Chapitre 2

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La deuxième adresse est plus facile à visualiser. C'est encore une location, pas très grande, pas très riche et éloignée du centre-ville. Il faudra patienter avant de réussir à se faire un trou en ville. Je visualise les barres, posées çà et là, afin que chacun conserve un peu d'intimité. On se contemple, on se tourne le dos. On s'ignore. En tous les cas, on se connaît bien. Et de temps en temps, on se visite, les premiers tupperware à la main. Les enfants ont de petites tables accolées à celle des grands. Un paquet de chips et le tour est joué. Ce sont des rires et des larmes, des heures de sommeil volées et des petites dînettes tendrement serrées dans les mémoires. Les architectes n'ont pas encore pensé à la couleur pour rompre la monotonie et lutter contre la déprime. C'est plutôt sobre et ça vieillit bien. L'architecture polychrome réservée aux pauvres prendra toute sa force un peu plus tard. Mais pour le moment, les immeubles y échappent et ne s'en portent pas si mal.

Mon aire de jeux se résume à quelques étages que l'on franchit allégrement pour aller quémander du beurre ou une bouteille de lait, le jour des crêpes surprises. Parfois, je m’assois, les genoux serrés et j’écoute. Je reste dans l’ombre de la cage d’escalier, attentive au moindre bruit. En fin d'après-midi, je traine au creux des caves dans lesquelles elle étend le linge, pour ne pas nuire au « standing » mentionné dans la brochure de vente. Pour les jeux, un bac à sable, un toboggan et une paire de tape-culs. La rotation est rapide le dimanche, les jeudis, il faut attendre son tour. Elle m’y laisse de longues heures. On m'agresse, je me défends. Un caillou mal placé vient percuter une tempe. Je fuis. Je me cache. On me trouve. Je suis punie le jour du tour de France. Jamais plus les cyclistes. Un dégoût tenace à la bouche, piquée de larmes et de sanglots. J’aurai beau supplier. Ils se révèleront impitoyables. Ce jour-là, pas de pardon.

Je m'émancipe avant même d'avoir six ans. Tout d'abord quelques minutes, puis une heure par-ci, par-là. Et à la fin, des après-midis entières. Je n'arrive pas à comprendre comment c'est possible cette liberté. Je la défendrai bec et ongle dès que j'y aurai goûtée. Le toboggan est très haut. Les descentes brutales. En général, les arrivées tête la première. J'ai une jupe pied-de-poule, un pull à col roulé, de longues chaussettes blanches et des cheveux fous en bataille. Suis-je déjà infréquentable ? Dans l'appartement, une table de salle à manger de western, ronde avec quatre chaises que l'on retrouve encore aujourd'hui dans des restaurants de faux Far West. Un abat-jour en tissu à carreaux bleu très foncé y diffuse une lumière démente de partie de poker. La cuisine est un mouchoir de poche, la salle de bains, une serviette en papier dans laquelle il a forcé une machine à laver à entrer. C'est le lieu de tous les hurlements. On y passe la lotion contre l'impétigo. Il s'attrape dans les bacs à sable où vont s'abandonner les chiens et les morveux qui n'ont pas le temps de remonter dare-dare dans les étages. C'est devenu une salle de torture. La cuisine lui fait concurrence. Un jour de fête, ils m'y contraignent à terminer une tarte dont, innocente et goinfre, j'avais exigé la plus grosse part. La pâtisserie se révèle mauvaise. L'odeur fade de la pâte mal cuite me révulse encore le cœur. Hors de question de sortir de table. Ils vont me donner une leçon. J'y reste attachée à la chaise tout le repas du soir puis le petit déjeuner du lendemain. Affamée, je déclare forfait le midi et déglutis le cœur révolté les bouchées refroidies et détrempées.

Jamais plus on ne me forcera et jamais je ne forcerai. Ça, au moins, c'est dit. Je poursuis. Il suffit de fermer les yeux et de chercher dans le noir. La cuisine, la salle de bains, le salon de cinéma. Sans télé. Il n'est pas nécessaire d'aller très loin. Aucune idée de glissade. Un couloir, une chambre, un lit. Je n'y entre pas à moins que cela ne soit dimanche ou la fête des Mères. Peut-être aussi les jours d'anniversaire. Je saute, me roule, m'immisce. Il plie ses genoux. Je fais l'ascenseur. J'ai du mal à m'arrêter. L'excitation m'étourdit. Je vacille, casse le verre posé sur la table de chevet. On me fait sortir. Je boude. À droite, la chambre petite et le placard aux papiers à dessin. Qui a donné ces feuilles ? Je prends une chaise, me hisse, saisis quelques coloriages. Tout s'écroule. Je fourre le tout au fond de la penderie. Qu'importe, nous n'avons que deux vieux crayons de couleur. Sur le lit d'osier, la couverture bouloche. Bleue ciel sur les draps blancs. Moi, je n'en ai pas. Chaque nuit, ma sœur y frotte son nez et en arrache les fibres synthétiques. Le matin, on compte les cadavres.

