Chapitre 1

21 minutes de lecture

Bienvenue à Ylvea

            Une grande forêt s’étendait au sud de la ville portuaire d’Orthado. De patrouille ce jour, Noria entendit les cris d’un enfant en proie d’un ours corrompus. La magie l’avait enragé, dévorant quiconque se posait devant ses yeux. Heureusement, elle réussit à le contenir et à mettre fin à ses jours, permettant de sauver ce gamin perdu. Elle réussit à le rassurer et le raccompagna chez lui en toute sécurité, malgré ses inquiétudes de découvrir un corrompus aussi près de la ville.

            Le petit garçon qu’escortait Noria, Jun, lui posait sans cesse des questions sur ses pouvoirs. Elle lui répondait avec le sourire, expliquant qu’elle se battait à l’aide de ronces magiques pour venir à bout de ses ennemis. Sa curiosité le poussa à s’intéresser à sa vie personnelle, mais Noria ne voulait pas en dire davantage. Elle resta évasive dans ses réponses, jusqu’à ce que Jun préfère se taire que de déranger sa sauveuse.

            Ils suivirent le petit chemin de terre serpentant entre les imposants arbres feuillus, alors que le soleil perçait avec parcimonie leur cime épaisse. Noria gardait son attention sur les alentours, espérant qu’elle ne soit pas attaquée aux côtés d’un enfant. Elle n’aimait pas se battre tout en protégeant quelqu’un.

            Après avoir franchi la lisière de la forêt, ils traversèrent les grands champs de blé appartenant à la ville d’Orthado. Au loin, avec un groupe d’adulte inquiet et prêt à s’enfoncer dans les ténèbres, des enfants criait le nom de leur ami qui revenait enfin parmi eux. Jun n’attendait pas plus longtemps pour lâcher la main de Noria et s’élancer les rejoindre. Noria s’agenouilla devant le groupe d’enfant qui l’observait les larmes aux yeux.

            – Faites attention dans ces bois. Les corrompus ne sont pas loin.

            Ils acquiescèrent d’un hochement de tête.

            – Merci encore madame, répondit Jun.

            Noria passa la main dans ses cheveux d’une belle couleur verte.

            – De rien. Tu ne devrais pas rendre fous d’inquiétude tes parents.

            Il roula des yeux sous les ricanements de la jeune femme. Noria se redressa et les dépassa pour se rendre en ville. Elle aimait flâner dans les rues pavées de la ville, cela lui changeait du calme plat de son village. Elle s’enfonça à travers la population bruyante, évitant les calèches et les premières voitures à vapeur en circulation.

            Après avoir passé les habitations de briques, Noria traina dans le quartier marchand, gorgée de boutiques en tout genre. Un brouhaha s’élevait de la place, où une belle fontaine jetait des trompes d’eau dans une sculpture de pierre représentant un poisson. Les vendeurs interpellaient les clients pour les attirer dans les commerces, tandis que les restaurants profitaient des terrasses pour amener une délicieuse odeur de poisson dans les narines des passants.

            De là où elle se trouvait, elle pouvait voir la mer. Cet grande étendu d’eau à perte de vue qui n’attendait qu’à être explorer. Le long des pontons, des bateaux de pêches attendaient de repartir en mer. Plusieurs galions garnis de soldats défendaient la ville, même si la guerre ne faisait plus partis des habitudes des Humains aujourd’hui. Ses yeux se posèrent sur un immense bateau à vapeur de plusieurs étages qui déchargeait un grand nombre de passager. C’était la première fois qu’elle voyait un bâtiment de cette taille.

            Noria s’y désintéressa et s’engouffra dans sa boutique habituelle. La seule qui permettait d’acheter du Jarillo. Un poisson succulent, mais difficile à trouver. Sa rareté égalait son prix, mais les titanomages pouvaient se permettre ces petites folies grâce aux missions de mercenariats offert par la plupart des habitants.

            Le vendeur la reconnut immédiatement. Cet homme rond à la barbe broussailleuse retira son chapeau pour s’incliner devant elle.

