Chapitre 18 : L'épreuve du feu

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Coucou ! Chapitre décisif pour l'histoire de notre petit oisillon aujourd'hui :3 On plonge toujours un peu plus loin dans le drama !


LE CHANT DE L'OISEAU SOLITAIRE

Chapitre 18 : L’épreuve du feu


Je moisissais près d’une dizaine de jours dans une petite cellule des prisons de Mornepierre, dans l’attente de mon procès. Je ne peux pas dire que j’y passais un bon moment. Un froid mordant s’y infiltrait par la petite fenêtre brisée et la serpillère rongée par l’humidité qui me servait de couverture ne suffisait malheureusement pas à me réchauffer. Les repas venaient aussi aléatoirement que la pluie qui me permettait de m’abreuver, en léchant les murs. Les cages de la ville avaient aussi le désavantage d’être fermées et très épaisses. Je n’avais aucun contact avec les autres prisonniers. A dire vrai, les seuls signes vitaux que je voyais étaient les mains des gardes lorsqu’on me balançait mon repas par la trappe de la porte.

Les premiers jours, je gardais le moral, persuadé qu’un coup du destin permettrait de me tirer de cette mauvaise situation. Mais les jours continuaient de s’égrener et je ne bougeais toujours pas. Après avoir compté le nombre de briques sur les murs, il ne me restait plus grand chose à faire. Lorsque l’on est seul et isolé, l’ennui est un ennemi mortel : il vous dévore le cerveau, petit à petit, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une loque de vous-même. Les trois dernières journées avant le procès passèrent avec une lenteur extrême. Désespéré, je restai assis contre un mur, le regard perdu dans le vide, dans l’attente que quelque chose se passe. L’espoir m’avait déjà lâché et je voulais simplement en finir.

Les gardes vinrent me récupérer en soirée, une heure avant le procès. Ils me guidèrent vers une salle obscure où m’attendait un seau d’eau. Ils changèrent mes vêtements et me lavèrent avec une brosse rèche, sans m’adresser un seul mot. Je n’étais qu’un objet sale et pas assez présentable pour passer devant des jurés. Je ne me débattai même pas, je crois que je m’étais déjà résigné à mourir. Tenter de m’enfuir aurait été une folie : j’étais faible, n’importe quoi aurait pu me briser comme une vulgaire brindille. Étrangement, j’étais en paix avec moi-même. Je planais au-dessus de tout cela, comme si ce qui arrivait touchait en réalité quelqu’un d’autre. Peut-être était-ce un système de protection : la mort est un concept tellement lointain, à tout juste vingt ans, qu’il m’était impossible de la représenter.


Une fois propre, on me parqua dans une file de prisonniers enchaînés. Une chaîne plus épaisse fut serrée sur ma bouche, comme tous les autres. Ici, l’accusé n’avait pas le droit à la parole et pour cause : les propos hérétiques pourraient influencer le tribunal et le “contaminer”. Cette excuse fut souvent utilisée par la suite, pour se débarrasser des jurés qui prenaient à pitié l’étalage de créatures qu’on leur présentait.

Devant moi, un vieil elfe pleurait en silence, la tête baissée. Il était très maigre et plusieurs parties de son corps étaient couverts de bleus. Il me fit de suite penser à Lorette. Je ne la reverrai jamais et cette idée m’attristait plus que tout. Mais c’était le jeu. A trop vouloir toucher le feu, on finit par se brûler. Plutôt ironique, puisque ma vie était vouée à s’achever sur un de ces énormes bûchers organisés quotidiennement sur la grand place.

Les procès ne duraient pas plus de dix minutes chacun. Je voyais régulièrement les accusés passer à côté de moi, en sens inverse. Certains étaient blancs comme la neige, d’autres pleuraient, d’autres encore se débattaient. Hommes, femmes, enfants, sans différenciation. Ils avaient tous également cette marque terrifiante sur le torse, tracée à la sentence finale : le mot “hérésie”, tatoué au fer rouge. Je m’étais déjà brûlé une fois, quand j’étais jeune, avec l’une des casserole de ma nourrice. La trace avait mis plusieurs semaines à disparaître. Je n’osais pas imaginer combien de temps il faudrait à celle-ci pour disparaître. De toute manière, nul besoin de l’imaginer : j’allais bientôt flamber et cette cicatrice s’effacerait avec les cendres de mon corps calciné.


Lorsque le vieil elfe disparut derrière les deux imposantes portes de bois, je réalisai brutalement que ma vie s’apprêtait à prendre fin. Mes mains se mirent à trembler de terreur et je ne parvenais plus à aligner deux pensées cohérentes. L’homme des forêts ressortit ce qui me sembla être quelques secondes plus tard, lui aussi marqué au fer et tiré par deux gardes malgré ses protestations. Aussitôt, deux hommes en armure me saisirent par les bras et me trainèrent vers les portes. Je me débattai tant que je le pouvais encore, mais mon poids plume ne me permit malheureusement pas d’échapper à leur emprise.

Le tribunal n’avait rien de bien extraordinaire. Une cage était placée au centre d’un cercle de tables en bois mal taillées et salies par les divers alcools. Nous étions encore bien loin du temps où les architectes, dans une folie démesurée, construiraient les bâtiments que nous connaissons aujourd’hui, où l’or et les sentences d’exécution brillent à foison. Les paladins de l’église du soleil me traînèrent vers la prison centrale. On m’écarta les bras, on m’arracha ma chemise.

