semaine 21 Le complot...

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Nous voici revenus pour au moins deux semaines dans le cafe Fleuri...

- Il faut réagir maintenant ! s’emportait Jean-Pierre. Ils ont foutu en l’air notre planète. La mer, l’air qu’on respire, tout ! Même les sols à ce qu’il parait, ils deviennent tous stériles pour l’agriculture. On ne peut pas continuer comme ça, quand même !

Jean-Pierre venait rarement au Fleuri, mais quand il y passait ce n’était pas pour rien. D’abord il y trouvait une tribune où il pouvait exprimer toutes ses frustrations, ses rancœurs, mais aussi toutes ses utopies et ses espoirs. Et en général cela finissait par une cuite monumentale avec quelques débordements dont on reparlait même des années après. Il avait connu le Fleuri à 14 ans. En sortant du collège, il venait y jouer au baby-foot dans l’arrière-salle, en buvant des Oranginas avec quelques camarades. Trente-cinq ans plus tard, il le fréquentait encore régulièrement, une ou deux fois par mois. Il était parmi les clients les plus anciens et Le Fleuri l’avait suivi tout au long de sa vie. Deux interruptions : une pour les quelques mois de service national avant d’être réformé, et la seconde lorsqu’il avait fait un stage dans une autre ville durant deux ans. Ensuite, il était revenu habiter dans le quartier et y demeura le reste de son existence.

Son visage marquait profondément la cinquantaine par quatre grosses rides qui sillonnaient son front. Les yeux cernés de noir, légèrement enfoncés dénonçaient une habitude de peu de sommeil. Ce n’était pourtant pas son métier qui l’empêchait de dormir. Simple comptable dans une multinationale de produits cosmétiques, il était récemment passé chef de bureau, mais sans pour autant ne subir aucune lourde charge supplémentaire en responsabilité. Au contraire, le travail s’était même plutôt allégé. Non, Jean-Pierre était un anxieux de nature, une personne stressée par ses propres pensées, qui allaient et venaient sans cesse pour le faire douter et réfléchir davantage. Alors il dormait peu. Pour s’échapper, il s’abrutissait devant n’importe quel programme de télévision pour téléspectateur stupide jusque tard dans la nuit. Ça lui faisait du bien, même si de suite après, il se reprochait de perdre ainsi son temps. Le pire était le journal télévisé. Il réagissait à chaque nouvelle, à chaque mensonge, chaque déformation d’information au profit de l’évidente propagande des lobbys supérieurs qui gouvernaient le monde avec l’argent. Il ressentait tout autant cette manipulation des médias lorsqu’il lisait les grands quotidiens nationaux. Les articles lui rappelaient toujours que de puissants grands groupes financiers, mis en place dès l’après-guerre, possédaient cette presse à grand tirage et l’utilisaient pour orienter la pensée des citoyens et la politique au pouvoir.

Tout cela le stressait énormément, le poussant à réfléchir au point de systématiquement se sentir impuissant face aux injustices et aux inégalités de la société. Cette souffrance, cette culpabilité, cette autoflagellation lui paraissait le moindre de ses devoirs, une obligation morale. Ses yeux cernés étaient les stigmates de la douleur de son sacrifice personnel qu’il offrait au monde. C’était la croix qu’il avait choisie, grâce à laquelle il se sentait exister dans cette société.

Comme souvent, il s’était d’abord assis, en attendant, à une table du Fleuri pour siroter quelques demis en lisant le journal. Comme d’habitude, il s’était promis que cette fois, il partirait après avoir salué les quelques habitués qu’il croiserait le temps de boire deux ou trois verres. Pas plus de deux ou trois, pas question de se bourrer la gueule. C’était sans compter sa faiblesse, sa sensibilité à certains thèmes abordés par le journal qu’il venait d’ouvrir.

Les premiers clients arrivèrent alors qu’il finissait de lire un article sur la pollution des grandes agglomérations. La conjonction des pensées qui le submergèrent et de la possible audience qu’il allait rencontrer auprès de ses vieux amis déchainèrent le début de son emportement.

- Tu as surement raison, mais hélas il n’y a pas grand-chose à faire à part gueuler dans les bars. Ça, c’est quand même bien utile contre les grands pollueurs ! rétorqua Gilles, un des deux clients qui venaient de s’accouder au bar.

- Tu penses qu’il vaut mieux fermer sa gueule, c’est ça ?

- Ben, si la fermer est moins nuisible que de l’ouvrir en grand… pourquoi pas…

- Je ne comprends pas, en quoi dénoncer toutes ces entreprises qui polluent notre planète pourrait-il être nuisible ?

- Ben il suffit de se poser la question de savoir comment il est possible que tout le monde soit au courant des pollutions qu’ils génèrent. Tu ne trouves pas bizarre que toutes ces informations se trouvent si facilement sur internet ?

- C’est justement grâce à internet ! Personne ne peut empêcher l’information de s’y répandre. Cela montre bien que c’est utile de dénoncer, sur internet comme partout, même dans un bar. C’est la liberté d’expression, tu vois. Ca, ils ne sont pas près de nous l’enlever maintenant. Ils ne contrôlent plus rien !

Jean Pierre depuis quelques années était devenu un ardent défenseur d’Internet. Il faut dire qu’il n’avait pratiquement jamais eu avant, l’occasion de communiquer avec autant de gens comme lui. Enfin, il projetait aussi un peu facilement sa propre image sur le moindre écrit qui ressemblait à ce qu’il pensait. Entre les sites et les forums complotistes, les revues politiques, et certaines vidéos, il s’y reconnaissait totalement. Depuis qu’il savait qu’il y en avait plein d’autres comme lui, il se sentait même majoritaire. Après une vie passée à se dire qu’il était pratiquement seul à se battre contre des moulins à vent, ça lui avait fait du bien.

La suite la semaine prochaine....

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