            – Bonjour ma p’tite ! Comme d’habitude, je suppose ?

            – Bonjour Paul. Oui avec plaisir.

            Il rit de bon cœur en lui servant trois poissons bien frais.

            – Et de trois Jarillo pour le prix de deux !

            Les clients écarquillèrent les yeux. Ils jalousaient ce petit cadeau offert à la titanomancienne. Mais pour le vendeur, Noria le méritait grandement. Non seulement elle l’avait aidé à se débarrasser d’un monstre marin corrompu qui avait fait son apparition quelques semaines auparavant, mais en plus elle avait sauvé son fils de cette horreur. Comme il n’avait que peu de moyens pour la remercier, il lui offrait un poisson à chaque achat.

            – Merci beaucoup Paul. Mais tu sais, tu n’es pas obligé de me faire ce cadeau…

            Il balaya sa remarque d’un geste de la main.

            – Tu plaisantes ? Mon fils est en vie grâce à toi. Tu mérites bien plus qu’un pauvre poisson…

            Noria n’ajouta rien. Elle savait qu’elle n’arriverait pas à le convaincre d’arrêter. Elle se contenta de le remercier et de lui souhaiter une bonne journée. Elle quitta les lieux en promettant de revenir très rapidement, puis continua sa visite. Elle la mena un peu plus loin, dans une librairie où elle trouvait toujours des livres fabuleux ! Noria scruta le nom des auteurs un par un, cherchant celui qu’elle aimait beaucoup. Elle espérait le voir écrire un nouveau tome de sa franchise favorite. En fait, tout le monde adorait.

            Les Chroniques de Valkardia.

            Un roman racontant le périple d’un groupe de héros affrontant une créature maléfique. Adulte comme enfant aimaient suivre leurs aventures. Pour l’instant, quatre livres venaient conter leur histoire épique, mais le dernier se termina sur la mort de l’un d’entre eux. Une fin tragique qui poussait à vouloir la suite.

            – Haha ! s’exclama-t-elle en repérant le dernier tome.

            Elle se faufila à travers la foule amassée autour de la grande table en forme de U. Ce n’était certes pas l’auteur du livre, mais la maison d’édition dévoilait le dernier tome. Posé sur un socle, sa couverture magnifique dévoilait un nouvel ennemi, sûrement un lieutenant de cette créature. Noria le prit avec soin, des étoiles dans les yeux, et dévora le résumé. Il était question d’une bataille dans un désert et d’une nuit perpétuelle. Elle se pinça les lèvres. Elle voulait tellement le lire maintenant. Elle paya le vendeur de quelques pièces avant de s’éloigner, aussi heureuse qu’un enfant recevant un cadeau.

            Il était temps de trouver quelque chose pour ses amis. Pour le premier, quoi de mieux que de s’arrêter dans un magasin dévoilant les dernières trouvailles technologiques. Et puis spécifiquement, un objet mis en valeur sur une table à l’aide d’une pancarte « nouveauté ».

            – Bonjour madame, salua Noria. Pouvez-vous me dire à quoi ça sert ?

            – Bonjour ! Alors ça, c’est le dernier bijou de l’usine Jarl et Fils. Il s’agit d’un briquet. Dans le petit réservoir du dessous se trouve de l’essence de feu. Lorsque vous appuyez sur le bouton en haut, une flamme sort du trou. C’est très pratique !

            Noria devait le reconnaitre, oui. Mais mettre de l’essence dans un objet lui semblait vraiment dangereux. Ces particules se trouvaient sur les Chimères ou les Skaars qui trainaient dans le monde. Chacun ayant leur propre élément, ils en laissaient derrière eux lorsqu’ils se déplaçaient. Mais il ne fallait surtout pas en inhaler sous peine de se transformer en ces monstres horribles, et d’errer à la recherche d’une proie.

