semaine 2: LA BÊTE.

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LA BÊTE.

Elle le regardait fixement. Dents serrées, babine relevée, ses poils écailleux se hérissaient sur la tête. Épines dressées d’un hérisson, mais en bien plus grandes. De sa bouche l’écume dépassait. Tout n'etait qu'écho à la rage accumulée durant cette longue, déjà bien trop longue poursuite.

Ils l’avaient débusquée à deux kilomètres du village, ils avaient suivi ses traces dans la neige. Leurs raquettes leur donnaient l’avantage: elle devait avancer péniblement. Autour des traces laissées par ses pattes qui s’étaient profondément enfoncées dans la neige, de nombreuses gouttes de sang permettaient de suivre la piste sans la perdre. Ils étaient armés de fusils de chasse et avaient pris du gros plomb, de la chevrotine liée et de la balle Breneke, ce qu’ils avaient de plus puissant pour du très gros gibier, ou de plus efficace sur une cible en mouvement. La bête avait été touchée deux fois au moins, peut-être plus, lorsqu’elle avait attaqué dans le village. Une petite fille était morte, elle l’avait d’abord emportée, la tenant dans sa gueule, puis sous les coups de feu, elle avait dû lâcher sa proie pour courir plus vite. Néanmoins, cela avait empêché les chasseurs de tirer, de prendre une décision suffisamment rapide, car la fillette pouvait être vivante et touchée par les tirs. Pourtant à un certain moment, il avait fallu se décider à prendre le risque, voire la sacrifier pour en sauver d’autres. Lorsqu’ils commencèrent à tirer, les cris de sa mère furent insupportables et rajoutèrent à l’horreur de la situation.

Chaque fois qu’il bougeait, la bête grognait plus fort, elle s’avançait doucement vers lui. Elle avait déjà arraché un morceau de son mollet lorsque sa gueule l’avait attrapé de pour le balancer contre le tronc du sapin. Il était resté moitié sonné, moitié paralysé par la douleur et l’hémorragie. Il avait vu trois de ses camarades se faire tuer par l’animal furieux. Pour le dernier, elle avait posé la patte avant droite sur sa tête puis avait croqué vivement en un seul coup pour en arracher rageusement les chairs de son cou, au point de le sectionner, décapitant ainsi sa victime. Et maintenant, elle se dirigeait lentement vers lui, lui faisant oublier la douleur. L’odeur rance de son haleine envahissait déjà les narines de sa derniere victime encore vivante. Il ne restait qu’un espoir: l’un des chasseurs avait pris du retard sur le groupe et pouvait peut-être encore arriver à temps.

Cela faisait plus de deux semaines que les gendarmes avaient compris que la série de crimes et de disparitions dans la région étaient en réalité le fait d’un animal. Ils avaient d’abord organisé quelques battues, de plus en plus grandes. Puis avaient décidé d’organiser une véritable armée de chasseurs associés aux forces de gendarmerie et d’une compagnie de l’armée de terre. Ils avaient lancé une gigantesque battue dans la vallée de la chaine montagneuse qui surplombait la majorité des villages dans lesquels on dénombrait les attaques. La plupart du temps, la bête attaquait les animaux, mais parfois aussi les humains qui croisaient son chemin. Seul l’un d’entre eux avait eu la vie sauve. Les autres avaient été tués et à moitié dévorés ou avaient disparu. Hélas, la seule victime survivante n’avait pas pu apporter d’informations intéressantes. Il était sous le choc, son discours était incohérent, il semblait davantage avoir croisé le diable en personne qu’un animal. Même s’il la décrivait comme un animal, monstrueux et d’une espèce inconnue dans la région, il lui donnait aussi parole et intelligence. Malgré le désintérêt général pour ce témoignage, l’un des officiers de gendarmerie avait pourtant interrogé en détail le berger. Cet enquêteur fut pour autant convaincu que la bête pouvait être tout de même un animal hors du commun.

Lorsque la nuit commençait à assombrir la vallée, un homme affolé sortit du bois de hêtre qui en recouvrait le flanc ouest. Il se dirigea en hurlant vers le groupe de chasseurs le plus proche et leur expliqua qu’il avait croisé l’animal à peine une demi-heure auparavant, tout près du col qui faisait passage vers la petite vallée qui montait vers les cimes de la chaine centrale. S’ils laissaient la bête aller jusque-là, il leur serait ensuite pratiquement impossible de la retrouver. Le groupe de cinq chasseurs se lança immédiatement dans l’ascension vers le col, tout en chargeant le paysan effrayé de prévenir les gendarmes de leur décision. Ils ne purent marcher qu’à peine une heure avant que l'obscurité leur barre la route. Ils décidèrent de passer la nuit dans le village le plus proche, un simple hameau, ils leur suffisaient de suivre un chemin assez facile une demi-heure de plus pour l’atteindre. Ils arriveraient en pleine nuit. Le village ne possédait bien évidemment pas l’électricité, mais malgré l’absence de lumière pour les guider, le chemin pouvait être suivi sans le perdre. Lorsqu’ils arrivèrent aux abords des premieres maisons, ils entendirent des cris affolés et virent les hommes avec des lampes à pétrole courir dans tous les sens, ils comprirent de suite ce qui se passait c'est là qu'ils ratèrent de peu l'animal sauvage qu’ils pourchassaient depuis si longtemps. Le hameau se trouvait à une heure du col à peine, mais l’averse de neige du lendemain les ralentit. En haut, ils trouvèrent la piste de l’animal blessé. Ils la débusquèrent à la lisière d’un petit bois, mais de trop loin, elle put s’enfuir encore. La neige avait cessé de tomber, ils avaient six heures devant eux avant la nuit et avant que la bête ne puisse accéder aux cimes de la cordillère centrale. Ils marchèrent le plus vite qu’ils le pouvaient, leurs raquettes leur donnaient un avantage certain, mais la fatigue de ce deuxième jour de marche se faisait sentir et le froid paralysait leurs efforts.