La frange coupée court. Les cheveux baguettes. Les yeux légèrement dissymétriques. Elle me sourit. Elle est encore douce et m'aime sûrement. Nous dormons dans la même chambre. Au réveil, nous sommes une paire. Elle m'accompagne dans mes fugues. Je ne sais qui précède l’autre, mais ce jour-là, je crois bien que je l’emporte. Les cicatrices se suivent. Retour de piscine, la main en creux sous le menton. Le sang coule, chaud et visqueux. Nous cheminons la petite devant la grande. Un adulte nous raccompagne. C’est le maître-nageur. J'ai glissé. Ma peau fendue comme une miche de pain en un seul trait bien profond. Il faut recoudre. On la cherche. Où est-elle partie ? Sa cigarette, toujours, dans le sillage, elle arrive d’un pas paisible, étonnée de nous voir ici. Elle interroge de l’œil, grommelle pour la forme. Elle ne sera jamais violente, jamais méchante. Elle a d’autres rêves. Et surtout pas l’intention d’être celle qui commande. Je ravale mes larmes. Me voilà sauvée. Elle me saisit, me secoue un peu pour la forme. Je ne reste jamais tranquille. Qu’est-ce que j’ai encore fait ? Nous sonnons chez le docteur. La situation vaut l’urgence. Nous n’attendons pas. La longue aiguille recourbée entre dans la chair, patiente, tenace, précise. Elle tisse une petite rigole piquetée d'un fil noir enduit. Je crâne et me tais. Quand on me demande si j’aime le beurre en collant sous mon menton le bouton-d’or du mois de mars, on s’étonne de voir la trace perlée.

Au creux de l’été, les silences approfondissent l’espace. Elle prend l’habitude de s’absenter de plus en plus souvent. Lui, il fait semblant d’aller travailler. On a beau être en ville, une odeur douçâtre et écœurante de graminées s’immisce dans les logements aux persiennes entrouvertes. Le goudron se gondole. Les voitures endormies le long des trottoirs rêvent à des voyages qu’elles n’entreprendront jamais. Dans leur semi-somnolence, elles épient le facteur, qui, à midi pétant, laisse glisser d’un coup sec, une carte postale imprimée en Espagne. Dans la boite en bois, la danseuse espagnole, robe à tissu dentelle et strass écarlate, tape de son pied menu et agite son éventail. Elle est rejointe par la tour de Pise. Les mots tracés à grands coups d’encre violette s’épanchent dans le noir. Nous restons sur place. C’est une période de chômage. Il tient pourtant à conserver les apparences. Il a sa fierté. Nous n’en savons rien. L’orgueil l’empêche de montrer aux autres le moindre désarroi. Tous les matins, ce sera le costume sombre bon marché, la chemise blanche repassée et une longue cravate étroite qui lui serre le cou. Il a une serviette. Elle est vide ou presque. Quelques années auparavant, il lui promet qu’elle n’aura jamais à travailler. Il tient sa promesse et s’entête à trouver seul sa solution. Il se sent déclassé. Et elle, même si elle fume, elle n’a pas son mot à dire. Alors, plus souvent qu’à son tour, elle reste debout à nous regarder manger. Le loyer sera payé, quoi qu’il leur en coûte.

Les journées s’étirent. Les enfants trainent entre les immeubles. Copropriétés verticales. C’est ainsi qu’on désigne l’ensemble des trois cents logements de cette résidence qui s’étend sur plusieurs hectares. Appellation contrôlée pour accès à un bien qui déchire les paies de fin de mois. Les crédits ont été contractés à taux révisables. Insouciance des cœurs, mensonges glaireux des promoteurs, sourires enjôleurs des banquiers. Personne n’a prévu la crise. Les nouveaux propriétaires s’étouffent. Ça se résume à quelques gémissements derrière les portes. Qui sait ce qui se passe chez le voisin ? Certains s’en sortent mieux que d’autres.

Sous les coups de onze heures, nous allons chercher le pain à pied. Une barre moins haute que les autres abrite quelques boutiques. La boulangère vit sur place, derrière un rideau de plastique. Elle traine le pied et les savates. J’ai le temps de glisser dans la poche de mon gilet une poignée de chewing-gums colorés ridiculement petits. Il arrive que les carrés se coincent dans les coutures. Les yeux fuyants, je tâte et comme je ne sais pas compter, je me contente de calculer mon plaisir au poids que ma main soupèse. Je suis une voleuse dans l’âme. Ça commence sûrement à ce moment-là, très tôt, ce besoin de prendre ce qui ne m’appartient pas. Juste comme ça, pour voir. On ne soupçonne pas une gamine de cinq ans, pas plus haute que trois pommes et qui vient accompagner sa sœur pour acheter un pain de sept-cents grammes — un sept-cents — comme on dit à cette époque, large comme deux mains, long comme une baguette de majorette. Nous en mangeons toute la semaine et il n’a aucun intérêt gustatif. Les placards contiennent le strict minimum. On peut y trouver un paquet de coquillettes, un peu de riz de Camargue, du sucre, du poivre et la boite bleue de sel Cérébos. Impossible de dénicher une plaque de chocolat ou un pot de confiture maison. Il faut attendre qu’elle soit bien vieille pour qu’elle cuisine. L’idée même d’un goûter ne peut lui passer par la tête. Alors, j’improvise déjà. Un morceau de pain, du beurre saupoudré de sel. Une cuillérée de cacao en poudre. Si l’on se prend à réclamer, elle se vante de n’avoir eu souvent pour tout repas, qu'un gros bout de pain dur et une tranche de lard. Un goûter ? Mais pour quoi faire ? On attendra bien le soir. Vraiment, les enfants sont des embarras dont elle se passerait bien.

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