            Même si la société avait déniché un moyen de s’en protéger grâce à leur masque à essence, et à un gant permettant de l’aspirer, cela restait un outil dangereux. Mais que pouvait faire Noria face à cette ingéniosité ? Elle n’arrêterait pas le progrès quoi qu’elle en dise. Autant l’acheter pour en faire cadeau !

            Un peu plus loin, Noria pénétra dans une papeterie, où l’odeur du papier du cuir embaumait la pièce. Son ami Allen adorait écrire. Il aspirait à devenir écrivain, et Noria n’arrêtait pas de l’encourager à poursuivre sur cette voie. Elle serait la première à lire ses aventures ! Comme il prenait beaucoup de notes, elle lui acheta un joli carnet sur lequel était gravé un gigantesque arbre aux longues racines, ainsi qu’un beau stylo plume orné d’un dragon émeraude.

            Elle quitta la ville alors que le soleil orangé se couchait à l’horizon. De retour dans la forêt, le bruit d’Orthado s’évapora pour laisser les animaux chanter. Les hululements d’un côté, le bruissement des buissons de l’autre, le vent qui s’amusait avec la cime des arbres, Noria se sentait sereine en plein milieu de la nature. Après quelques dizaines de minutes de marche, Noria arriva enfin à destination : Ylvea.

            Caché dans les profondeurs de la forêt, le village des Titanomanciens offrait un habitat en harmonie avec la nature. Des maisons de pierres étaient éparpillées dans cette zone boisée, alors que des escaliers de bois s’enroulaient autour des troncs gigantesques pour rejoindre une série de ponts suspendus. Ils permettaient de rejoindre des habitations en bois construites sur les hauteurs, permettant ainsi de surveiller les mouvements des créatures corrompus.

            Comme tout village, Ylvea possédait des épiceries, ainsi que des boutiques d’objets divers qui provenaient de leur capitale, mais rien d’aussi intéressant que ce qu’elle dénichait dans le port. Noria croisa nombreux de ses semblables et les salua chaleureusement. Comme il s’agissait d’un village de Titanomanciens de Terre, ils arboraient tous des cheveux de couleur verts, tout comme Noria. Elle trouvait toujours ça incroyable que l’élément du Titan qu’ils se tatouaient dans le cou, une feuille pour l’élément de la terre, avait une influence sur leur pilosité capillaire.

            Elle trouva Allen Lork, son meilleur ami, en plein entrainement dans l’arène : une grande place bordée de bancs, prévue pour les jeux et les combats. C’était le seul à posséder une chevelure courte de couleur platine, soulignant son appartenance aux titanomages de vent. D’ailleurs, sur la base de son cou l’on pouvait voir le tatouage de trois vagues l’une sur l’autre.

            Noria s’approcha doucement alors qu’il apprenait le maniement de grosses épées à deux mains. Il n’était pas forcément musclé comme une armoire à glace, mais grâce à son pouvoir du vent, il pouvait l’alléger et s’aider à la manier telle une épée courte. Il impressionnait toutes les personnes qui l’observaient avec envie.

            Noria s’installa sur un banc pour faire de même. Elle sourit en le voyant dans son élément. Allen était un grand jeune homme de vingt ans au visage angélique. Les traits fins, il était facile de se noyer dans ses yeux verts magnifiques. Son long manteau virevoltait avec les acrobaties qu’il faisait, donnant l’impression de danser à l’aide du vent, comme si sa lame ne pesait pas plus lourd qu’une plume.

            Après son enchainement, il se retrouva face à Noria. Il écarquilla les yeux et resta paralysé. Non pas qu’il avait peur d’elle, mais elle lui faisait toujours cet effet. Noria l’applaudit avec le reste de son public. Il s’inclina pour les remercier puis tout le monde quitta l’arène dans un brouhaha.

            Noria s’approcha de lui alors qu’il rangeait son épée dans son dos.

            – Belle démonstration Allen ! s’exclama-t-elle.

            – Je… Oui, merci… bagaya-t-il.

