Ainsi incipits 3

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La journée avait été radieuse, comme savent l’être les premiers jours ensoleillés du printemps. L’atmosphère au marché s’en était ressentie : les marchands plaisantaient bruyamment, hélaient les passants qui flânaient le nez au vent. Haskan et Ruben avaient les genoux verts d’avoir joué dans l’herbe avec les enfants du village, qu’ils retrouvaient chaque fois qu’ils descendaient au marché. L’après-midi touchait à sa fin, il leur faudrait bientôt rentrer. Leurs parents étaient déjà en train de ranger leurs invendus dans de grands sacs de toile.

— Haskan ! Ruben ! Rassemblez les achats, nous rentrons, appela leur mère.

Les deux garçons quittèrent avec regret leurs amis, et obtempérèrent, à leur rythme. Leurs parents s’étaient déjà engagés sur le sentier qui grimpait à flanc de montagne, chargés de leurs gros sacs de toile. Les garçons eurent tôt fait de les rattraper puis de les dépasser, se coursant joyeusement, leurs baluchons remplis de victuailles battant sur le dos. Ils coururent longtemps, encore pleins de l’énergie que leur offrait leur jeunesse, mais hors d’haleine, Ruben finit par ralentir le pas, tandis qu’Haskan continuait d’avancer.

—    Place ! Place ! Ecartez-vous !

Ruben se plaqua promptement contre la paroi rocheuse, juste à temps pour éviter  les gardes royaux qui le dépassèrent au galop. Il plissa les yeux, agressé par la poussière et les graviers du chemin que les sabots avaient soulevés. Haskan, lui, n’avait pas entendu tout de suite la cavalcade dans son dos, masquée par le bruit de sa propre course effrénée. Il s’écarta tardivement, et, surpris, se déporta côté fossé.

La mission des gardes était sans doute louable. Et urgente. Sans quoi, ils auraient sûrement ralenti le pas pour dépasser des marcheurs sur cet étroit sentier de montagne.

Ils n’eurent pas un regard pour le petit garçon qui fit un pas de trop en arrière pour les éviter. Le sol friable céda sous son pied, Haskan tomba sur le ventre et glissa sans un cri, sous la corde de sécurité qu’il ne parvint pas à saisir. Les yeux agrandis par l’incompréhension, à plat ventre sur le pierrier, il dérapa inexorablement vers le vide. Ses mains griffaient le sol dans un effort désespéré pour se retenir, mais ses doigts laissèrent des sillons dans la poussière sans accrocher la moindre prise.

Et il disparut.

Ruben lâcha son baluchon en hurlant. Le sac de farine qu’il contenait s’éventra en percutant le sol, et le vent dissipa le contenu en une fumée blanche qui enveloppa tout. Ruben se précipita au secours de son frère, il se jeta sur le sol. Haskan était là, retenu par une branche qui avait accroché sa tunique. Ruben était trop petit, il n’arrivait pas à atteindre la main tendue d’Haskan. Leurs doigts s’effleuraient à peine.

La branche céda.

Le regard empli d’effroi et la supplication muette qu’exprimait son visage furent la dernière image qu’il eut de son frère avant qu’il ne dégringole de la falaise et disparaisse définitivement à sa vue.

Le temps s’arrêta là pour Ruben. A cet instant, un cratère béant s’ouvrit en lui. La mort de son jumeau le laissa exsangue, amputé. Par la suite, à l’image de la farine qui voilait ses souvenirs du drame, pour Ruben la vie fut recouverte d’un film opaque qui ternit ses émotions et étouffa ses sens.

Il avait le vertige, mais l’avait-il déjà avant ? Ou avait-il développé sa phobie à la suite du drame ? Il s’était souvent posé la question, comme si cela avait eu la moindre importance.


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