit-il en faisant aller la lueur de sa torche sur les étages supérieurs. Il fallait plusieurs années d’horreur en tout genre pour penser de façon technique aux moyens de tuer. Si ce qui avait fait exploser la tête venait de l’intérieur de celle-ci, le sang devrait s’être dispersé de façon homogène alentour ; si, en revanche, le « dieu » avait visé et tiré, les projections devraient partir vers l’arrière de son corps, pile sur les chaises, et il y aurait même, avec un peu de chance, un bel impact quelque part.

 Or, parcourant les allées de long en large, Raul constatait que les projections ne correspondaient à aucun de ces schémas. Le sang et autres morceaux avaient jailli vers le bas de la salle, les gouttes se rependaient presque jusqu’au puits. Deux possibilités : soit le tir était parti d’un autre point, probablement depuis le haut de la salle, près d’une entrée à l’opposé de là où se trouvait l’inversé. Soit l’assassin avait non pas tiré sur, mais… attiré le contenu du crâne de Fard Egan vers lui.

 Raul frissonna, qui sait ce qu’un personnage pouvant jouer avec la gravité était capable de faire. Le dieu Vide attirait les choses vers lui, au cœur du Ciel. Un incarnant, représentant de celui-ci, ayant le même pouvoir, même ne fusse qu’une fraction, pourrait lui aussi aspirer…

N’importe quoi, se ressaisit-il. Et puis quoi encore ? Il se laissait emporter par des hypothèses dignes de ces prêtres ahuris. Tuer un Réalien, pourquoi un dieu le ferait ? Les dieux s’en foutaient des humains depuis belle lurette. Il n’y avait que les humains pour s’entretuer, depuis la nuit du Temps.

 Il remonta vers l’entrée de la salle, à la recherche d’une trace quelconque nourrissant la première hypothèse. Le sol, jonché du fatras des fuyards, n’apportait rien de concluant et l’obscurité empêchait de déduire un possible balistique de tir. Raul pesta, si seulement il avait pu enquêter en plein jour. Pourquoi les brigades intérieures avaient-elles bouclé cette zone, pourquoi les frères Goor avaient-ils gardé le corps décapité du Réalien ? Cela cachait nécessairement quelque chose, jugea-t-il en essayant de se souvenir l’allure du plafond ancestral et ses merveilles, masquées par l’obscurité. Qui sait, l’inversé était-il peut-être encore là, à l’observer…

 Le puits. Il y pensa soudain. L’assassin présumé y était apparu, en serait tombé vers le haut de la salle. Parfait pour les crédules, trop parfait.

 Sa torche dansa pendant qu’il descendait les marches de l’arène en direction du grand gouffre. La planche de l’affront s’y trouvait toujours. Maudite planche, c’était elle, la vraie tueuse. Combien de jeunes en étaient tombés pour nourrir le Vide ? Des milliers. Autant que d’étoiles au fond du Ciel…

 On lui avait expliqué comment l’Illum Lias Mav, ce vieux singe, avait captivé toute l’assemblée, jouant de ses cabrioles, sans aucune protection. Ce pitre faisait chaque alignement toujours plus de spectacle. Il aurait été facile de profiter de ce moment d’inattention généralisé pour placer un dispositif permettant à un dieu improvisé de marcher à l’envers de la planche.

 Un homme-inversé ? Plutôt une diversion. Il ne fallait pas se laisser prendre par le côté spectaculaire de l’affaire. Un Artes ingénieux pouvait parfaitement inventer de subtils moyens de faire illusion. Armé de sa torche, Raul passa la main sous le rebord du gouffre pour essayer d’y déceler quelqu’objet, même s’il se doutait qu’il n’allait pas trouver grand-chose de cette façon.

 Il se pencha alors par-dessus le rebord. Vent balaya violemment son visage, ça ne lui plaisait pas qu’on fouine. Il hurlait dans ses oreilles d’une voix sifflante. En bas, les étoiles regardaient elles aussi le pourtour, accusatrices. Raul pensa à son fils. Puis revint à l’enquête. Il procéda à une inspection minutieuse de toute la bordure, mais n’y vit rien de particulier, aucun dispositif.

— Il est là ! Je l’ai ! fit une voix qui venait du dessus.

Comment ? se saisit Raul, manquant de perdre l’équilibre. On le surprenait tête au-dessus du Vide ? On voulait sa mort ?

Probablement. Un élucide de moins dans le monde arrangerait mieux certaines affaires.

— Une minute ! glapit Raul, alors que son regard accrochait tout à coup quelque chose d’étrange.

— Sortez immédiatement de là, vous êtes fou ?

 Apparemment, celui qui l’appelait ne souhaitait pas le pousser, c’était déjà ça. Autant en profiter.

— Une minute, j’ai dit ! lança l’élucide, depuis le bas de la planche de l’affront qu’il inspectait minutieusement.

— Il suffit, tirez-le hors de là, avant qu’il ne bascule au Vide !

Et même on veut me sauver ? se rendit-il compte, sentant des mains solides attraper ses mollets.

— Allez-y ! Prêt pour la mise au monde ! lança Raul, jetant un dernier coup d’œil.

 Les lanciers le tirèrent par les jambes et le firent glisser jusqu’au pied d’un homme qu’il reconnut rapidement sous la lueur des torches. Son cher et tendre cousin, Filest.