            Comme toujours, il avait dû mal à articuler en sa présence. Ses joues rosirent et il n’osait pas la regarder droit dans les yeux. Une situation amusante que Noria ne comprenait pas, mais elle lui tendit quand même le carnet et le stylo. Surpris, il prit délicatement l’objet.

            – C’est pour moi ? demanda-t-il.

            – Je suis passé au marché et j’ai trouvé ça. J’étais sûre que cela te plairait.

            Allen rougit davantage. Il se pinça les lèvres, les yeux humides. Noria posa une main sur son épaule, inquiète.

            – Désolée ! Il ne fallait pas ?

            – Si ! dit-il en s’éloignant d’un pas. C’est gentil !

            Il se retourna et partit en courant sous le regard incrédule de Noria. Elle ne comprenait pas sa réaction, mais il semblait tellement ému par son cadeau. Elle se frotta la tête, l’esprit focalisé sur le jeune homme.

            – Il est amoureux de toi.

            Noria se retourna en entendant sa meilleure amie lui parler : Hirelda Aspal.

            – Qu’est-ce que tu racontes ? s’étonna Noria.

            Hirelda fit une grimace. Elle secoua la tête en se prenant le front de la main avant de hausser les épaules. Elle observa sa meilleure amie de ses prunelles bleu clair. Elle était l’une des seules à avoir coiffé sa longue chevelure verte en deux belles couettes. Vêtue d’une longue veste sans manche et d’un short court, elle aimait mettre en valeur sa poitrine généreuse avec une simple brassière.

            – Je crois que tu es la seule du village. Non, de la région. Oh non, du monde, voire de l’univers tout en entier, à ne pas voir qu’il est raide dingue de toi !

            Noria le savait très bien. Mais elle ne désirait pas s’embêter avec une relation quelconque. Non pas qu’elle n’en avait pas envie, mais il ne lui restait pas suffisamment de temps à vivre pour ça. Elle balaya la remarque d’un revers de main et tendit le briquet à son amie. Elle pencha la tête en fronçant les sourcils.

            – C’est quoi ça ? désigna-t-elle du doigt.

            Noria expliqua l’utilité de l’objet. Hirelda l’attrapa rapidement pour le tester. En appuyant sur le bouton, elle vit la flamme sortir du petit trou. Elle se balançait au gré du vent, sans jamais s’éteindre. Lorsqu’elle lâcha l’interrupteur et que le feu s’éteignit, Hirelda sautilla sur place.

            – C’est trop génial ! Quelle invention de fous !

            Noria ricana.

            – J’étais sûre que ça allait te plaire aussi. Il y avait beaucoup d’autre chose au marché.

            – Oh ! Tu es allé à Orthado sans moi ?

            Noria acquiesça, même si elle savait qu’elle se prendrait un regard noir. Et cela ne rata pas.

            – J’ai sauvé un enfant qui se faisait attaquer par un ours corrompu. Je l’ai raccompagné chez lui, je n’ai pas eu le temps de t’appeler.

            – Pour la peine, tu me paieras un repas là-bas la prochaine fois.

            Noria accepta avec plaisir. Elle connaissait Hirelda depuis ses premiers jours ici. Leur amitié n’avait pas mis longtemps à fleurir, et depuis, elle pouvait toujours compter sur elle pour tout et n’importe quoi.

            Hirelda mit sa main autour de ses épaules et l’attira sur le sentier.

            – Allez viens, on va prendre un bon bain !

            Et quand elle parlait de ça, elle voulait se baigner dans le lac qui se trouvait au fin fond du village. Une grande cascade tombait dans cette vaste étendue d’eau. Une fois en sous-vêtements, elles se jetèrent à l’eau avec les quelques personnes présentes. Comme d’habitude, Hirelda attirait les regards des hommes sur sa silhouette, mais pas de chance pour eux, elle ne risquait pas de répondre à leurs avances vu qu’elle préférait les femmes.