Je me souviendrais longtemps de Rodrick Lenaïg, assis dans sa chaise de bois blanc, légèrement surélevée. C’était un homme d’une soixantaine d’années, au visage fin terminé d’un bouc gris. Ses cheveux, attachés en chignon, lui tiraient les traits sévèrement. Dans son ample robe bleue impériale, il ressemblait presque à un roi, gavé à la luxure et à l’appât du pouvoir. Pourtant, il discutait tranquillement avec ses plus proches conseillers, sans m’accorder la moindre attention. Je comptais facilement dix bouteilles vides de vins hors-de-prix sur la table. Il me jeta un regard noir, comme si je le dérangeais, puis il leva la main.


“Mise à mort.”


Ces trois mots, prononcés de manière désinvolte et détachée, me glacèrent le sang. J’avais l’impression de m’être pris la foudre sur la tête, tout autour de moi s’estompait, comme dans un cauchemar. Je tentai de hurler, de supplier, de pleurer, rien n’y fit : j’étais bâillonné et mon spectacle pitoyable ne fit qu’amuser un peu plus les jurés. Cependant, lorsque je vis approcher un garde avec un énorme tampon incandescent, je défaillis. Il ne me laissa pas le temps de réaliser. Ma peau émit un bruit horrible au contact de l’acier chaud. C’est un de ces bruits que l’on oublie jamais vraiment : un crissement désagréable, comme lorsque vous grillez un morceau de viande. Lorsqu’il retira l’outil de torture, un “Hérésie” brillait sur ma peau foncée rougie à vif. La cage s’ouvrit à la volée et on me tira vers l’extérieur.


Les gardes marchaient vite, et la douleur me permettait difficilement de maintenir le rythme. Nous ne retournâmes pas au cachot. Ils me poussèrent vers la sortie du bâtiment où une grande foule était réunie. A mon passage, il y eut des murmures, des crachats, des chuchotements. Untel disait m’avoir déjà vu rôder près de chez lui, un autre disait que je méritais mon sort parce que je n’étais pas comme lui. Partout, insultes, insultes, insultes. Plusieurs mains cherchèrent à m’agripper, certaines parvinrent à me griffer. Je ne savais plus où donner du regard.

En face de moi, plusieurs pilliers étaient dressés. Quatre d’entre eux étaient déjà en feu. Dans les flammes du dernier, le vieil elfe poussait des cris déchirants. Il se débattait encore avec force, et finit même par se détacher. Il descendit de l’estrade, enveloppé de feu, et finit tristement sa course deux pas plus loin, transpercé par les archers qui montaient la garde depuis le toit du bâtiment. A cette vision, je redoublais d’effort pour me libérer. A choisir, je préférais mourir d’une flèche dans la tête que dans un brasier. On n’obtient malheureusement rarement ce que l’on demande.

Les paladins me soulevèrent et me montèrent sur l’estrade, enveloppé de paille sèche. Mes mains et pieds furent liés au poteau de bois. Le bâillon fut aussi retiré. La foule commença à gronder, avide de sang.


“Visage couvert ou à vif ? me demanda le bourreau.”


Je n’aurais jamais pensé entendre cette question un jour. Je restai muet, alors il me planta là : ce serait à vif. A la place, il saisit une torche et l’alluma avec les restes du brasier de mon prédécesseur. Des acclamations commencèrent à émerger de la foule, de plus en plus violent. Mon meurtrier joua longtemps de ce petit plaisir sadique. Il feinta plusieurs fois, profitant des cris de colère de son public. Et puis il lâcha la torche.

Le corps s’enflamme bien souvent aussi rapidement que la paille. Les premières flammes me léchèrent les jambes, et se propagèrent bientôt jusqu’à mon visage. Je serais bien incapable de décrire ce que j’ai ressenti à ce moment-là. Je crois que je ne le comprends toujours pas. Je m’entends encore hurler, supplier, espérer que l’on m’achève, puis, lorsque le mal devint trop fort, les ténèbres. Encore et toujours plus plus profondes.


En tant que musiciens, vous savez bien que dans toute odyssée épique, le héros doit passer l’épreuve du feu pour montrer sa valeur : une étape cruciale, où à l’aube de la mort, celui-ci se révèle à lui-même et comprend que la vie qu’il a mené jusque là n’était qu’un mensonge.

J’ignore tout à fait comment je suis revenu à la vie. Un instant, j’étais mort. La seconde d’après, je me tenais au dessus de la foule, deux ailes enflammées sur le dos et l’esprit empli d’une haine que je ne me connaissais pas. Je me rappelle des cris, des flammes qui s’échappaient des mes mains et qui se fondaient dans la foule, frappant au hasard. Je me rappelle des flèches qui tentèrent de m’arrêter. Je me souviens avoir volé le plus loin possible du chaos. Et puis d’être retourné vers les ténèbres.

Je ne savais plus si j’étais mort ou simplement en train de rêver, si ce qui venait de se produire était le fruit de mon imagination ou la réalité. Nu comme un nouveau né, je venais pourtant de renaître de mes cendres.

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