— Raul ! fit le Hampier, autoritaire et digne devant ses hommes. Qu’as-tu fait ?

Seulement ce que tu m’as laissé faire par peur de perdre ta réputation, comme maintenant voulut lui rétorquer Raul. Mais il préféra garder ses mots pour lui. Tant qu’il les retiendrait, il garderait un moyen de pression.

— Voyons ? On me sort du ventre du Ciel pour m’accuser ? fit-il en se redressant. La division d’élucidation n’est pas sous l’autorité des brigades, que je sache, il faut bien que quelqu’un s’y colle pour comprendre.

 Filest grimaça en l’écoutant. Connaissant son cousin, Raul savait qu’il devait trouver son attitude désinvolte ridicule, et même comprendre à quel point il se foutait de lui. Mais l’officier garda contenance devant ses soldats.

— Vous enfreignez un ordre direct émanant des plus hautes autorités de la Cité, déclara-t-il, froidement, basculant à un vouvoiement des plus formels. Qui plus est vous pénétrez un endroit défendu, en pleine nuit, au mépris des dieux !

— … Qui n’ont jamais interdit quiconque de se promen…

— Il suffit ! aboya Filest, sans lui laisser l’opportunité de déployer ses ergotages. Emmenez-le hors d’ici !

­­— Inutile, Hampier, je m’en vais de ce pas, fit Raul en époussetant son vêtement. J’ai vu tout ce qu’il y avait à voir. Enfin, je pense…

 Filest bouillonnait. Le bougre n’avait jamais supporté qu’on lui tienne tête, en particulier de sa part. Mais Raul le tenait avec ce qu’il avait sur lui, il devrait se tenir à carreau.

— Vous n’allez nulle part ! l’interrompit-il. On vous emmène, de force ou dans le calme, c’est vous qui voyez !

 Raul tiqua, fini le Filest faussement indulgent. Devant ses soldats, aucun passe-droit, il devrait jouer son rôle de Hampier jusqu’au bout. Et probablement lui aussi. Cesser de lutter, se laisser arrêter. Tant pis pour les indices qui restaient à dévoiler. Dépité, il s’aligna devant les gardes, prêt à être guidé vers la sortie. Direction, les tentes de faction. Ce sera : cul sur la corne, tout le reste de la nuit, pointé par des lances et questionné jusqu’à gerber. Au moins, il n’aurait pas à se farcir les chauves-souris cette fois. C’était déjà ça.

 Ils sortirent tous ensemble du Dôme et retrouvèrent une nuit mourante. Bientôt l’œil du jour tomberait de Terre. Les gardes le pressèrent comme s’il fallait rapidement s’éloigner d’un danger. Filest les suivait. Raul l’entendait maugréer dans sa barbe. Il allait avoir des ennuis et Raul s’en réjouissait.

 Malgré les lames pointant dans son dos, Raul se sentait satisfait, non pas d’être arrêté — il savait la quantité de problèmes qui allaient lui tomber dessus – non, ce qui le faisait jubiler était d’avoir recueilli des indices très intéressants. Les éclaboussures et surtout ce qu’il y avait sous la planche. Mais il allait les garder par-devers lui. Ces empaffés n’auraient rien.

 Pendant qu’on l’emmenait de force vers les tentes, vessies de lumière dans la pénombre. Raul se tourna une dernière fois en direction du Dôme. Les étoiles supportaient ses courbes gigantesques, ainsi qu’un halo sombre naissant derrière. Demain arrivait. Une silhouette s’y découpait.

 Tandis qu’on le poussait à avancer, il s’agita. L’ombre se dressait, juchée sur le bâtiment. Inversée.

 Un homme, la tête dans le Ciel.

 Raul plissa des yeux pour mieux voir, percer la nuit déclinante : était-ce l’homme-inversé que tout le monde redoutait ?

— Le voilà ! cracha-t-il, pointant l’aplomb du doigt.

 Les soldats eurent tôt fait de le faire taire par un coup dans le dos.

— Avance !

 Raul perdit la silhouette de vue, l’aube sombre la remplaça.

 Il voulut interpeler les militaires pour qu’ils se retournent, mais lorsqu’il parvint à retrouver la forme, celle-ci chuta au Ciel. Les étoiles l’accueillirent.

 Il se laissa porter, vaincu. Était-ce possible, avait-il bien vu ? Cela semblait impossible, comme une nouvelle torsion d’Ironie due à sa fatigue, à son inquiétude, voire les prémisses du même mal que sa mère. Pourtant on ne pouvait pas lui enlever l’impression de sa réalité. Il y avait bien quelqu’un — ou quelque chose — là, défiant les lois de ce monde. Cette seule idée lui paraissait déjà inquiétante, mais la voir se manifester devant ses yeux l’était d’autant plus. Que pouvait être ce personnage ? Un Dieu, vraiment ?

 Pendant qu’il se faisait emporter par les gardes, plusieurs hypothèses commençaient déjà à naitre dans sa caboche douloureuse. Les filles du Vide tournoyaient en riant de ses délires, Raul s’en foutait. Il savait. Il lui faudrait du Temps — peut-être même, s’il le faut, tout le reste de sa vie — mais il trouverait l’origine de ce qu’il venait de voir.

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