            Elles nagèrent quelques instants ensembles, tandis qu’Hirelda racontait son combat contre des corrompus dans la journée. Ils avaient réussi à les repousser vers l’épicentre de la contamination, mais ils n’avaient pas pu s’en approcher davantage. Ils risquaient de se faire contaminer en respirant l’essence de corruption.

            Elle lui expliqua la façon dont elle s’était battue, elle qui aimait tellement ça. Bagarreuse depuis l’enfance, Hirelda n’avait jamais arrêté de défier toujours plus fort qu’elle. Aujourd’hui, elle était une titanomage à ne surtout pas sous-estimer sous peine de se retrouver au tapis en l’espace de quelques secondes.

            – T’as utilisé ta magie aujourd’hui… murmura Hirelda.

            Noria avait le torse sorti de l’eau. Impossible de ne pas remarquer le tatouage en forme de ronce enroulé autour de son cœur. À chaque fois qu’elle utilisait trop de puissance, une épine de plus apparaissait.

            – J’étais obligée. Sinon ce pauvre gamin allait mourir.

            Hirelda fit la moue.

            – C’est toi qui risques de mourir si tu continues…

            – Je vais bientôt mourir de toute façon, fit remarquer Noria. Il ne reste que quelques épines avant que mon cœur ne s’arrête. Je dirais, un an… Peut-être moins.

            Hirelda la fusilla du regard. Elle nagea jusqu’à elle et lui envoya une gerbe d’eau. Noria se protégea et la scruta, perplexe.

            – Ça ne va pas de parler comme ça ?

            – Mais…

            – Y’a pas de « mais » ! Bordel Noria, je n’ai pas envie que t’y restes ! Et tu penses à Allen ?

            Tous les jours en vérité. Elle ne faisait que ça. Elle n’avait pas envie de mourir si jeune, mais elle s’était résolue à cette éventualité. Toute sa vie de titanomancienne passée à chercher une solution pour défaire sa malédiction, sans jamais trouver le moindre indice. Elle avait baissé les bras depuis et préférait passer les derniers instants de sa vie à la vivre pleinement.

            – Désolée, mais tu vois bien qu’il n’y a aucune chance de me défaire de ça, dit-elle en montrant les épines noires.

            Cette horrible malédiction se nouait autour de son cœur. Épine après épine, l’espérance de vie de Noria diminuait avec le temps jusqu’à ce que son cœur s’arrête pour de bon. Hirelda aurait pu croire à un tatouage de rebelle, mais les ronces sur sa peau formaient le motif le plus horrible qu’il lui était donné de voir.

Une larme perla le long des joues d’Hirelda. Elle refusait d’accepter cette situation, mais pourtant, elle n’avait pas le choix. Sa meilleure amie mourrait à petit feu, et il lui faudrait affronter sa perte dans quelques années. Noria détourna le regard. Elle cacha sa poitrine sous l’eau, espérant que sa malédiction passe inaperçue.

Tout le monde la prenait en pitié. Les titanomages étaient aux petits soins pour elle constamment. Ce n’était certes pas pour lui déplaire, mais elle préférait les voir retourner le monde pour dénicher une solution à son problème. Mais elle ne pouvait pas en demander autant par pur égoïsme. Alors, elle avait choisi de mener son enquête de son côté, même si Hirelda et Allen la rejoignait régulièrement pour l’aider dans sa quête difficile.

Contre toute attente, Noria sentit le corps d’Hirelda se serrer contre le sien. Elle enroula ses bras autour de son cou, et blottis sa tête sur son épaule.

– Je refuse que tu partes aussi vite…

Noria sentit les larmes monter, mais elle fit tout son possible pour n’en laisser aucune s’échapper. Elle rendit l’étreinte de son amie et elles restèrent l’une contre l’autre. Un moment de tendresse que Noria aimait beaucoup. Hirelda était toujours là pour la réconforter, l’encourager, la pousser à ne jamais abandonner. Cette forte amitié allait lui manquer…

– Euh… Noria…

Les bégaiements d’Allen firent redresser les deux jeunes femmes. Elles se tournèrent vers le jeune homme, debout devant le lac. Il se cachait les yeux avec les mains, alors que ses joues visibles devenaient aussi rouges que des tomates bien mûres.

