Sermon sur l'amour de Caïn

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Je te reconnais toi qui prétends t'appeler Caïn. Je connais ton nom. Tu es le diviseur, l'accusateur, le séducteur. Tu n'es pas un être mais un principe, c'est ainsi que tu es immortel. Tu n'as ni liberté comme l'homme, ni puissance comme Dieu. Le poing rageur que tu tends vers le Créateur ne t'appartient pas, d'ailleurs rien ne t'appartient, tu n'es qu'un vent mauvais qui souffle parfois dans le coeur des hommes. Le vent qui a souillé Caïn et l'a poussé à commettre l'irréparable. Voici ce qui te caractérise : la ténèbre, l'absence de lumière.
Mais les mots que tu as mis sous les doigts de cet homme ont un sens qui te restera à jamais inconnu, car le verbe est Dieu, le verbe est en Dieu là où tu n'iras jamais. Je ne m'adresse plus à toi (ne parle-t-on à rien ?), mais à cet homme. 

J'ai écrit un jour que l'oeil dans lequel je vois Dieu est l'oeil même par lequel Dieu me voit. C'est de cet oeil que tu parles, homme des temps à venir. Celui-là même que tu voudrais aveugler comme te le susurre le séducteur. Appeler dieu ton Créateur ne te rend pas moins créature. Car tu le sais depuis longtemps maintenant : le sceau de Dieu dont tu es marqué est précisément la mort, c'est ce qui te fait créature. Lorsque Dieu eut terminé la Création, il dit que cela était très bon, or chez nos frères juifs, c'est ainsi qu'on désigne la mort, le sceau de Dieu sur la Création.


L'accusateur te fait accuser Dieu d'un châtiment injuste. Ne vois-tu pas que sans cet oeil par lequel Dieu te voit, le crime ne serait plus ni bien ni mal ? Que les principes dont tu es si fier que tu les appelles droits de l'homme te sont inspirés par cet oeil ? Que sans châtiment il n'y a pas de rédemption ? Et d'ailleurs qu'as-tu fait de la Rédemption toi qui es sans espérance justement ? Ou plutôt toi qui n'a pour toute espérance que Dieu lève son châtiment pour te laisser retourner à l'état de bête.


L'amour de Caïn est l'amour du meurtre. Le diviseur te fait voir dans les écritures ce qui n'y est pas. N'est-il pas évident que cet oeil que tu te plais parfois à appeler conscience est en chacun de nous, et que le meurtrier est mal venu de se plaindre du rappel de son forfait ? Qui pleure Abel quand la compassion va vers son meurtrier, et que l'on est las de la justice que réclame son sang ? Ne voit-on pas la marque de la division quand on se soucie plus du brigand que de ceux qu'il roupille ? Quelle paix sans justice ? 


Enfin, je voudrais conclure sur une critique de l'étrange idée que tu développes selon laquelle il suffirait de se pardonner pour trouver l'absolution. On peut et l'on doit se repentir. C'est à dire changer d'état d'esprit bien plus que regretter, se détacher des passions qui nous ont amenés à commettre le mal. J'ai écrit un sermon sur le détachement qui est à mes yeux la plus grande des vertus. Mais cela suffit-il ? Bien sûr quelqu'un disposé à prendre les armes contre Dieu, quelqu'un se considérant comme son égal comme il est assez courant de le faire en ton temps, n'hésitera-t-il pas à se donner l'absolution. Mais, comme disent les gurus de ton monde, si tu lâchais prise un instant, si tu arrivais à te détacher de ton hubris, que penserais-tu de cette idée qu'un homme puisse n'avoir de comptes à rendre qu'à lui-même ? Que penserais-tu d'un homme qui abdiquerait toute conscience pour satisfaire le désir de toute puissance d'un nourrisson ?

Voici mon ami du monde qui vient, ce qu'un homme d'autrefois pense de l'apologie de Caïn.

Que la paix soit avec toi.

Eckhart von Hochheim.

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