La bête avait approché sa gueule terrifiante à une vingtaine de centimètres de son visage. Il entendait clairement son souffle accompagné de son grognement en bruit de fond intermittent. Ses yeux ressemblaient à ceux d’un chat en deux ou trois fois plus grand. Elle regardait fixement les siens. Il se mit à trembler de tout son corps et la peur l’envahissant, il eut une réaction ridicule et insignifiante. « Chuuuut » lui fit il doucement, comme quand on calme un enfant pour qu'il arrête de pleurer. Et là, tout aussi étonnant que cela puisse paraître, la bête recula la tête et grogna d’une façon différente. Un grognement sourd entrecoupé de silence plus ou moins long. Ce grognement parut vouloir dire quelque chose de précis, de clair. Il se rendit compte, il pouvait le comprendre comme une langue. Il disait « tu as peur maintenant, mais il est trop tard pour cela ». Le chasseur restait surpris, indécis, pensant qu’il se faisait des illusions dans la compréhension de ce langage. Pourtant, il répondit timidement « oui, c’est vrai ». Le grognement suivant fut d’autant plus intelligible pour lui, il affirmait clairement « nous n’en serions pas là si vous m’aviez laissé en paix ».

Après deux heures de marche, la piste du monstre entrait dans un bois. Les chasseurs n’étaient plus que quatre, le plus vieux d’entre eux avait pris du retard sur le groupe. Ils entrèrent dans le bois, la piste était bordée de davantage de goutte de sang et les traces plus profondes dans la neige. L’un des chasseurs affirma que l’animal était de plus en plus mal en point, il perdait à l’évidence davantage de sang, et avançait beaucoup moins vite. C’est alors que le dernier chasseur du groupe remarqua quelques gouttes de sang qui s’éloignaient de la piste principale vers la droite. La neige n’était pas uniforme dans cette direction, comme si elle avait était grattée, soulevée, jetée. Il regarda de nouveau les traces plus profondes et d’un coup supposa autre chose. La bête était passée deux fois sur ses propres traces, elle avait saigné deux fois sur cette même piste, elle avait marché deux fois posant ses pattes exactement au même endroit, elle était, mais oui bien sûr, elle était revenue sur ses pas en marchant en arrière dans ces propres traces. Puis elle était partie vers la droite pour perdre les chasseurs, elle avait dû jeter de la neige en la grattant pour effacer ses traces. Il scruta les buissons alentour en laissant glisser son fusil de son épaule pour en diriger le canon vers la droite. C’est alors que l’animal sortit des buissons et attaqua les trois chasseurs de tête par-derrière. Elle attrapa le premier de ses crocs gigantesques, et avec une vitesse ahurissante le jeta vers le jeune chasseur resté en arrière du groupe, ce qui l’empêcha de tirer. Les deux autres eurent une mort rapide, les coups de patte aux griffes acérées furent d’une redoutable efficacité. Le monstre se jeta ensuite sur les deux derniers, prenant de la gueule le jeune par la jambe et le balançant vers un tronc d’arbre puis décapita d’une seule morsure le second.

Le grognement de la bête, à chaque fois plus clair dans ce qu’il signifiait, paraissait parler directement à l’esprit du jeune homme. Comme s’il parlait et comprenait lui-même ce langage depuis toujours. Un langage primitif, naturel, ancestral peut-être. « Que faut-il faire pour que les hommes nous laissent survivre ? Que faut-il faire pour qu’on nous laisse en paix dans ce territoire reculé, perdu et hostile. »

« Oui, d’accord, je comprends, on peut arriver à un accord si tu me laisses partir. Je suis le dernier survivant, je peux transmettre ton message. » Cet échange prenait une tournure hallucinante, surréaliste, mais sentant que c’était sa dernière chance, le jeune chasseur s’y prêtait comme s’il négociait avec un être humain. Même si cela n’avait plus aucun sens, au milieu de la douleur de sa jambe et de la peur de mourir le sens des choses se perd forcément.

« Mais vous êtes plusieurs de la même espèce ? Qu’est-ce que vous êtes exactement, des animaux inconnus ? Une nouvelle espèce ? »

« Non, nous sommes des êtres aussi anciens que les humains, nous ne sommes pas des animaux, nous avons simplement été bannis. Nous ne sommes pas vos ennemis, même si vous êtes les nôtres, nous veillons depuis la nuit des temps sur le plus grand des trésors, nous ne sommes pas non plus des dieux comme les premiers hommes ont pu le croire. En fait nous sommes… »

Le coup de feu retentit en même temps que la tête de la bête explosait de la balle tirée à bout portant par le dernier des chasseurs qui venait d’arriver sur les lieux…

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