Hirelda croisa les bras, hilare. Elle se moquait de lui alors qu’il essayait de lui dire quelque chose. Pour le venger, Noria poussa son amie dans les profondeurs du lac avant de demander à Allen de poursuivre.

– Le Sage Gavion veut… te voir.

Noria fronça les sourcils quand son amie émergea à nouveau en reprenant sa respiration. Lorsqu’elle remarqua le visage plus sombre de son amie, Hirelda regarda Allen et elle tour à tour.

– Qu’est-ce qui se passe ?

            Sans un mot, Noria sortit de l’eau et attrapa sa serviette. Elle se sécha rapidement, s’habilla, puis traversa la ville en compagnie d’Allen. Il n’osait pas engager la conversation, alors que Noria se demandait ce que lui voulait le Sage Gavion Tyderis. Aurait-il une mission à lui confier ? Ou allait-il la sermonner d’avoir utilisé ses pouvoirs malgré sa malédiction ?

            Les Sages faisaient partie des plus puissants Titanomanciens au monde. Ils officiaient partout sur le globe pour aider toutes personnes dans le besoin. Pour ça, ils voyageaient régulièrement de région en région, faisant halte dans les villages de Titanomanciens afin de s’y reposer. Gavion y était depuis plusieurs années déjà, et il avait pris le sujet de la malédiction de Noria très au sérieux. Très proche des titanomages, il essayait de régler les problèmes de la communauté, ainsi que de la corruption qui s’étendait avec le temps.

            Pour rejoindre sa demeure, Noria et Allen montèrent un escalier serpentant autour d’un tronc, et après quelques passerelles et des salutations de diverses connaissances, ils arrivèrent au sommet de l’arbre. Construite dans ses branches et ses feuillages, la maison du sage faisait deux gros étages.

            Les deux jeunes gens se rendirent sur la terrasse où une femme se balançait dans un siège à bascule avec un bambin. Elle lui chantait une comptine racontant les péripéties d’un titanomancien face à un dragon. Noria enviait ce petit, lui qui allait connaître une vie calme auprès de ses parents, contrairement à sa vie chaotique.

            Noria soupira, sachant qu’elle ne reverrait jamais sa mère et encore moins son père. Elle avait fui depuis si longtemps et elle ne comptait pas remettre les pieds dans leur domaine.

            – Tout va bien ? s’inquiéta Allen.

            Noria, surprise de l’entendre parler, lui sourit et acquiesça d’un hochement de tête.

            – Ça va aller. Merci de m’avoir accompagné Allen.

            Elle frappa à la porte, alors qu’il soignait lentement. Un homme d’un certain âge ouvrit la porte et l’invita à entrer. Noria fit un signe de main à son amie avant de pénétrer dans la demeure, avant de fermer le battant derrière elle. Tout en bois, le hall offrait un vaste espace pour des réceptions en tout genre.

            – Le Sage Tyderis vous attend, mademoiselle. Veuillez me suivre.

            Noria ne se fit pas priée et le suivit dans la maison. Le bois craqua sous le poids de ses bottes, alors qu’ils franchirent la double porte au fond du hall pour se retrouver dans une grande bibliothèque sur deux étages. Le majordome s’élança à travers les nombreuses étagères de bois grossièrement posés, tout en évitant les ouvrages jonchant le sol.

            Dans un coin, un bureau en L offrait au Sage un espace de travail normalement sain. Mais celui-ci se voyait encombré d’innombrables papiers, de stylos, carnets et livres. L’odeur du cuivre et des parchemins anciens s’emparait de la pièce, tandis que des lampes à essences déversaient une belle lumière jaune.

            Installé par terre en tailleur, Gavion lisait un vieux grimoire aux pages délabrées. Il passait son doigt de ligne en ligne en murmurant, emmitouflé dans sa longue veste dont les manches cachaient ses mains. Noria n’avait jamais compris pourquoi il faisait exprès de mettre des vêtements aussi longs.

