Chapitre 3 - 6

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Il me semble que chaque pièce peut prétendre à avoir ici une place sans forcément que j’en fasse toute une histoire. De ce qui a été fragmenté, naît une unité.

À cette époque, elle fume presque partout : dans la cuisine, dans le salon, dans la voiture, sur le balcon. Au fur et à mesure que je grandis, l’odeur m’insupporte. À l’adolescence, elle me donne définitivement envie de vomir. Je n’ai pas le droit de dire ce que j’en pense. Je ne sais pas où elle trouve l’argent. Elle ne travaille pas. Il doit lui donner le minimum. Un steak contre un paquet de cigarettes. Ça pourrait la tuer. Les petits déjeuner tournent au supplice.

Aujourd’hui encore, il s’échine à vouloir me faire croire que les cigarettes de cette époque-là n’ont rien de nocif et se targue d’avoir pu s’arrêter du jour au lendemain.

Deux balcons longent chaque aile de l’appartement. Côté ouest, les chambres. Côté sud, le salon et la cuisine. Si l’on ne peut y mettre de chaise longue, elle y installe toutefois une petite table pliante autour de laquelle deux personnes peuvent grignoter côte à côte. Elle y sirote un verre de rosé tout en lorgnant la cendre de sa cigarette. Il ne manquerait plus qu’en s’affaissant, cette dernière aille trouer la banne motorisée du voisin. Je suis beaucoup moins inquiète/préoccupée/soucieuse. Un après-midi, je pêche dans les jardinières de la voisine du dessous à l’aide d’un bambou et d’un bout de fil de soudure artistiquement recourbé. Les têtes décapitées tombent et jonchent le vert gras de la pelouse. Il n’y a aucune malice. Juste un immense ennui à combler.

Je rêve de voler. Quand elle s’absente, je prends appui du genou sur le recoin de la table. Je me hisse sur le parapet et me redresse en m’assurant au mur. Me voici d’aplomb du haut de mon cinquième étage. Il arrive que je fasse quelques pas. Je passe d’un appartement à l’autre. Personne ne s’en émeut outre mesure, encore moins le voisin qui se rend complice de mon activité de monte-en-l’air. Elle l’apprend forcément. C’est une solution comme une autre quand on a oublié nos clefs et qu’elle a une nouvelle fois disparu. Je suis sévèrement punie pour les fleurs et dois présenter des excuses.

Elle se met en tête de peindre le sol bétonné à la peinture rouge et y installe une étagère à trois plateaux, couleur acacia. Elle dispose/achète de longues jardinières, collectionne les géraniums, ajoute quelques plantes aromatiques pour la salade. Un coup de balai. Les plants envahissent les tablettes et se hissent vaillamment le long des lambris vernis. Voilà un jardin. Un jour, à son retour de vacances, elle rapporte une tortue et sa maisonnette en contreplaqué. Armée d’un pinceau, et avec application, elle y inscrit à la peinture blanche le nom qu’elle lui a choisi. L’inscription suit la courbure de la porte arrondie. Voici un animal de compagnie peu encombrant. Des fleurs au sud, du linge à l’ouest, on ne peut rien imaginer de plus, à vrai dire. Il me faudra attendre très longtemps pour apprendre — bien après sa mort — ce qu’au fond de moi, je pressens.



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