Madame pipi

2 minutes de lecture

 Ma dame pipi est assise derrière sa table, à mi-chemin entre les toilettes des hommes et celles des femmes. Sur le coin avant gauche de sa table, sont posés deux rouleaux de papier hygiénique ; sur le coin avant droit, sa petite soucoupe remplie de pièces de monnaie ; devant elle, un roman photo qu’elle lit aussi amoureusement que Juliette une lettre de Roméo. Machinalement, et sans se déconcentrer, elle lance un « Merci ! » à peine audible, dès qu’elle entend le bruit d’une pièce tombant dans l’escarcelle. Réflexe conditionné donc, instinctif ; donc, regrettable ; car, lorsque la jeune femme, n’ayant pas obtenu de réponse après qu’elle lui a fait remarquer par deux fois qu’il n’y avait plus de papier hygiénique dans les toilettes qui lui étaient réservées, s’est énervée et a haussé le ton :

« Il n’y a plus de papier hygiénique dans les toilettes des femmes ! »

Elle l’a crié tellement fort, que madame pipi a fait un bond sur sa chaise, qui a fait tomber l’écuelle remplie de pièces, et, en même temps, les deux rouleaux qui se sont mis à rouler d’un côté et de l’autre de la pièce tout en se désembobinant. Quand ils ont eu fini leur course folle, le sol était entièrement tapissé en rose et, plus d’une personne avait marché dessus.

« Ah c’est malin, dit-elle. Maintenant ils sont foutus, et je n’en ai plus. Il faudra que vous alliez en chercher dans les toilettes des hommes ; ou alors attendez demain qu’on m’en livre.

— Pourquoi moi ? Demande la femme énervée. C’est qui madame pipi ?

— Madame pipi, pour votre gouverne, est là pour distribuer du papier hygiénique, et non pour aller en piquer. Il y avait deux rouleaux sur cette table, vous les avez faits tomber, et maintenant, ils sont inutilisables. Alors, débrouillez-vous. »

La jeune femme s’énerve encore plus :

« C’est vous qui avez sursauté.

— C’est vous qui avez crié, rétorque madame pipi sans s’en faire. »

La femme prend à témoin les personnes qui se sont agglutinées autour d’elles.

« Quel toupet ! Madame sursaute, elle fait tomber le papier hygiénique, et elle prétend que c’est de ma faute. » Puis, s’adressant à son antagoniste : « Deux fois, je vous l’ai dit. Deux fois ! » Puis, se retournant vers ses témoins : « Madame continuait à lire imperturbable. Quel toupet. » Puis se tourne à nouveau vers madame pipi : « Comment je fais, maintenant ? »

L’autre a replongé dans la lecture de son roman photo.

« Je vous l’ai déjà dit.

— Dites donc, regardez-moi quand je vous parle.

— Je vous ai assez vue. »

Prenant à partie le petit attroupement, la jeune femme s’écrie :

« Mais quel toupet ! »

Puis, venant d’avoir une idée satanique, elle se saisit du roman photo et, avant même que madame pipi le réalise, elle s’est enfuie dans les toilettes des femmes en criant :

« Voilà avec quoi je vais m’essuyer. »

Quelques instants plus tard elle ressort, et lui lance le roman dont quelques pages ont été arrachées.

« Voilà, lance-t-elle. »

Madame pipi qui, entretemps a ramassé le papier hygiénique disloqué par terre, et l’a jeté dans la corbeille, a ramassé sa petite écuelle et les petites pièces éparpillées partout, lance d’un air calme à la jeune femme :

« S’essuyer le derrière avec du papier imprimé, ça fait trois francs. » (*)

(*) = Au siècle où cette limarrée a été écrite, l’euro n’existait pas encore (NdA)

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Georges Floquet ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0