            Le majordome se racla la gorge. Interpellé, Gavion releva la tête et planta ses yeux bleus dans ceux de Noria. Elle lui sourit et le salua avec respect.

            – Salut Noria ! Tu vas bien ? demanda-t-il d’un grand sourire.

            – Bonjour. Oui merci et vous ? Vous m’avez fait demander ?

            Gavion fit signe au majordome de le laisser et celui-ci quitta la pièce.  

            – Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

            Le Sage ricana. Il fit signe à Noria de s’installer à côté de lui. Même si cela lui paraissait étrange de s’assoir par terre aux côtés d’un Sage, elle accepta et observa le grimoire qu’il lisait. Il semblait si ancien. Les pages jaunies et dévorées avec le temps dévoilaient des rites ancestraux. Certaines images montraient des monstres titanesques sûrement infectés par la corruption.

            – Tu peux me tutoyer, tu sais ?

            Noria ne pouvait pas s’y résoudre au vu de son rang, elle pensait toujours lui devoir le respect qui lui était dû. Elle répondit oui pour lui faire plaisir, mais il savait très bien qu’elle continuerait de le vouvoyer. Il tourna quelques pages en arrière avec précaution. Elle semblait prête à se déchirer au moindre mouvement brusque. Même un coup de vent pourrait en faire des confettis en un rien de temps.

            Puis le dessin sur lequel il s’arrêta glaça le sang de Noria. Sur une page entière se tenaient les ronces noires, scarifiant un cœur dégoulinant de sang. L’image lui donna un haut-le-cœur. Elle détourna le regard, mais revint rapidement dessus.

            – J’ai peut-être trouvé une solution pour te défaire de cette malédiction, avoua-t-il.

            Cette révélation la fit bondir. Elle se mit à lire la page d’à côté, dans l’espoir d’y découvrir la vérité. Mais il était question de la vie d’un homme : Arvald Norum. Il n’y avait aucun rituel qui permettait de se défaire de ce fardeau qu’elle portait depuis bien trop longtemps.

            – Comment ? demanda-t-elle. Je veux dire, cela ne parle que de…

            – Arvald Norum, finit-il.

            Il récupéra un autre livre ouvert parmi les innombrables qui les entourait, puis lui donna. Elle reconnut alors le nom de cet homme.

            – Il s’agissait d’un Titanomancien de Ténèbres. Un des plus grand d’ailleurs. Il a inventé beaucoup de sorts et défendait sa cité de la corruption avec brio.

            – Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda la jeune femme, intriguée.

            – D’après le livre de cet historien, il aurait été corrompu lors d’une bataille. Après ça, sa cité, Iznarum, tomba petit à petit, gangréner par cette horreur. On raconte qu’il restait dans son laboratoire à imaginer des malédictions toutes plus puissantes les unes que les autres.

            La lueur d’une lanterne dansait comme une flamme, alors que Noria écoutait Gavion avec attention. L’espoir venait de naître après des années de recherche. Elle essayait de lire plus vite que le Sage, hâte de savoir ce qu’il était advenu de cet odieux personnage.

            – Le roi de l’époque reprit la cité dans un combat acharné aux côtés des Titanomanciens. Aujourd’hui, elle n’est qu’un champ de ruines.

            Il tourna la page, dévoilant une carte de la région. Gavion pointa son doigt sur un point situé au milieu d’une chaine de montagne.

            – La cité tombée, comme on l’appelle, se trouve ici. Et il est possible que le grimoire de ce titanomancien se trouve encore là-bas.

            – Pourquoi ? demanda Noria. Je veux dire, tout ce qu’il a écrit n’a pas été récupéré ?

            Gavion secoua la tête.

            – En fait, dans les différents journaux des soldats, je n’ai trouvé aucune mention du laboratoire d’Arvald. Il est possible qu’il n’ait jamais été découvert…

            Noria écarquilla les yeux. C’était ça ! Elle devait s’y rendre ! Son cœur rata un battement. Elle était prête à se lever et à partir immédiatement. Mais sentant son empressement, Gavion posa une main amicale sur son épaule.

            – Du calme. Le voyage pour aller là-bas est assez long. Tu dois traverser la grande ville d’Oktarim, puis ensuite les hautes montagnes d’Agnard.

            Noria retrouva sa sérénité. Ces monts étaient réputés pour les nombreuses galeries abandonnées creusées par des mineurs. Sans guide, il était non seulement facile de s’y perdre. Elle soupira, déçue.

            – Il va te falloir un guide. Je pense que tu peux en trouver à Oktarim.

            Elle observa le Sage, perplexe.

            – Vous me laissez y aller ?

            Il haussa les épaules.

            – Pourrais-je t’en empêcher ? J’aurais aimé t’accompagner, mais j’ai encore des affaires à régler ici.

            Rien n’y personne ne pourra l’arrêter. Elle allait se rendre là-bas rapidement et trouver ce laboratoire. Elle tira le grimoire vers elle pour étudier la carte. Elle tenta de garder en mémoire chaque route, chaque ville qu’elle pourrait traverser. Puis Gavion lui tendit un carnet.

            – Inutile de tout apprendre par cœur. Je t’ai recopié toutes les informations importantes.

            Elle le récupéra, les yeux humides.

            – Il ne fallait pas faire tout ça pour moi…

            Il ricana.

            – Je t’aime bien, que veux-tu ! Bon, je pense que tu as des préparatifs à faire !

            Noria acquiesça. Elle devait préparer un sac de voyage, de la nourriture, ainsi qu’un moyen de locomotion.

            – Je peux emprunter une caravane ? demanda-t-elle.

            – Évidemment, accepta Gavion en roulant des yeux. Tu y arriveras plus vite. Par contre, tu devrais emmener quelqu’un avec toi. Je ne sais pas moi… Hirelda et Allen ?

            Noria hésita. Elle ne savait pas si elle devait suivre son conseil. Le voyage semblait si dangereux qu’elle ne voulait pas risquer la vie de ses amis. Elle se trouvait égoïste de leur demander de l’accompagner pour sauver sa propre vie. Elle préférait rester solitaire, afin de n’éprouver aucun remords en cas de danger.

            – Et bien sûr, cela ne fera pas de toi une égoïste. Par contre, si tu ne dis rien, Hirelda va te passer un savon. Et je n’aimerais pas être à ta place, railla Gavion.

            Noria soupira. Le Sage avait une fâcheuse habitude d’arriver à lire dans l’esprit des gens. Noria réfléchit quelques instants, pesant le pour et le contre. Les caravanes étaient assez grandes pour y loger plusieurs personnes. De plus, la force d’Hirelda et d’Allen allait lui être utile si elle rencontrait des corrompus sur le chemin.

            Noria opina finalement du chef.

            – D’accord, je vais leur demander de m’accompagner.

            Elle ne semblait pas totalement convaincue. Elle avait l’impression d’être poussée à le faire. Cette peur de les voir en danger à cause d’elle restait tapie dans l’obscurité, dans un coin de sa tête. Elle se leva, motivée pour se mettre au voyage, même si elle n’était jamais partie aussi loin dans la région, mais cela en valait clairement la peine.

            Noria s’éloigna d’un pas déterminé.

            – Ils t’attendent tous les deux à la caravane, qui est déjà chargé de matériels pour votre expédition.

            Noria s’arrêta et se tourna vers le Sage. Il souriait pour la narguer. Il lui fit un signe de la main pour lui faire « coucou », alors qu’il s’amusait avec elle. Noria secoua la tête en gloussant. Elle s’était fait avoir, mais elle lui rendrait la monnaie de sa pièce plus tard. Pour l’instant, elle n’avait qu’une idée en tête : retrouver ce laboratoire !

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire SeikiLumnis ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0